Prévenir le décrochage scolaire

Jean-Marie Petitclerc

p. 7

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Jean-Marie Petitclerc, « Prévenir le décrochage scolaire », Revue Quart Monde, 219 | 2011/3, 7.

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Jean-Marie Petitclerc, « Prévenir le décrochage scolaire », Revue Quart Monde [En ligne], 219 | 2011/3, mis en ligne le 05 février 2012, consulté le 08 août 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5210

Adolescents décrocheurs ou institution décrochante ? L’auteur explore le processus qui conduit certains jeunes à vivre l’école comme un lieu d’échec. Il pose des jalons pour la prévention de l’exclusion dans le système scolaire français.

Index de mots-clés

Ecole, Education, Enseignement

Il ne suffit pas qu’un adolescent soit inscrit dans un collège ou un lycée pour qu’il y reste ou qu’il y apprenne. La question du décrochage scolaire se pose aujourd’hui de manière cruciale dans notre pays. On parle beaucoup d’adolescents décrocheurs. Je réfute quant à moi une telle formulation. Car parler ainsi consiste à faire porter sur les épaules du jeune la responsabilité de ce décrochage. Toute société, toute institution a souvent tendance à faire peser sur l’exclu la responsabilité du parcours d’exclusion. Ainsi, le décrocheur serait un jeune qui ne voudrait pas travailler à l’école, alors que le décrochage est lié au dysfonctionnement de la relation entre l’institution scolaire et l’adolescent, et dans la relation, on est deux ! Pourquoi alors parler d’adolescent décrocheur et non pas d’institution décrochante ? Le décrochage scolaire, c’est un processus.

Les facteurs du décrochage scolaire

Ce processus peut avoir plusieurs facteurs. Voilà pourquoi il n’existe pas de profil type du jeune décrocheur.

Une première série de facteurs, d’ordre psychologique, est liée à l’incapacité de l’enfant de se concentrer en classe. Il n’existe pas, dans notre système scolaire, de corrélation entre le niveau d’intelligence de l’enfant et la réussite scolaire. Des enfants précoces sont souvent en situation d’échec, alors que des enfants moins doués, mais très gratifiants pour les enseignants, peuvent mobiliser autour d’eux et très bien réussir. Il existe par contre une corrélation entre la capacité d’attention et la réussite scolaire. Bon nombre d’enfants ne réussissent pas à l’école, non pas parce qu’ils ne comprennent pas, mais parce qu’ils n’écoutent pas. Et s’ils sont incapables de mobiliser leur attention, c’est qu’ils ont bien souvent en tête des préoccupations importantes, le plus souvent liées à leur histoire familiale ou sociale. On croit parfois qu’il faut avoir la tête bien pleine pour réussir à l’école, c’est faux ! Il faut au contraire être capable de vider sa tête pour se concentrer sur le contenu de l’enseignement. On peut assister à l’effondrement de résultats scolaires d’un enfant, lorsqu’un proche est malade, lorsque des parents se disputent, divorcent, ou bien qu’un huissier menace de venir saisir le mobilier !

Une deuxième série de facteurs, d’ordre plus sociologique, est liée à l’investissement de la réussite scolaire par l’environnement. Si, statistiquement, ce sont les enfants d’enseignants qui réussissent le mieux à l’école, ce n’est pas seulement parce qu’ils connaissent le mieux le système, mais c’est parce que, lorsqu’on est enfant d’enseignant, cela parle pareil à la maison et à l’école. Ce qui est important dans un lieu l’est aussi dans l’autre. L’enfant baigne alors dans une osmose culturelle. Dans les quartiers, qualifiés de sensibles, où je travaille, tel n’est pas souvent le cas ! Et, à l’âge de l’adolescence où l’enjeu principal consiste à exister sous le regard des copains, si la réussite scolaire n’est pas investie comme valeur par le groupe, l’adolescent a bien du mal à accorder de l’importance à sa scolarité. La grande différence entre un collège de centre ville et un collège ZEP (Zone d’Éducation Prioritaire), c’est que dans le premier, il est encore un peu valorisant d’être premier de classe, alors que dans le second, c’est dangereux. L’adolescent est qualifié « d’intello », de « bouffon », de « suceur de notes ». Combien je connais d’enfants dans ces quartiers qui décident de sacrifier leur scolarité pour sauver leurs alliances ! Car, pour bon nombre d’adolescents, exister sous le regard des copains passe avant exister sous le regard de l’adulte ou de l’institution.

Une troisième série de facteurs, enfin, est d’ordre plus pédagogique. Au lieu de mettre d’abord l’accent sur ce que l’enfant sait faire, ses connaissances, ses réussites, on se focalise sur ce qui lui manque pour être au niveau exigé. Alors, accumulant des expériences d’échec, l’enfant perd confiance peu à peu, et entre dans une terrible spirale : l’échec génère la perte de confiance, la perte de confiance génère la réitération de l’échec, et le découragement est au rendez-vous. Lorsque l’enfant n’aime pas l’école, ce n’est pas tant l’école comme lieu pour apprendre (il est toujours intéressant d’apprendre, et l’enfant est essentiellement curieux), mais c’est qu’il vit l’école comme un lieu de mise en situation d’échec. Et personne n’aime fréquenter un lieu où il se sent en échec.

L’expérience du Valdocco

L’association Le Valdocco, qui a été fondée en 1995 sur la Dalle d’Argenteuil, cité qui avait été traumatisée par les violences des émeutes urbaines du début des années 90, et qui a ouvert une antenne en banlieue lyonnaise en 2005, a toujours accordé une importance considérable aux actions de prévention du décrochage scolaire, par la mise en œuvre d’un service d’accompagnement éducatif et scolaire. Ce service développe aujourd’hui des actions individuelles et collectives dans quatre cités sensibles d’Argenteuil et quatre cités du Grand Lyon.

L’association a ouvert en 2009 à Tassin la Demi Lune, en banlieue lyonnaise, et en 2011 à Argenteuil, des centres d’accueil de jour, qui accueillent des adolescents âgés de treize à seize ans ayant décroché du système scolaire, et sont animés par des équipes pluridisciplinaires comportant des enseignants, des éducateurs techniques et scolaires, des éducateurs spécialisés et des psychologues. Si les matinées sont principalement consacrées à des activités de type scolaire, avec différents supports, les après-midi sont consacrés à des travaux d’atelier ou à des activités sportives.

Le projet pédagogique, pensé à partir de l’analyse effectuée ci-dessus, s’articule autour de trois axes :

- développer une écoute attentive de l’adolescent accueilli, lui permettant d’exprimer ses préoccupations. Seule cette libération de l’expression permettra au jeune de pouvoir centrer son attention sur les apprentissages. Un travail d’entretiens est régulièrement mené avec la famille.

- aider l’adolescent à investir sa formation, en lui permettant de sortir de l’ambiance du quartier (les centres d’accueil de jeunes sont situés à distance des quartiers) et à nouer des relations avec des camarades désireux de « raccrocher ».

- développer une pédagogie de la réussite, en s’appuyant sur les savoir-faire des jeunes accueillis et en développant les supports d’apprentissage : cours théoriques, ateliers manuels, ateliers d’expression, ateliers sportifs, sorties culturelles. L’adolescent est invité à reprendre confiance en ses capacités d’apprentissage, grâce au constant effort de l’équipe pour l’aider à mémoriser de la réussite.

L’objectif consiste, après quelques mois, voire une année scolaire de prise en charge, à raccrocher soit au collège, soit au lycée, soit en apprentissage.

Pour une politique de prévention

Il va de soi qu’il vaut mieux prévenir le décrochage, que de dépenser d’énormes moyens pour le raccrochage. Un tel objectif nécessite de revisiter le fonctionnement de l’école, et en particulier du collège qui constitue souvent la phase la plus critique.

L’erreur fondamentale consiste, à mes yeux, dans cette conviction que, pour permettre l’égalité des chances, il s’agit d’enseigner la même chose de la même manière partout. Dans un tel raisonnement, on oublie seulement que les enfants sont différents. Telle est sans doute la raison principale de l’échec du collège unique. Car il me semble, au contraire, que viser l’égalité des chances nécessite de développer des pédagogies différenciées.

Rappelons que notre pays compte parmi les trois premiers pays dans le monde en termes de pourcentage de PIB consacré aux dépenses de l’éducation (6,3%), mais que l’efficience du système scolaire est loin d’être au rendez-vous. Cent cinquante mille jeunes, chaque année, sortent de l’école sans aucune qualification, dont près de quatre-vingt mille ne maîtrisent pas les apprentissages fondamentaux, et, au classement PISA1, notre pays évolue selon les matières entre la douzième et la dix-septième place !

Aussi paraît-il urgent d’améliorer notre système. J’avancerai, là encore, trois pistes de réflexion :

La première consiste à veiller à une meilleure prise en compte de l’enfant et de l’adolescent, de sa vie, de ses préoccupations. Il faut renforcer dans les écoles la présence éducative des adultes. Or, bien souvent, les phénomènes de phobie ou de décrochage scolaire sont liés à un mal-être relationnel de l’enfant.

La deuxième consiste à rétablir la mixité sociale à l’intérieur des établissements scolaires. Il me paraît aberrant de scolariser tous les enfants des tours en bas des tours ! Quand plus de 80% des enfants issus de l’immigration sont scolarisés dans moins de 20% des établissements scolaires, comment promouvoir une vraie politique d’intégration ?

La culture du quartier envahit l’école, et on fabrique alors des jeunes scotchés dans les cages d’escalier. Lorsque, dans notre pays, on a scolarisé les enfants de paysans, on n’a pas créé une école en plein champ les rassemblant tous. On a financé un système de bus, permettant aux enfants de la campagne d’être scolarisés avec les enfants des villes et de bâtir ensemble l’avenir de la maison « France ». On devrait faire de même en ce qui concerne les jeunes des quartiers qualifiés de sensibles. Voilà pourquoi je défends l’idée du busing, consistant à fermer des classes à l’intérieur des quartiers et à répartir les effectifs dans les différents établissements scolaires de la ville, de manière à permettre aux enfants et adolescents de réinvestir leur scolarité.

Enfin, la troisième piste est d’ordre plus pédagogique. Il s’agit de changer de regard sur l’enfant, en valorisant son savoir-faire et ses réussites, plutôt qu’en mettant l’accent sur ce qui lui manque pour être au « niveau » attendu. Il s’agit aussi de prendre en compte les différentes formes d’intelligence. Je connais des enfants qui ont besoin de toucher le bois, de manipuler triangles, rectangles, parallélépipèdes, pour comprendre la géométrie. Je connais des enfants qui ont besoin de toucher le moteur, d’observer le jeu du cylindre dans le piston, pour comprendre la physique. Aujourd’hui, ces enfants qui ont besoin de support manuel pour développer les apprentissages, sont voués à l’échec dans un système qui privilégie l’abstraction. Aussi une priorité doit-elle consister dans le développement de la formation en alternance. Il faut aussi prendre en compte le rythme de chaque enfant, en mettant en œuvre une pédagogie respectueuse de ces rythmes.

Plutôt que préconiser le redoublement, dont on connaît les effets pervers, pourquoi ne pas privilégier des cycles tels que CM2 / 6ème ou 3ème / 2nde en trois ans plutôt que deux, de manière à permettre à l’enfant d’obtenir à son rythme les niveaux requis ?

De telles évolutions nécessitent la mise en place de deux grandes réformes :

une plus grande autonomisation des établissements scolaires, car qui est le mieux placé pour développer une pédagogie respectueuse des enfants accueillis si ce n’est l’équipe pédagogique en place ?

une amélioration de la formation des enseignants, qui ne doit pas être seulement didactique, mais surtout pédagogique, en les outillant pour une meilleure compréhension des problématiques des jeunes accueillis, en particulier de ceux qui rencontrent des difficultés dans le processus d’apprentissage.

C’est seulement à ces conditions que l’on pourra lutter efficacement contre le décrochage scolaire.

1 Le programme PISA (acronyme pour Programme for International Student Assessment en anglais, et pour «Programme international pour le suivi des
1 Le programme PISA (acronyme pour Programme for International Student Assessment en anglais, et pour «Programme international pour le suivi des acquis des élèves» en français) est un ensemble d'études menées par l'OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques) et visant à la mesure des performances des systèmes éducatifs des pays membres et non membres. Leur publication est triennale, depuis 2000.

Jean-Marie Petitclerc

Salésien, Jean-Marie Petitclerc est également polytechnicien, éducateur spécialisé, expert des questions d'éducation dans les zones sensibles, et écrivain.

CC BY-NC-ND