« Personne n’était avec nous… »

Ingrid Hutter

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Ingrid Hutter, « « Personne n’était avec nous… » », Revue Quart Monde [Online], 231 | 2014/3, Online since 09 June 2020, connection on 13 April 2024. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6001

Nous reproduisons ici, avec son autorisation, un courrier d’Ingrid Hutter, volontaire permanente d’ATD Quart Monde, dans lequel elle commente une lettre reçue presque vingt ans après son retour de La Nouvelle Orléans.

La famille Argus était parmi les premières familles que nous avons rencontrées à la Nouvelle Orléans en 1991. Monsieur Argus, qui est décédé il y a quelques années, vivait dans la grande pauvreté avec sa fille Cherika, dix ans à peu près je crois, Marie, deux ans, et Destinée, qui était bébé. Il ne parlait jamais de sa femme, disant à chaque fois qu’on venait le voir, qu’elle venait de sortir. C’est bien plus tard que nous avons appris qu’elle était en prison, et encore plus tard, j’ai entendu qu’elle était décédée. Homme blanc dans un quartier plein de familles africaines-américaines, marié à une femme noire, c’est une famille qui nous a beaucoup marqués, surtout le papa. Tout ce qu’il faisait pour faire vivre sa famille, faire de temps en temps des petits boulots dans le quartier français, en balayant. Nous avons fait la pré-école1 avec les petits, et la bibliothèque de rue2 avec les plus grands. La plupart du temps dans leur maison. Ils déménageaient sans cesse, mais nous avons toujours pu les suivre.

Ce qui m’a beaucoup frappée à l’époque, c’est qu’il y a eu un moment où nous avons reçu un écrit de la femme de Monsieur Argus qui écrivait « Nous, du Quart Monde » en disant ce que le Mouvement signifiait pour elle, alors même que nous ne l’avions jamais vue. Donc apparemment, son mari en parlait avec elle lors de ses visites. Et voilà ce que Cherika nous écrit aujourd’hui, presque vingt ans plus tard :

« Cher Mouvement ATD Quart Monde. Mon nom est Cherika Argus, fille des défunts Gérald et Géraldine Argus. Nous étions dans votre programme à La Nouvelle Orléans quand j’avais environ treize ans. Votre programme a tant fait pour ma famille, alors que personne d’autre n’était avec nous. Vous avez appris à ma famille comment s’aider les uns les autres en s’apprenant, les uns aux autres, tout ce que nous savions. Vous nous avez appris à nous aimer les uns les autres depuis les premiers jours de notre vie. Je crois que sans le Mouvement ATD Quart Monde, notre famille n’aurait pas été aussi forte en amour que nous ne le sommes aujourd’hui, même si l’Ouragan Katrina nous a éloignés. Votre programme nous a appris à nous retrouver. Alors merci, Mouvement ATD Quart Monde ; que Dieu vous bénisse toute votre vie. »

Je lui ai répondu en envoyant des photos de sa famille.

1 Les pré-écoles familiales, créées par le Mouvement ATD Quart Monde, ont pour but de préparer les enfants à l’école maternelle en permettant aux

2 Une fois par semaine, des adultes chargés de livres rejoignent des enfants dans une cité, sur un terrain de voyageurs, près d’un tas d’ordures… C’

1 Les pré-écoles familiales, créées par le Mouvement ATD Quart Monde, ont pour but de préparer les enfants à l’école maternelle en permettant aux parents d’exercer leur rôle de premiers éducateurs.

2 Une fois par semaine, des adultes chargés de livres rejoignent des enfants dans une cité, sur un terrain de voyageurs, près d’un tas d’ordures… C’est la bibliothèque de rue, qui a pour ambition de familiariser les enfants avec le livre et d’ouvrir leur univers avec des histoires. Les lieux choisis pour la bibliothèque permettent aux parents d’assister puis de participer peu à peu aux activités.

Ingrid Hutter

D’abord institutrice aux Pays-Bas, Ingrid Hutter rejoint ATD Quart Monde comme volontaire permanente en 1983. Elle a ensuite des responsabilités dans plusieurs pays, dont aux États-Unis pendant huit ans. Elle y débute une action avec des familles à La Nouvelle Orleans en 1990. Elle s’occupe actuellement de recherche de financements pour le Mouvement aux Pays-Bas.

CC BY-NC-ND