Les enseignements d'un sage

Amadou Hampaté

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Amadou Hampaté , « Les enseignements d'un sage », Revue Quart Monde [En ligne], 132 | 1989/3, mis en ligne le , consulté le 26 octobre 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4153

Un séminaire peu habituel s'est tenu en 1981 à l'Institut International de Planification de l'Éducation, à Paris, sur la non-participation des plus pauvres au développement. Organisée par ATD Quart Monde, cette rencontre a été placée sous la présidence d'un des plus grands sages africains, le Malien Amadou Hampaté Bâ. L'article qui suit reprend des extraits de sa contribution introductive et d'un entretien avec A. Gaudio publiés pour la première fois en 1981 dans la revue « Africa internationale ».

ATD Quart Monde peut être considérée comme une nouvelle chevalerie, celle de l'amour et de l'assistance répondant inconditionnellement à l'appel muet de ceux que j'appellerai les « détressés » qui vivent dans un dénuement douloureux et meurent trop souvent, hélas, dans un sentiment d'abandon plus ou moins total de la part de leurs semblables.

La population mondiale de ces démunis et de ces exclus est en augmentation constante et forme déjà une sorte de « quatrième dimension » sociale de notre humanité. Certes, on ne peut pas dire que les institutions nationales ou internationales n'ont pas fait d'efforts. Elles distribuent d'énormes sommes d'argent ; malheureusement, les résultats pratiques de cette aide ne correspondent pas toujours à ce qu'on espérait. Pourquoi ?

Les animateurs d'ATD Quart Monde se sont efforcés de rechercher sur le terrain même la cause fondamentale de cet échec. Ils ont constaté qu'elle était à la fois d'ordre psychologique et d'ordre politique. Je partage entièrement cette opinion. Il se révèle indispensable et urgent de reconsidérer certaines formes d'aide, leur modalité et leur finalité. Il importe d'élaborer de nouvelles techniques d'action afin d'éviter que des dépenses coûteuses ne se soldent par un résultat presque négatif. La longue expérience pratique d'ATD Quart Monde lui a permis de constater qu'en matière d'aide le bon résultat ne s'obtient pas en imposant du dehors des formes d'aides sans consulter les principaux intéressés, c’est-à-dire les assistés eux-mêmes. Mon maître Tierno Bokar, le sage de Bandiagara, disait : « Il faut d'abord écouter celui que l'on veut aider pour l'aider à bon escient, car une aide sans discernement est pareille à une flèche qui manque son objectif et se perd dans la nature ».

Au lieu d'essayer de plaquer les solutions-types venues de l'extérieur, il serait préférable de consulter les traditions locales et de s'en inspirer. Certains déboires pourraient être évités.

ATD Quart Monde nous donne aujourd'hui la parole. En cela, il se conforme à la sagesse de l'adage africain « lorsque la chèvre est présente, il ne faut pas bêler à sa place ! » À notre tour, ne nous comportons pas comme cet idiot de villageois qui, un jour, ayant été envoyé au tribunal pour y plaider une cause, oublia complètement de prendre la parole à l'audience et qui, à son retour, déclara : « J'ai énergiquement écouté tout ce qui a été dit ».

Trois grands fléaux

ATD Quart Monde nous interpelle, il sollicite notre avis, nos suggestions, il veut connaître nos aspirations et nos espoirs. Répondons aux questions qu'il nous pose, non pas en intellectuels conditionnés par l'école de nos formateurs occidentaux mais en tant que nous-mêmes, Africains, héritiers d'une culture, d'une manière d'être et de coutumes qui inspirent encore un grand nombre de nos compatriotes, ceux qui constituent ce que j'appelle « l'Afrique de base », cette Afrique de la brousse où précisément l'on rencontre les plus démunis. Certes, l'Afrique noire est complexe et ses traditions diffèrent selon qu'on se trouve dans l'une des quatre grandes zones : sahel, savane, forêt ou littoral. Pourtant, en dépit de cette diversité, certaines traditions morales sont plus ou moins communes à tous les Africains. L'amour et le respect des parents et des personnes âgées. L'assistance envers les membres de sa famille, de son clan ou de son village. L'hospitalité en tant que devoir sacré parce que l'étranger de passage est l'hôte que Dieu vous envoie. Enfin, le culte des ancêtres et le sens du sacré. Autant de valeurs qui, jadis, aidaient l'homme à vivre au milieu de ses semblables et maintenaient la cohérence de la société.

À quoi devons-nous aujourd'hui la situation que nous connaissons ? Essentiellement à trois fléaux : la sécheresse, génératrice de famine, l'exode rural, générateur d'une nouvelle classe de déracinés aux abords des grandes villes et enfin la perte de moralité, liée à la rupture avec les valeurs traditionnelles et à l'envahissement des valeurs purement matérielles. Certes, là où règne la famine, une aide matérielle immédiate et convenablement acheminée est indispensable. Encore faudrait-il qu'elle ne devienne pas une panacée et qu'elle ne soit pas génératrice d'une mentalité d'assisté qui attend toujours la manne tombant du ciel. Comme dit l'adage : « La main qui reçoit est toujours au-dessous de la main qui donne ». Prenons garde à ne pas fabriquer des générations de mendiants.

Pour être vraiment utile et porteuse d'espoir, l'aide doit donner aux hommes les moyens de prendre leur vie en charge afin, un jour, de pouvoir se suffire à eux-mêmes. Il importe, par exemple, de favoriser toutes les mesures qui pourraient contribuer à freiner l'exode rural et à maintenir les jeunes au village : création de puits, développement de cultures vivrières autour du village, renaissance des petits artisanats locaux et, sur un autre plan, développement d'écoles locales avec le plus souvent possible l'alphabétisation dans les langues maternelles, ce qui permettrait la récolte systématique des connaissances pratiques, scientifiques ou culturelles détenues par les anciens de la communauté.

Bref, soutenir et favoriser tout ce qui peut aider les jeunes à se ressourcer, leur donner le sentiment qu'ils peuvent être, eux aussi, les dépositaires d'un antique et vaste savoir, ce qui n'empêche nullement, quand cela est possible, d'accéder aux connaissances modernes. Quant à la perte de moralité‚ elle est liée en partie à la rupture avec les valeurs traditionnelles. La crainte des dieux ou des ancêtres, le respect des interdits ou la simple pression sociale empêchait, jadis, de se mal conduire. Nos maisons ignoraient les portes fermées et pourtant le vol était l'exception.

Les remèdes au mal

Malheureusement, l'un des grands torts de la colonisation (à côté de certains aspects positifs qu'il faut avoir l'honnêteté de reconnaître) fut de pousser l'Africain à renier ses traditions, son passé‚ ses valeurs et à lui inculquer le désir de devenir en tous points la copie conforme de son colonisateur. Or comme disent les vieux de chez nous : « Morceau de bois a beau séjourner longtemps dans l'eau, il ne deviendra jamais caïman ».

Dans son désir de se conformer aux modèles proposés par ses anciens colonisateurs, l'Africain risque la perte de son identité. Si, à cette situation, s'ajoute l'extrême pauvreté, l'impossibilité d'agir et le rejet à l'écart d'une société moderne présentée comme la seule valable et le prototype du bonheur, alors le risque est grand de perdre même le respect de soi-même, le sens de la condition d'homme au milieu des hommes.

Retrouver l'essentiel des valeurs et des structures séculaires, accorder priorité aux plus pauvres, leur permettre de s'exprimer et de participer pleinement au développement, ne signifie pas freiner l'évolution et les progrès souhaitables. Cela peut insuffler, au contraire, à tout développement un idéal mobilisateur susceptible de décupler les énergies, en rendant aux populations la fierté de leurs racines culturelles et historiques. La participation des personnes et des familles à la base, se regroupant autour de celles qui ont le plus besoin de fraternité, sera assurée d'avance.

Le séminaire a souligné trois avantages particuliers d'une telle orientation du développement national :

1) La possibilité de repartir sur le pied de l'autonomie nationale et locale. Les communautés cherchent à mobiliser avant tout leurs ressources humaines et culturelles propres ; cela peut signifier une situation tout à fait nouvelle à l'égard des pays et des peuples procurant un soutien international supplémentaire ; les pays recevant des aides y deviendraient plus concrètement les principaux agents et partenaires d'un développement original propre.

2) Un meilleur équilibre entre le développement rural d'une part et le développement industriel et urbain de l'autre ; les déséquilibres survenus à cet égard paraissent, à l'heure actuelle, les principaux facteurs d'appauvrissement et d'exclusion des groupes les plus vulnérables.

3) La communauté internationale pourrait découvrir ce que les pays d'Afrique en développement ont à lui enseigner, au sujet d'une société où l'homme demeure maître du changement et le plus pauvre respecté et servi en particulier.

Que chacun se responsabilise !

Les participants ont décidé de mettre en commun leurs efforts pour que les plus pauvres puissent être pleinement conscients et fiers de leurs racines, de leurs expériences de vie, des connaissances et des pensées qui en découlent ; pour qu'ils puissent s'organiser au nom de leurs convictions profondes et les faire valoir auprès de leurs concitoyens. Ils demandent que la communauté internationale considère, elle aussi, les groupes de population défavorisés comme les principaux experts en matière de pauvreté et d'exclusion. Ils demandent que ces groupes soient consultés et impliqués en premier, au sujet des politiques et des programmes à mettre en œuvre pour y mettre fin.

Les participants recommandent que la formation des travailleurs sociaux, culturels ou missionnaires pour l'Afrique comprenne l'apprentissage des moyens et méthodes de se faire instruire par les plus pauvres, quant aux types d'aide les mieux adaptés à leur culture et à leurs traditions ainsi qu'à leur environnement ; que dans cette formation pour les hommes et les femmes d'action un usage efficace soit fait de la connaissance et de l'expérience de sociologues, de travailleurs sociaux, de leaders religieux et de toute autre personnalité née de la terre africaine et, en particulier, de la région où ils seront appelés à s'implanter.

Le combat pour les personnes handicapées en milieu d'extrême pauvreté ne peut pas consister simplement en un effort d'étendre certains services de soins médicaux, d'assainissement de l'environnement, d'envoi de prothèse et de chaises roulantes. Les programmes de réadaptation professionnelle n'ont aucun sens dans des groupes frappés de chômage et de sous-emploi chronique. Il ne peut s'agir que d'un combat global contre la misère.

Les participants s'adressent avec force à leurs concitoyens, aux autorités locales et nationales en place, aux grandes instances inter-gouvernementales et particulièrement, à l'Organisation de l'unité africaine, sans oublier les universités et autres instances de recherches scientifiques.

Ils demandent à tous de considérer leurs conclusions comme un ensemble dont les différents articles sont intimement liés. Nul homme, nulle organisation, nulle autorité ne peuvent, à eux seuls, répondre aux espoirs des plus pauvres. Nul ne peut être exclu de l'effort des sociétés fraternelles où les plus pauvres seront les premiers entendus, les premiers servis.

Amadou Hampaté

Né en 1901 au Mali, dans la région de Bandiagara, il fut le disciple de Tierno Bokar, le « sage du Bandiagara ». Hampaté Bâ a été le défenseur de la tradition orale africaine à l’Unesco dont il fut membre du Conseil d’administration pendant huit ans. Musulman, il s’est toujours battu pour la tolérance et le rapprochement des religions. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages en particulier : « Vie et enseignement de Tierno Bokar », « L’étrange destin de Wangrin » … Il vit actuellement en Côte-d’Ivoire.

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