Un seul avenir, une tâche commune

Albert Tévoédjré

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Albert Tévoédjré, « Un seul avenir, une tâche commune », Revue Quart Monde [Online], 132 | 1989/3, Online since 30 June 2020, connection on 30 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4149

La relation verticale possédants/non possédants est une notion étriquée. Il faut changer de regard sur le développement et la coopération. C’est ce que préconise Albert Tévoédjré, secrétaire général de l’Association mondiale de prospective sociale dans cet article extrait de son discours d’introduction à la rencontre Afrique-Europe, à Porto-Novo (Bénin), le 31 août 1989. Entre l’Afrique et l’Europe doit se nouer un contrat de solidarité. Parce que le Nord et le Sud ont un destin commun.

1 octobre 1989

1 mars 1990

Il y a tiers monde et tiers monde, comme il y a Europe et Europe. Il y a les belles artères de Nairobi et de Harare, qui, à certains égards, n'ont rien à envier à celles de Paris, et les trous énormes dans les rues d’ici, les cratères dans le bitume, gorgés d'eau en saison des pluies, et que l'on remblaie périodiquement à la veille des grandes conférences. Il y a ce qu'on appelle les nouveaux pays industriels, comme la Corée et Taiwan, Hong Kong et Singapour, les grands pays d'Amérique latine que sont l'Argentine, le Brésil ou le Mexique ; il y a ceux qui sont en voie d'industrialisation, comme l'Algérie, le Vénézuela, la Malaisie, le Nigéria, le Kenya, la Côte d'Ivoire ; il y a les grands exportateurs de produits miniers, tels les pays de l'OPEP pour le pétrole, le Zaïre, la Zambie, le Chili, le Pérou pour le cuivre et d'autres encore. Il y a les pays-continents, comme l'Inde, la Chine et le Brésil, qui font aussi partie du tiers monde ; et il y a enfin les pays les moins avancés, les pays très pauvres, où la faiblesse des ressources naturelles et des perspectives d'industrialisation rend plus difficiles qu'ailleurs les obstacles à surmonter pour promouvoir partout le bien-être et la paix, et faire de notre monde un monde solidaire, un monde fraternel.

Vous êtes dans un pays de cette dernière catégorie, au sud du Sud, dans un de ceux qu'on dit les moins avancés, dans une de ces terres meurtries dont parle mon ami Edmond Jouve, je cite : « terres meurtries, mais aussi, creusets d'une vie nouvelle ; continents de l'humiliation, mais aussi, de la fierté retrouvée ; mondes asservis, mais aussi appelés à d'autres destins ».

Vous êtes ici dans un pays riche de ce qu'on dit être sa pauvreté, pays de rencontre par sa situation géographique, pays d'exigence par son histoire, par sa culture, par ce que furent ses ambitions et ses attentes, par l'intensité de ses luttes et de ses combats pour l'homme, la qualité de ses ressources humaines, l'importance de sa contribution historique, et de sa contribution toujours actuelle au développement d'autres pays et d'autres continents. Vous êtes ici au cœur du tiers-monde, de ses problèmes et de ses contradictions, de son dénuement, mais aussi de son immense espérance, l'espérance têtue qui continue d'inspirer par delà les échecs répétés, la lutte opiniâtre de ses hommes et de ses femmes.

Un nouveau regard sur le développement et la coopération

C'est donc dans ce lieu que vous avez choisi de venir, pour interroger de nouveau, et dans un autre environnement, l'interdépendance et la solidarité Nord-Sud, poser à nouveau la question tant rebattue, mais toujours si actuelle : qu'est-ce que le développement ? Je précise : qu'est-ce que le développement pour vous, pays industrialisés, et qu'est-ce, pour nous, hommes et femmes du Sud ?

En cette matière, notre plus grande force sera toujours, non l’autosatisfaction arrogante et stérile, mais la conscience de ce qui reste à faire, des tâches à accomplir, des idéaux à promouvoir et à réaliser, pour faire de cette planète, minuscule repère dans l’immensité de la création, un lieu où la vie soit possible véritablement (pour tous les hommes).

Il en est de la coopération comme du développement. Les puissants se sont emparés du concept et l’ont, à ce jour, manipulé à leur guise. La coopération a presque fini par désigner une relation verticale, parfois humiliante et infantilisante, entre possédants et non-possédants, entre pays riches et puissants, censés se suffire pleinement et n’avoir nul besoin des autres, et pays condamnés à la dépendance économique sinon politique. Cette vision des choses est étriquée.

La coopération est une nécessité pour tous. Elle n'a de sens que comme relation horizontale. Coopérer (du latin cum, avec, et operari, travailler), c'est œuvrer avec son semblable à une tâche commune. La coopération doit être soutenue par une conscience aiguë de la communauté de destin entre toutes les nations, de l'interdépendance et de la solidarité de tous les habitants, petits et grands, de cette planète Terre. Cette conscience aiguë, partagée par tous à certaines occasions privilégiées, aux heures d'enthousiasme et de ferveur collective, comme aux heures d'inquiétude planétaire, est encore, cependant, si éphémère, si fragile, qu'elle doit, pour être mise en œuvre de façon conséquente, se traduire par ce que j'appelle des « contrats de solidarité », instruments juridiques et politiques indispensables pour inscrire dans la durée, de façon suivie, méthodique, planifiée, sur des points d'application spécifiques, cette commune volonté d'entraide.

Nouveau regard sur le développement, nouveau regard sur la coopération, voilà qui appelle une nouvelle volonté politique associant, pour l'action commune, les gouvernements, les parlementaires, les forces et partenaires sociaux représentés, entre autres, par les partis, les syndicats, les organisations non-gouvernementales, dans tous les pays concernés. Le Conseil de l'Europe a eu l'immense mérite de le sentir, et de le dire. « Un seul avenir, une tâche commune » : cette devise de la campagne publique européenne pourrait bien devenir celle d'une campagne mondiale sur l'interdépendance et la solidarité Nord-Sud, et elle convient parfaitement à notre rencontre.

Afrique-Europe, un nouveau contrat de solidarité

C'est ici le lieu de remarquer que cette réunion est la première en date organisée par le Conseil de l'Europe en dehors de l'Europe. Créé au lendemain de la seconde guerre mondiale, le 5 mai 1949, le Conseil de l'Europe, qui réunit aujourd'hui vingt-trois pays et célèbre cette année son quarantième anniversaire, vient donc pour la première fois de franchir une limite, de se déplacer en corps, physiquement, matériellement, vers d'autres horizons, manifestant ainsi de la façon la plus tangible sa préoccupation de toujours œuvrer pour le bien-être, la liberté et le strict respect des Droits de l'homme partout, sous tous les cieux.

De son côté, l'Organisation de l'unité africaine a accepté de bonne grâce d'être partie prenante de ce dialogue. La présente conférence est, de ce fait, une rencontre entre deux organisations régionales de même niveau. L'OUA n'a certes pas l'ancienneté du Conseil de l'Europe, puisqu'elle vient seulement d'avoir vingt-six ans. Mais cette rencontre entre l'Europe institutionnelle et l'Afrique institutionnelle, cet échange ouvert, libre et sans concessions entre deux continents, voilà, à n'en pas douter, un événement historique de toute première importance. Cette recherche commune, ambitieuse, des voies et moyens de l'entraide à l'échelle internationale, c'est déjà le contrat de solidarité, l'effort conscient pour forger un destin commun.

Ce n'est peut-être pas un hasard si cette rencontre se tient à peu près en même temps que la conférence des non-alignés qui se déroule présentement à Belgrade : là-bas, en Yougoslavie, le Sud s'affirmant une fois de plus, et essayant d'organiser, de rendre plus efficiente la coopération Sud-Sud ; ici, au même moment, à Porto-Novo, en République du Bénin, l'amorce d'une réflexion exigeante pour relancer le dialogue Nord-Sud.

Ce n'est pas un hasard, non plus, si cette rencontre se tient au moment-même où s'activent les pourparlers CEE-ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) en vue de l’accord de LOME IV. Il est essentiel en effet, que par delà les échanges commerciaux, il y ait des lieux comme celui-ci où se discutent aussi les politiques, des lieux où non seulement les gouvernements, mais des hommes libres, liés seulement par l'exigence de vérité, viennent dire le sens de leur action, leur vision de la société et de son avenir, et confronter librement leurs projets avec ceux des autres, dans un esprit de critique et d'auto-critique ouverte. Ce dialogue exigeant, c'est ce que l'Afrique et l'Europe attendent de nous aujourd'hui.

L'Association mondiale de prospective sociale, et particulièrement le Centre panafricain de prospective sociale, sont heureux d'être les instruments de cette rencontre. Notre organisation est jeune, puisqu'elle n'a que treize ans. Institution de recherche et de formation, elle s'est donné pour mission de proposer des remèdes aux maladies sociales de notre temps : explosion démographique et urbaine, marginalisation des migrants, détérioration de l'environnement, développement du sous-développement. Il est donc normal qu'elle se sente de plain-pied avec les préoccupations qui ont conduit à la présente rencontre.

S'il y a un problème aujourd'hui qui divise même les opinions européennes et qui appauvrit les pays du Sud, c'est la question de la migration. Nous, à l’Association mondiale de prospective sociale et au Centre panafricain de prospective sociale, vous proposons une approche nouvelle : donner une chance aux émigrés d'avoir des projets chez eux. Par ces projets, leur retour définitif, périodique ou temporaire aidera à la fois les pays du Nord et les pays du Sud. Certains de ces hommes et de ces femmes sont remplis de bonne volonté, ont un savoir-faire et un vouloir-faire absolument extraordinaire. Nous aimerions qu'ici, à Porto-Novo, parmi les programmes très concrets qui sortiront de ce colloque sorte également sur ce problème précis un projet qui serait immédiatement pris en charge par la communauté internationale tant il est au cœur des problèmes de développement des pays du Sud.

Et je voudrais aussi insister sur les problèmes de la recherche scientifique. Non, il n'est pas possible de résoudre les problèmes de la faim par la distribution de vivres. Non, il n'est pas possible de confiner la recherche au dernier plan de la coopération bilatérale ou multilatérale. Le développement se cherche, ou il n'a pas lieu. Nous demandons, et nous insisterons pour que ce colloque permette aux chercheurs africains d'exister, d'avoir des structures qui les aident à créer avec leurs homologues du Nord des équipes conjointes pour inventer. Il n'est pas possible que les Belges, les Suisses ou les Allemands inventent les instruments aratoires qui remplaceront la houe et le coupe-coupe parce que eux, ils n'utilisent pas ces instruments. C'est à nous qu'il revient de faire ces inventions et c'est la raison pour laquelle tout projet de développement qui ne comprend pas un projet de recherche et de formation n'est pas un vrai projet de développement.

Votre résistance est notre espoir

Albert Tévoédjré

Message proclamé le 17 octobre 1989 lors de la commémoration des victimes de la misère le 17 octobre 1989, sur le Parvis des Droits de l'Homme, au Trocadéro à Paris

« Nous voici réunis ce soir sous le signe d'un homme qui fut tout entier écoute et regard, partage et dialogue.

Pardonnez-moi le paradoxe de mon propos en cette soirée où nous voulons rendre un légitime hommage aux victimes de la misère. En effet, pour le Père Joseph qui savait par expérience la richesse et la misère de la nature humaine, il n'y avait pas vraiment les fortunés et les autres, il n'y avait pas vraiment les pauvres, les gueux, les clochards et les autres. Il y avait et il y a des hommes et des femmes partout confrontés à leur misère profonde, certaines perceptibles, d'autres inconnues, cachées, ignorées, mais bien lourdement présentes ; malades, handicapés, écrasés, nous le sommes tous, à quelque degré, quelque part, toujours. Cette condition humaine ensemble vécue, nous devons aussi la partager, c'est le fondement de notre solidarité, une solidarité dont nous voulons qu'elle soit érigée en contrat. C'est de cela que vous venez de témoigner de façon éloquente par ce regroupement tout à fait imposant, tout à fait significatif. Vous témoignez ici de telle famille éclatée, de tel jeune à la dérive parce que pris en chasse par les trafiquants de la drogue et de la mort. Vous venez témoigner de tant de chômeurs désespérés, de tant de malades abandonnés, de tant de femmes marginalisées.

Alors nous venons vous dire que votre résistance à vous est notre espoir. C'est la leçon que nous attendions, c'est la lumière qui illumine notre chemin, et c'est cela le développement et le co-développement.

Pour nous, l'effort initial, la dignité gardée jusqu'au fond de l'abîme, c'est cette chance dont nous avions besoin pour nous libérer de la facilité, de la mendicité et du désespoir.

Du fond de l'Afrique de toutes les humiliations, du fond de l'Afrique de ces nourrissons entourés de mouches et de vermine avant même d'avoir expiré, nous vous apportons notre salut, nous vous disons notre fierté. Avec le Père Joseph, nous voulons entrer avec vous dans la lumière d'une autre coopération. C'est de cela dont nous avons parlé, c'est cela que nous avons affirmé ensemble avec vos animateurs et plus particulièrement avec Mme de Vos lorsque, récemment, grâce au Conseil de l'Europe et à l'Organisation de l'Unité Africaine, nous nous sommes retrouvés à Porto-Novo, au Bénin, pour porter un nouveau regard sur notre mutualité, pour promouvoir une nouvelle alliance qui est contrat de solidarité parce que responsabilité commune pour le devenir de l'humain en Afrique, en Europe, partout dans le monde.

Oui, comme le disait ce poète algérien, Kateb Yacine, « il faut que nos cœurs s'allument et que nous prenions feu pour que s'émeuvent les spectateurs et pour que le monde ouvre enfin les yeux, non point sur nos dépouilles, mais sur les plaies des survivants ».

Merci, chers amis, et que vive votre lutte, et que vive notre combat pour que s'allume vraiment définitivement le feu qui sera lumière de notre salut commun ».

L'Afrique, pôle de lumière sur les Droits de l'homme

Sur la question des Droits de l'homme, permettez-moi de vous inviter à une réflexion plus profonde : la notion d'universalité des Droits de l'homme implique qu'il y ait un accord général sur la notion d'homme.

Or ici, l'histoire et la vie quotidienne nous enseignent que nous sommes loin de partager les mêmes définitions et les mêmes appréciations. D'où un dangereux sophisme qui nous conduit à des attitudes mimétiques. Les « vrais hommes » sont ceux de la force et de l'argent.

D'où venons-nous, où en sommes-nous et où allons-nous ?

Jules Ribot disait aussi « la psychologie a pour objet l'homme blanc, adulte, civilisé et sain d'esprit », ce qui exclut bien sûr de son champ les femmes, mais surtout l'homme de couleur.

Ce n'est pas à nous Africains qu'il faut prêcher les Droits de l'homme, nous sommes ceux à qui on a dénié le droit d'être des hommes par l'esclavage et des pratiques coloniales détestables et très connues. Nous sommes ceux au sujet de qui on a réuni un Concile pour savoir s'ils avaient une âme...

Pour nous l'indépendance, c'est d'abord la rupture avec l'histoire de l'esclavage, l'histoire de la torture et du meurtre organisés. Quelle tragique inculture historique donc, s'il arrivait qu'avec l'aide de « spécialistes » qui ont fait leurs preuves, des Nègres qui furent eux-mêmes battus, violés, humiliés sous tous les aspects, se retrouvent torturant et assassinant d'autres Nègres.

La leçon ne peut donc être une leçon qui viendrait de l'extérieur. Elle est commandée par notre histoire et par notre mémoire collective.

Il n'y a pas un magistère des Droits de l'homme qui appartiendrait aux plus puissants distribuant les bons et les mauvais points à leurs protégés suivant des intérêts parfois bien établis. Il y a une communauté de destin d'humanité dont nous sommes tous collectivement responsables.

Sans une telle perception de la notion de Droits de l'homme, nous risquons de prendre le chemin de l'arrogance et de la tricherie.

Alors, je l'affirme sans la moindre réserve : s'il est un continent où la notion de droit de l'homme doit être sacrée, c'est bien l'Afrique – et singulièrement l'Afrique noire.

J'affirme que s'il est dans ce continent un pôle de lumière sur les droits de l'homme il ne peut se concevoir que sur l'ancienne côte des esclaves, c'est-à-dire chez nous. Chez nous qui avons toute raison de célébrer aujourd'hui avec émotion l'apparition tardive mais définitive du caractère universel de notre humanité enfin réconciliée avec elle-même.

Albert Tévoédjré

Né en 1929, à Porto Novo au Bénin, marié, père de trois enfants, il a été ministre de l'Information du Bénin jusqu'en 1962. Il est alors élu secrétaire de l'Union africaine et malgache. Il entre au Bureau international du travail en 1965 dont il est directeur général adjoint jusqu'en 1983, responsable de l'Institut international d'études sociales. Depuis 1984, il se consacre exclusivement à l'Association mondiale de prospective sociale (créée sous son impulsion en 1976), et à son centre panafricain, institut de recherche, de formation et d'exécution de programmes en matière de développement socio-économique en Afrique. Il est professeur de sciences politiques et auteur d'un livre « La pauvreté richesse des peuples » dans lequel il met en évidence l'idée du « Contrat de solidarité ».

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