Pour faire un arbre, il faut une femme

Valentina Donzellini

Translated from:
Per fare un albero, ci vuole una donna

References

Electronic reference

Valentina Donzellini, « Pour faire un arbre, il faut une femme », Revue Quart Monde [Online], 225 | 2013/1, Online since 05 August 2013, connection on 08 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5581

L'Afrique de Wangari Maathai est celle de la lutte contre la déforestation au Kenya. Combat par lequel elle mobilise en particulier les femmes, sur plusieurs fronts, avec cette conviction qu’équilibre écologique et construction de la paix sont étroitement mêlés.

Index géographique

Kenya

Au cours du siècle dernier, plus de la moitié des forêts africaines ont été détruites. Au Kenya, alors que 30% du territoire sont couverts de terrains boisés, seuls 3% le sont par des forêts naturelles et humides, et, chaque année, en particulier dans la zone centrale du pays, des hectares de zones vertes sont abattus. Territoire idéal pour l'agroforesterie2, le Kenya est devenu une terre de déforestation sauvage et doit faire face à de graves problèmes socio-environnementaux : diminution de l'humidité et des pluies, avancée du désert au Nord et érosion du sol, pénuries agricoles de plus en plus fréquentes, compétition exacerbée entre éleveurs et agriculteurs. C'est ainsi que des arbres centenaires sont abattus pour produire du bois à brûler, des matériaux de construction ou comme ressource pour des exportations lucratives. Mais quand on abat de la sorte toute une forêt, l'écosystème d'origine, et avec lui toute la diversité biologique, sont irrémédiablement détruits. L'habitat naturel est bouleversé et les animaux poussés à envahir la shamba3, provoquant inévitablement les réactions excédées des agriculteurs.

Une femme se mobilise contre le saccage des forêts

Sous le gouvernement de Daniel Arap Moi, le pays fut ainsi secoué, jusque dans sa beauté naturelle, par l'appétit économique et par la corruption; des arbres et des sanctuaires naturels sur lesquels se fondait l'histoire des peuples du Kenya furent déracinés et des forêts entières, véritable patrimoine de l'humanité, saccagées. Dans les dernières années du régime Moi, à la veille des élections de 2002, la déforestation fut mise en œuvre sous le prétexte de pouvoir ainsi donner des terres aux agriculteurs les plus pauvres ; ces derniers, obligés d’acquérir illégalement un bout de terrain, se virent, après quelques temps, reprendre ce lopin de terre par les autorités qui se les réappropriaient en prenant appui sur le caractère illégal de leur occupation. Au moment où  Moi vendait toutes les ressources naturelles du pays, abattait quasi toutes les forêts tropicales et éloignait les femmes de la vie politique, une femme, Wangari Maathai, enseignait comment recueillir les semences et les faire sécher pour pouvoir ensuite les planter dans des pépinières, suggérait aux paysans la saison idéale pour les semences, enseignait la manière de combiner les cultures avec la conservation de la forêt de sorte que les femmes ne soient plus obligées de faire chaque jour des dizaines de kilomètres à la recherche de bois à brûler.

Par des projets « partant du bas »...

Wangari Muta Maathai4, née en avril 1940 dans une famille modeste de la petite ville de Nyeri, a été la première femme de l'Afrique orientale à obtenir un doctorat en biologie aux États-Unis et la première aussi à diriger un département universitaire au Kenya, où elle commença à faire des recherches en médecine vétérinaire à l’Université de Nairobi, en dépit du scepticisme et de l'opposition des étudiants et de la faculté traditionnellement très machistes. Elle commença sa mission en s'occupant des plus pauvres, en créant des projets partant du bas, des projets communautaires permettant d'offrir une occupation ou un travail, en contribuant dans le même élan à améliorer l'environnement. Ses idées et ses prises de position lui valurent le divorce d'avec son mari qui la quitta parce qu'elle était « trop instruite, têtue et incontrôlable ».

... Qui renforcent la capacité d’agir des femmes

À l'occasion de l’Earth Day (Journée de la Terre) en 1977, elle planta sept arbres dans son propre jardin, donnant ainsi le coup d'envoi à un mouvement écologiste de base qui deviendra ensuite célèbre sous le nom de Green Belt Movement5. Ce mouvement de la ceinture verte, sous la protection du Conseil national des femmes du Kenya, commença ainsi à répondre aux exigences des femmes rurales du pays qui se plaignaient d'une chute importante de la production agricole et d'un approvisionnement en nourriture et en bois de plus en plus incertain. L'objectif principal de cette campagne consiste, aujourd'hui encore, à sensibiliser les femmes qui, en Afrique, représentent 80% des agriculteurs, au lien étroit qui relie entre elles l'érosion des sols, la malnutrition et les maladies, en encourageant par ailleurs chaque personne à planter des arbres et à créer des pépinières pour protéger l’environnement et réduire l'érosion des sols. Le Mouvement entend bâtir une société basée sur la valeur des personnes qui travaillent de manière consciente pour une amélioration de leurs conditions de vie, pour un avenir plus vert et plus propre, en renforçant l'empowerment et la capacité d'agir des femmes.

La clé du développement est toujours la formation. L’éducation populaire des femmes des villages, qui, jusqu'alors, avaient perçu l'utilisation des forêts nationales comme une affaire exclusivement politique, a permis de comprendre que l'existence de ces poumons verts devaient être protégée. La professeure, et tous les militants du Mouvement, ont depuis toujours mis en œuvre des campagnes de sensibilisation à la sécurité alimentaire dans les villages, à travers lesquelles ils apprennent à reconstituer les cultures agricoles locales en employant des méthodes biologiques et soutenables, et en réintroduisant la tradition des potagers.

Des batailles sur plusieurs fronts

Les batailles de Wangari Maathai ont été nombreuses. Au début des années 90, elle s'opposa à un projet du gouvernement : la construction d'un gratte-ciel de soixante étages dans le parc d’Uhuru ; le Président Moi réagit par la force, en la dénigrant et en la qualifiant de menace pour l’ordre et la sécurité du pays. En 1999 elle fut durement agressée par la police alors qu'elle plantait des arbres dans la forêt de Karura, ce qui suscita de nombreuses protestations des organisations internationales de défense des droits de l'homme. Wangari Maathai se présenta plusieurs fois aux élections législatives, mais elle ne réussit à entrer au Parlement qu'en 2002, quand le parti de Moi fut relégué dans l'opposition. Entre 2003 et 2005 elle fut nommée vice-ministre de l’environnement dans le gouvernement du président Mwai Kibaki.

« La mère des arbres » ne s'est pas battue seulement pour l'environnement mais aussi pour la démocratie et les droits de l'homme. En 2004, elle reçoit le Prix Nobel de la Paix pour sa contribution à la cause du développement durable, de la démocratie et de la paix. Elle fut la première femme africaine lauréate de ce prix. En 2006 elle est l’une des fondatrices de l'initiative des Femmes Nobel (Nobel Women's Initiative6) avec Jody Williams, Shirin Ebadi, Rigoberta Menchù Tum, Betty Williams et Mairead Corrigan Maguire ; six femmes, représentant les Amériques du Nord et du Sud, l'Europe, le Moyen Orient et l'Afrique, ont ainsi décidé d'utiliser la visibilité et le prestige du Prix Nobel pour promouvoir et amplifier le travail des militantes pour les droits des femmes, des chercheurs et des organisations qui s'occupent de la violence contre les femmes. De 1977 à ce jour, plus de 40 millions d'arbres ont été plantés au Kenya et le Mouvement s'est étendu et développé dans une trentaine de pays africains. La professeure Maathai a lutté pour de nombreuses causes : contre la déforestation et l’érosion des sols, la désertification et l’empoisonnement de l'eau, la pauvreté, la faim, l'esclavage et l'oppression des femmes. Son dernier combat a été contre la maladie qui l'a emportée le 25 septembre 2011 a Nairobi.

Pour la construction d’une autre Afrique

Wangari Maathai est l’exemple même d'un développement et d'une innovation partant de la prise de conscience et de la participation active des personnes, et en particulier des femmes, qui peuvent contribuer au changement et au développement d'un pays. Elle a démontré une fois encore le rôle crucial et central des femmes dans la construction d'une autre Afrique.

« Toutes les guerres sont menées pour s'accaparer des ressources naturelles qui se raréfient toujours plus dans le monde. Si nous nous engagions vraiment à gérer ses ressources de manière raisonnable et soutenable  le nombre de conflits armés  diminuerait certainement.  Se  préoccuper de la protection de l’environnement et lutter pour l'équilibre écologique sont des moyens directs pour sauvegarder la paix » (Wangari Maathai, 2004).

1En soutenant une thèse dont le titre était : La condition de la femme dans l'Afrique subsaharienne. Un projet sur le terrain au Kenya.
2 L’agroforesterie est une technique qui consiste à planter des arbres à distance suffisante pour pouvoir faire passer entre eux des machines agricoles, ce qui permet de cultiver des légumes ou du maïs pendant la même période. Elle s’étend sur un cycle de cinq ans et elle a été largement pratiquée par les colons anglais qui, avec ce système, ont fait verdir le Kenya en quelques années avec des plantes non autochtones.
3 Shamba, en swahili, signifie un petit lopin de terre utilisé pour les cultures de subsistance et les arbres fruitiers.
4Voir : W. Maathai, Pour l’amour des arbres, Éd. L’Archipel, 2005 ; W. Maathai, Un défi pour l’Afrique, Éd. Héloïse d’Ormesson, 2010.
5 Voir le site : http://www.greenbeltmovement.org/
6 Voir le site: http://nobelwomensinitiative.org/
1En soutenant une thèse dont le titre était : La condition de la femme dans l'Afrique subsaharienne. Un projet sur le terrain au Kenya.
2 L’agroforesterie est une technique qui consiste à planter des arbres à distance suffisante pour pouvoir faire passer entre eux des machines agricoles, ce qui permet de cultiver des légumes ou du maïs pendant la même période. Elle s’étend sur un cycle de cinq ans et elle a été largement pratiquée par les colons anglais qui, avec ce système, ont fait verdir le Kenya en quelques années avec des plantes non autochtones.
3 Shamba, en swahili, signifie un petit lopin de terre utilisé pour les cultures de subsistance et les arbres fruitiers.
4Voir : W. Maathai, Pour l’amour des arbres, Éd. L’Archipel, 2005 ; W. Maathai, Un défi pour l’Afrique, Éd. Héloïse d’Ormesson, 2010.
5 Voir le site : http://www.greenbeltmovement.org/
6 Voir le site: http://nobelwomensinitiative.org/

Valentina Donzellini

Après une recherche en géographie sociale sur les politiques sociales et les indicateurs de genre dans l'Afrique subsaharienne et l’obtention d’une Maîtrise en Sciences pédagogiques1, Valentina Donzellini travaille actuellement pour UN Women Italia, l'Organisme des Nations Unies pour l'égalité de genre et la promotion de la femme.

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