Un accompagnement vers une vraie place

Laurence Cossé

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Laurence Cossé, « Un accompagnement vers une vraie place », Revue Quart Monde [Online], 133 | 1989/4, Online since 05 May 1990, connection on 29 January 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4174

Index chronologique

1989/4

« Solidarités nouvelles face au chômage » s’est créée début 1985. Nous étions un groupe de gens plutôt épargnés par le chômage et souhaitant pouvoir marquer une solidarité concrète avec des personnes, elles, sans emploi. Nous avions une idée : nous qui avions un revenu normal, un peu de surplus donc, nous pouvions toujours l’employer à rémunérer pour son travail quelqu’un que le chômage prive précisément de ce travail. Nous cherchions la formule. Et voilà qu’on nous parle d’un couple sans emploi avec deux enfants. La mère de famille était couturière de son métier. Nous lui avons d’abord tout simplement fait faire des travaux de couture que les uns et les autres nous demandions jusque-là à d’autres couturières. Rapidement il nous  est apparu que nous apportions à l’une ce que nous avions enlevé à d’autres : il n’y avait pas création mais déplacement d’emploi. L’idée nous est alors venue de payer notre amie couturière à faire de la couture mais pas à notre profit, au profit d’un tiers non solvable c’est-à-dire ayant un réel besoin de ses services mais manquant des moyens de les rémunérer. Dans ces conditions il y avait création d’emploi.

C’est à ce moment-là que nous avons pensé au père Joseph. Ce serait bien étonnant, nous sommes-nous dit, qu’ATD n’ait pas de couture en souffrance. Connaissant le père et son sens aigu de ce qui est juste et bon pour les démunis, nous étions aussi très désireux de savoir ce qu’il penserait de notre « montage. »

De fait, il a tout de suite accepté l’offre de « mise à disposition » d’ATD de l’amie couturière. Il y avait tout un lot de dessus-de-lits et de rideaux à faire pour un centre en réaménagement et les permanents du Mouvement ne trouvaient pas le temps pour cette tâche.

Et sur le fond le père Joseph nous a donné une démonstration de son intelligence sociale et politique. Dans notre idée, la personne rémunérée par notre groupe – nous venions de nous constituer en association – l’était à plein temps et pour une durée indéterminée. « Attention, nous a dit le père, vous faites erreur. Vous n’êtes pas le « vrai » monde du travail. Les emplois créés de cette façon ne sont pas tout à fait des emplois normaux. Ne faites pas croire aux personnes qui en bénéficieraient que ça y est, qu’elles ont retrouvé leur place dans la vie professionnelle. Contentez-vous de leur remettre le pied à l’étrier et trouvez avec chacune d’elles, à partir de sa situation propre, la stratégie de réinsertion la plus appropriée. Pour cela tenez-vous en à des emplois à durée limitée et à mi-temps seulement, afin que l’autre moitié du temps soit consacrée à la recherche avec vous d’un emploi définitif. Car c’est là peut-être le plus important : cet accompagnement personnalisé qu’il faut apporter à chacun. »

La formule était trouvée. Depuis « Solidarités nouvelles face au chômage » n’en a pas fondamentalement varié. En règle générale la personne au chômage est employée par notre association pour six mois à mi-temps (ce qui lui donne droit à l’indemnisation ASSEDIC, si au terme du contrat elle ne retrouve pas de travail). Et pendant ce temps, deux accompagnateurs bénévoles de l’association se lient avec elle d’amitié et s’efforcent de l’appuyer par tous les moyens dans sa réinsertion professionnelle.

Le temps d’un déjeuner, le père Joseph avait montré sa sûreté d’analyse, son exigence, refusant pour les démunis toute situation particulière qui risquerait de les maintenir dans une situation à part.

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