« Ceux qui nous dévalorisent ont tort »

Des jeunes de Madagascar

Citer cet article

Référence électronique

Des jeunes de Madagascar, « « Ceux qui nous dévalorisent ont tort » », Revue Quart Monde [En ligne], 225 | 2013/1, mis en ligne le 01 octobre 2013, consulté le 24 octobre 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5582

Présent à Madagascar depuis plus de vingt ans, le Mouvement ATD Quart Monde y mène, depuis 2006, une action de formation de jeunes. Le texte qui suit rend compte d'une étape de quatre ans de cette action. Il est extrait d'une étude commandée par la Banque mondiale présentée en encadré.

Le 26 septembre 2006 un protocole d’accord de deux ans a été signé entre le Mouvement International ATD Quart Monde, Alcatel-Lucent, deuxième équipementier en télécommunications et réseaux au niveau mondial, et Data Telecom Service (DTS-MOOV) principal fournisseur de connexions internet à Madagascar. Les deux objectifs principaux de ce projet de lutte contre la misère étaient de permettre à des personnes vivant dans des zones très défavorisées d’avoir accès aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) ainsi qu’à des emplois décents. ATD Quart Monde est passé d’un objectif initial d’initiation, à une véritable formation à l’informatique, donnant de nouveaux atouts professionnels aux jeunes. La plupart des élèves avait été très peu scolarisés auparavant. Les élèves de la première promotion comptaient en moyenne 2,3 ans de scolarisation en temps plein, ceux de la deuxième promotion 1,3 année et cinq élèves de la troisième promotion étaient illettrés. Maintenir leur présence en formation demande, surtout la première année, un suivi très attentif de la part des formateurs et notamment un suivi des absences et une anticipation des problèmes, en lien avec leurs familles. Au cours de l’année 2008, le suivi des élèves a nécessité 120 visites à domicile. Ce suivi est indispensable pour aider à franchir tous les obstacles. Chaque élève a reçu d’ATD Quart Monde une bourse de 1000 Ariaty par jour pour compenser le manque à gagner pour les familles et pour les jeunes.

Témoignage d’un délégué des 40 jeunes en formation informatique

« Je vous remercie de nous avoir donné la parole. Nous, jeunes en formation à l’informatique, nous voudrions vous faire part de ce que nous avons vécu avec ATD Quart Monde.

Il y a deux ans, aucun de nous n’avait touché à un ordinateur, certains de nous n’en avaient même jamais vu. Nous avions soif de ressembler à tous les autres jeunes, nous voulons relever la tête car nos familles vivent encore dans le besoin. Certains doivent trier les ordures, d’autres doivent chercher de l’eau ou trouver à manger. Nous avons dû arrêter l’école à cause des difficultés. Des années durant, nous avons erré, ne sachant quoi faire. Maintenant, notre but est de réussir. Certains d’entre nous sont déjà parents et nos actions visent à améliorer la vie de nos enfants. Avant, beaucoup d’entre nous avaient honte, mais aujourd’hui, nous osons discuter avec les gens et exposer nos idées. Nous avons appris à étudier et à retenir les leçons. Nous maîtrisons déjà les logiciels Word, Excel, Powerpoint, la dactylographie. Nous nous améliorons aussi en dépannage, en PAO et en français. Les entreprises DTS et VIVITEC ont apprécié nos capacités lors des stages que nous y avons faits. Nous avons appris aussi le savoir-vivre, le mode de vie dans les usines et nous avons changé mentalement, physiquement et moralement.

Merci aux entreprises qui nous ont aidés. Nous espérons que vous continuerez à nous aider à améliorer nos connaissances à travers d’autres stages. Nous ne gardons pas pour nous seuls notre savoir, nous le partageons avec les enfants du quartier. Certains d’entre nous rêvent de devenir enseignants.

En tout cas, maintenant nous sommes conscients d’avoir notre personnalité. Nous nous efforçons vraiment d’aller jusqu’au bout de la formation malgré les difficultés de toutes sortes. Il y en a parmi nous qui ne déjeunent pas du tout avant d’aller en classe, car les parents n’ont pas encore trouvé l’argent nécessaire pour leur déplacement. Même gravement malades, même si nous avons mal au ventre, aux dents ou à la tête, cela ne nous empêche pas d’aller en classe, nous sommes présents car nous voulons nous en sortir. Dans la société, des gens nous démoralisent, ils ne croient pas en notre capacité et disent que les pauvres et les malpropres ne sont pas dignes d’apprendre l’informatique.

Nous sommes heureux de pouvoir leur prouver qu’ils ont tort. »

Quelques leçons de l’expérience

- La première leçon, la plus importante, est d’avoir prouvé que des jeunes de milieu extrêmement défavorisé, très peu scolarisés, sont capables d’acquérir une compétence professionnelle en trois ans.

- La deuxième est qu’il faut mettre en place une pédagogie de valorisation et de non-abandon.

- La troisième est que la lutte contre la grande pauvreté ne peut être que globale, prenant en compte toutes les dimensions de la vie.

- La quatrième est de montrer que les entreprises peuvent jouer un rôle déterminant à l’égard des jeunes en situation d’exclusion économique et sociale.

Le défi urbain à Madagascar. Quand la misère chasse la pauvreté, Dossiers et documents de la Revue Quart Monde n° 18 (2012).

Cette étude rédigée en juin 2010, sous la responsabilité de Xavier Godinot, rend compte de vingt ans de présence d'ATD Quart Monde à Madagascar. Elle décrit les conditions de vie dans deux quartiers et les différentes actions menées pour la santé de la petite enfance, l'initiation des jeunes aux nouvelles technologies et l'accès des adultes à un travail décent.

Des jeunes de Madagascar

Des jeunes de Madagascar ayant entre 16 ans et 20 ans

CC BY-NC-ND