N° 121, 1986/4   •  L'entreprise
Dossier

Tout emploi ne mérite pas salaire !

Un Inspecteur du Travail
  • publié en septembre 1986
Résumé
  • Français

Certains salariés travaillent sans être jamais payés. Parfois un jour, parfois des mois. C’est accidentel dans des entreprises en difficulté, pour des salariés par ailleurs régulièrement rémunérés. Mais pour certains, pratiquant des professions variées, l’absence de paiement du travail est fréquent.

L’exemple qui suit décrit une de ces situations. Une population en marge, parce que vivant clandestinement en France, ou fraudant d’autres lois, ou une population instable qui n’a jamais connu d’emplois réguliers et fixes, est utilisée comme une marchandise commerciale, sans plus d’égards. Dans ces professions, la concurrence est rude, toutes les techniques étant bonnes pour abaisser les coûts et les prix de vente. Les employeurs se trouvent déresponsabilisés par l’obligation de faire face. Les salariés l’admettent, faute de pouvoir envisager autre chose. Tout cela s’équilibre en une étrange loi du milieu, bien éloignée de celles du Journal Officiel.

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1986/4

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Economie, Entreprise
Texte intégral

Dimanche après-midi, en sortant du cinéma.

Je l’aperçois à dix mètres de moi sur le quai de la station de métro Bastille. Il me tourne le dos, montrant l’inscription rouge sur fond blanc de son blouson publicitaire « Diff-Pub ». A Paris ! Depuis 15 jours, l’enquête que je mène sur les conditions d’emploi à la Société « Diff-Pub », sise dans une petite commune de banlieue de la région parisienne, m’a valu de rester plusieurs heures embusqué dans ma voiture à surveiller les allées et venues à proximité de l’entrée de ses locaux.

En suivant un de ses camions, j’avais pu constater que des personnes étaient prélevées dans divers cafés des environs, avant d’aller distribuer des tracts publicitaires. Mais j’ignorais l’antenne parisienne.

Des salariés ? En quelque sorte, car je vais apprendre que si leur activité en présente toutes les caractéristiques, une d’entre elles leur fait par contre souvent défaut : le salaire reçu. Cette société, à la lecture du dossier que j’en détiens, paraît paisible : six salariés, aucune plainte, des registres complets et en règle. Les informations que m’apporte son « directeur commercial », récemment licencié brutalement par son patron et désireux de lui attirer tout le mal possible, sont bien différentes : ce sont en réalité cinquante salariés qui travaillent pour cette société, dont 90 % n’apparaissent dans aucun document officiel.

Je m’étonne qu’une activité de cette importance, qui entraîne un chiffre d’affaires élevé et de nombreuses transactions financières puisse rester inconnue, et que ses salariés ne se soient jamais manifestés. Simple, me répond-il : les transactions financières se font en liquide, sans comptabilité, et les salariés ne connaissent pas l’entreprise pour laquelle ils travaillent. Ils ont pourtant motif à se plaindre : pour pratiquer les tarifs les plus bas possible, le coût salarial est réduit au maximum. Environ la moitié des salariés, me dit-il, travaillent sans être jamais rémunérés. De quelle façon ?

La société Diff-Pub « officielle » n’a qu’une activité commerciale. Elle reçoit les commandes des clients. Un grand magasin local, par exemple, lui demande d’assurer la distribution de 100 000 tracts vantant les produits de la quinzaine commerciale en cours. La diffusion est censée être opérée par des artisans sous-traitants. Les sous-traitants n’en ont que le nom : ils sont en fait placés sous les ordres de Diff-Pub qui les utilise comme chefs d’équipe. Ils sont au nombre de 10. Tous les matins, ils se rendent dans les locaux de Diff-Pub. Là, Jean-Jacques, le patron, donne à chacun un plan indiquant les lieux de distribution, et désigne dans la cour de l’entreprise, les palettes de tracts qu’ils devront distribuer. Chaque « artisan » les charge dans la camionnette au nom de son entreprise artisanale. Les camionnettes ont été, m’indiquera la Préfecture, achetées par Jean-Jacques, et un « artisan » m’expliquera que le remboursement est prélevé sur chaque paiement des travaux effectués.

S’il s’avère que les tracts ont été mal ou non distribués, la sanction est directe : l’artisan se verra privé, le soir, au retour de la journée de travail, de tout ou partie des mille à deux mille francs qui lui reviennent.

Pour cette somme, l’artisan-chef d’équipe doit assurer la distribution. Une chose est acquise d’entrée : s’il veut s’assurer un revenu correct, payer le camion, l’essence, et ses salariés, la somme ne suffit pas. Il lui faut donc trouver des salariés qu’il ne paiera pas. L’un deux l’expliquera plus tard par quelle technique. Vous vous présentez le matin à la gare de X, au volant du camion. Là, vous trouvez, assis sur le trottoir devant les portes, des jeunes et moins jeunes, qui, pour la promesse de 150 F en fin de journée, vous suivront dans votre camion.

Les salariés font le même récit. Contactés dans les cafés, des foyers de jeunes travailleurs, des foyers de travailleurs immigrés ou par relations, ils se présentent à un lieu de rendez-vous. Leur but : se procurer pour quelque temps de l’argent liquide, sans formalités. D’autres ne connaissent pas d’autres moyens d’avoir du travail. Parfois, le recrutement se fait par petites annonces : « Vous voulez un travail simple, tout de suite, bien payé : rendez-vous dans tel café », ou suit un numéro de téléphone. Parmi ces futurs « salariés », certains apprécient le caractère éphémère de l’emploi, sa discrétion : tel est indemnisé par les Assedic et travaille en fraude, tel autre n’a pas de carte de travail. Mais nombreux sont ceux qui ont travaillé quinze jours pour un déménageur, puis pour un ferrailleur, un artisan du bâtiment, ou pour un restaurant en saison. Leur vie consiste à attraper au vol les « petits boulots ».

Leur chef d’équipe, Daniel, est venu les chercher à 7 heures devant la gare. Dans l’estafette, les baudriers sont prêts, remplis de tracts. Avec un de ses nouveaux collègues, Jean est lâché dans une cité HLM, avec pour instruction de remplir les boîtes aux lettres. Rendez-vous à midi : nouveau chargement de tracts distribués l’après-midi.

La durée du travail varie : 8, 10 12 heures par jour, selon les cas. Parfois, Daniel dit : « Demain, inutile de venir, il n’y a pas de boulot ». D’autres fois, il leur demande de venir samedi, dimanche. Le soir, la camionnette les laisse sur le dernier lieu de distribution, dans une quelconque banlieue. Quelles que soient la durée du trajet et l’heure, le rendez-vous du lendemain est à 7 heures. Il est toujours possible de refuser. Dans ce cas, les nouveaux rendez-vous ne seront pas communiqués, ce sera fini. Les volontaires ne manquent pas.

Les 150 F quotidiens se font attendre : le temps que le lient paye, a dit Daniel, puis le coût du camion, les ennuis de la banque, « on attendra la fin du mois ». Un ou deux acomptes, de quelques centaines de francs au plus : on tient… La fin du mois passe, les promesses se multiplient, rien ne vient. Certains des intéressés se lassent et s’en vont : ceux qui sont en situation irrégulière, ou ceux qui, connaissant ce genre d’employeurs pour les avoir rencontrés souvent, savent qu’il n’y a rien a attendre. « Il y a ceux qui payent, et ceux qui ne payent pas… » D’autres restent, attendent, deux, trois mois. Les protestations se heurtent à l’imparable « Je ne te connais pas » : pas de papiers, pas de témoins. Un matin, à la gare, la camionnette n’est pas au rendez-vous. Elle n’y sera jamais plus. Daniel s’est envolé, les trois mois de salaire avec.

Plus tard, une action concertée avec la police me permettra de recueillir ces divers témoignages. Le patron, Jean-Jacques, à qui je demande de régulariser la situation de tous ses salariés, m’explique, chiffres à l’appui, qu’il ne pourra pas fonctionner en appliquant toute la réglementation : l’ensemble de la « branche d’activité » fonctionne à l’aide de ces emplois clandestins. Le « papier » à distribuer lui est proposé à 11 ou 13 centimes pièce. Compte tenu de ce que distribue un homme dans une journée, atteindre le S.M.I.C. relève de la performance olympique.

Ce sera, avec l’assurance d’un contrat de travail de 169 heures mensuels, la seule contrainte que j’imposerai à l’employeur : payer ses salariés au S.M.I.C. horaire. Vingt-cinq salariés, mes contrôles réguliers me le confirment, sont employés depuis. L’entreprise fonctionne, c’est donc possible. Puis, des bruits convergents m’apprennent que « Diff-Pub »sous-traite à d’autres entreprises de diffusion publicitaire, certains de ses marchés. Les autres entreprises n’ont, elles, que trois ou quatre salariés, occupés à des tâches commerciales… Suivent sans doute d’autres noms de gares, de foyers, de cafés...

Distribution publicitaire, confection, réparation automobile, bâtiment, nettoyage industriel, la liste est longue des professions où de telles pratiques existent. Les sociétés s’y créent et disparaissent très vite, nécessitant peu de moyens, peu de technique. Les prix pratiqués réclament pour tout nouvel arrivant sur certains marché de suivre ces méthodes ou de disparaître. Seul le client, en fonction du prix qu’on lui propose sait - ou peut savoir - comment seront exécutés les travaux qu’il commande.

Pour citer cet article Un Inspecteur du Travail, « Tout emploi ne mérite pas salaire ! », Revue Quart Monde, Année 1986, L'entreprise, Dossier, mis à jour le : 28/05/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/4232.