“C’est mon petit bonhomme qui nous maintient…”

Martine Courvoisier

p. 17-20

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Martine Courvoisier, « “C’est mon petit bonhomme qui nous maintient…” », Revue Quart Monde, 235 | 2015/3, 17-20.

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Martine Courvoisier, « “C’est mon petit bonhomme qui nous maintient…” », Revue Quart Monde [En ligne], 235 | 2015/3, mis en ligne le 01 février 2016, consulté le 27 septembre 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6449

Depuis des générations, la région des Appalaches aux USA est affrontée à une pauvreté endémique. L’auteur a participé à des programmes gouvernementaux de qualité centrés sur le développement des petits enfants, qui ouvrent une brèche d’espoir dans un avenir incertain.

Arrivée aux USA où ATD Quart Monde est présent à Clintwood, Virginie, depuis 1995, j’ai commencé par découvrir pendant plusieurs mois cette région de la chaîne montagneuse ancienne des Appalaches qui traverse trois États (la Virginie, le Kentucky, le Tennessee), région connue aux USA pour sa pauvreté.

Le lieu d’ancrage du Mouvement ATD Quart Monde est situé au sud-est de la pointe de l’État de la Virginie, loin des grands axes routiers et des grandes villes.

Pour échapper à la misère en Europe…

[…] Dans les Appalaches, parmi les premiers colons, la quasi-majorité était des pauvres qui essayaient d’échapper à la misère en Europe. Après avoir payé de lourds tributs (assujettis parfois pendant de longues années à rembourser le coût de leur traversée), une fois libérés de leurs créanciers, ils s’empressaient de partir à la recherche de ces terres inhabitées dont certaines étaient de lointains terrains de chasse de tribus amérindiennes implantées plus au sud, et où on leur avait dit qu’ils pourraient être propriétaires. Beaucoup s’aventurèrent dans cette région accidentée recherchant ainsi la liberté, l’éloignement des villes et les dangers d’être exploités ou pire, d’être en difficulté avec les forces de l’ordre.

… Immigrer dans une région exploitée au profit de quelques‑uns

L’endroit où ATD Quart Monde s’est implanté est, comme la plus grande partie des Appalaches, une zone traditionnellement exploitée pour la riche diversité de ses essences d’arbres (dont les derniers, de la forêt dite primitive, ont disparu au siècle dernier) ou pour la richesse de ses sous-sols, par des entreprises de bois ou des firmes minières d’autres États américains qui, profitant de l’illettrisme des gens locaux, les ont utilisés comme main-d’œuvre à bas prix, achetant à ces tout petits propriétaires une fois pour toutes et pour une somme dérisoire, leur droit foncier d’exploiter leur sous-sol à jamais, de génération en génération, et d’en extraire le précieux charbon. Aujourd’hui encore, il représente la principale source d’énergie de ce vaste pays.

Depuis toujours, les compagnies minières situées dans d’autres États ont extrait et envoyé le charbon à travers tous les USA, et aucune part de la richesse qui y est produite ne bénéficie aux habitants. Les compagnies jouent constamment à ouvrir et fermer leurs mines, en fonction des prix du marché, indifférents aux effets pervers de telles manœuvres sur la population. Du fait de sa géographie très accidentée, la région des Appalaches est restée sous-développée en termes d’axes de communication, et donc isolée. Et par conséquent, les sources d’emploi aussi. Tout ceci pour le plus grand bénéfice des compagnies minières.

Les Appalaches sont donc une région pauvre mais quasi exclusivement blanche. La population est très fière de ses mineurs, et ceux qui le sont encore de nos jours estiment avoir de la chance. L’exploitation débridée du charbon a fait - et continue de faire - d’immenses dégâts, tant sur la beauté des paysages que sur la santé de la population, par une pollution incontrôlée et quasiment incontrôlable puisque le lobby de l’exploitation minière est si fort.

Pour contrer une pauvreté endémique…

Un grand nombre de gens sont atteints de maladies souvent fatales (tumeurs au cerveau, maladies respiratoires avancées, cancers, etc., même chez des personnes relativement jeunes ou de sexe féminin ou n’ayant pas travaillé dans les mines)1.

Le manque d’emplois, le sous-développement des infrastructures, un niveau d’éducation plus bas que la moyenne nationale, une pauvreté endémique et une santé précaire, pèsent de tout leur poids sur cette population pourtant si attachante et aux multiples talents créatifs[…]

… Des projets de développement des petits enfants

Après quelque temps dans ce coin des USA, je suis allée me proposer pour soutenir l’un des projets-phares de ce plan d’action de lutte contre la pauvreté, appelé Head-Start2. Introduite par une amie de longue date du Mouvement, Sœur Bernie, très respectée dans toute la région pour son travail en vue de permettre l’accès aux soins à cette population si démunie, j’ai commencé comme bénévole dans deux de leurs centres locaux appelés Kids Central, s’adressant à des enfants âgés de 3 à 5 ans, pour les préparer aux classes de maternelle et/ou élémentaires d’État. Un bus va chercher les enfants et les ramène à leur domicile. La journée commence tôt pour eux et leurs familles à cause du trajet (toute distance prend beaucoup plus de temps sur des routes ou des chemins en épingle). Arrivés à 8h45 au Centre, on leur offre un petit déjeuner avant les activités. Sans proposer des apprentissages de l’écriture ou de la lecture proprement dits, tout est fait pour développer les savoir-faire des enfants par des activités ludiques ou créatives, et ouvrir l’enfant à l’interaction avec des adultes et des enfants hors de leur famille immédiate. Même si l’apprentissage diversifié (se tenir et se servir à table, manger différentes choses, se laver les mains et les dents, aller aux toilettes tout seul, développer la communication verbale, etc.) occupe une bonne partie de leur journée, les enfants semblent fortement apprécier toutes les activités proposées, avides qu’ils sont à cet âge de découvrir et d’apprendre.

Mon rôle était de soutenir le personnel, aussi bien dans les activités d’apprentissage ou ludiques, que dans la supervision des enfants dans la classe ou en sorties, ou dans la tenue des lieux. Ce qui est formidable avec les jeunes enfants de cette tranche d’âge, c’est leur ouverture et leur acceptation de l’autre, sans faire encore de différence.

Après un temps de jeux dehors si le temps le permet (souvent malheureusement ils ne peuvent aller jouer dans la minuscule cour de récréation du fait des intempéries), ils prennent un goûter et font une courte sieste, avant de se préparer à repartir à 15h.

Qualité des programmes, qualité des intervenants

J’ai non seulement découvert la qualité de ces programmes mais aussi la qualité du personnel enseignant, qui travaille avec grand cœur auprès de ces enfants. Ces femmes (la quasi-totalité du personnel est féminine et issue du terroir), qu’elles soient à la cuisine, qu’elles conduisent le bus scolaire ou qu’elles enseignent, sont elles-mêmes très proches de la pauvreté, soit directement, soit à travers des membres de leurs familles.

Les activités proposées par Kids Central aux enfants veulent aider le développement de leur dextérité, de leur agilité mentale et physique, de leur créativité, et ouvrir leur champ de communication et de perception. Tout cela passe par des jeux et jouets divers, tels des puzzles diversifiés (en bois, jouant sur les formes, les couleurs, etc.) mais aussi par des livres de contes et d’histoires naturelles, et des albums qui introduisent les enfants dans les domaines habituels et dans celui des différences et des handicaps, avec des histoires mettant en scène des enfants en fauteuils roulants ou lourdement appareillés.

Les temps d’enseignement se font autour de la lecture d’un livre par la maîtresse à propos d’un thème ayant directement un lien avec l’environnement ou la vie de l’enfant (une saison, une fête nationale, etc.) […]

Une fois par mois, un temps est proposé aux parents : activités thématiques et ludiques à faire avec leurs enfants dans la salle de classe. Préparées par du personnel venu du QG local, elles sont destinées à encourager l’interaction parents-enfants.

Certains des parents ou membres de la famille élargie s’y prêtent aisément, d’autres ne parviennent pas à venir participer, soit par manque de temps en raison d’emplois précaires à horaires décalés, ou à cause de soucis de santé, et de difficultés de toutes sortes trop lourdes à porter, et sûrement aussi de la peur d’être incapables... Cependant, une fois passée leur timidité, le plus souvent ils apprécient le respect et la qualité de l’accueil qui leur sont réservés.

Les petits enfants, pivots des familles fragilisées

Du fait de la grande pauvreté et du manque d’emploi, du désœuvrement et des maladies qui touchent cette population, la drogue « licite » (médicaments sur ordonnance) et illicite est rampante et fait beaucoup de dégâts dans de nombreuses familles. Un grand nombre de ces petits enfants sont élevés par des grands-parents car retirés de la garde de leurs propres parents soit à cause de la prison soit par mesure de protection. Quelle abnégation et quel courage à tant de niveaux pour ces grands-parents qui, âgés et le plus souvent perclus de maladies, doivent se remettre à élever des tout-petits avec toutes les contraintes que cela représente. Mais comme me le confiait une assistante de la maîtresse en me parlant de son petit-fils, atteint du sida et d’un autre syndrome lié à un type d’hyper-activisme : « C’est mon petit bonhomme qui nous maintient..., sans lui, il y a longtemps que nous aurions baissé les bras ! ». D’autres enfants qui ne sont pas retirés de leurs familles essaient de survivre aux divers changements, entre les divers « petits amis ou petites amies » de leurs parents biologiques, qui deviennent d’autres papas et d’autres mamans pour un temps... Quelquefois, au cours d’une même année, les enfants sont enlevés à leurs parents, puis rendus... Mais en général, quand les services sociaux les retirent, ils sont placés dans la famille immédiate, le plus souvent les grands-parents ou arrière grands-parents, ou encore chez des oncles ou tantes (plus rare car eux aussi ont encore des petits enfants à s’occuper). Du fait du manque de perspective pour un avenir meilleur, les jeunes quittent rapidement l’école et se retrouvent jeunes parents de bonne heure.

C’est à la fois touchant de voir le respect et la qualité des relations entre le personnel de Kids Central et les familles des enfants [...] J’ai vu que des générations passaient, que des enfants devenus eux-mêmes parents amenaient en toute confiance leurs propres petits, ce qui révèle par ailleurs une certaine forme de transmission de la pauvreté de génération en génération.

Malgré la générosité et la chaleur humaine des habitants qui ouvrent largement leur cœur, l’avenir dans cette magnifique région des Appalaches reste largement incertain.

1 Voir l’article de Bruno Dabout dans RQM N°220, 2011, Le corps : source de honte ou chance de liberté.

2 Programme de pré-école destiné aux familles en grande pauvreté.

1 Voir l’article de Bruno Dabout dans RQM N°220, 2011, Le corps : source de honte ou chance de liberté.

2 Programme de pré-école destiné aux familles en grande pauvreté.

Martine Courvoisier

Ayant une formation d’assistante de direction, Martine Courvoisier a été volontaire permanente d’ATD Quart Monde de 1987 à 1997 dans les équipes de Grande-Bretagne, des Philippines, et de Paris. Elle fut ensuite assistante de vie auprès de personnes handicapées mentales, aumônier d’hôpital, avant de rejoindre à nouveau ATD Quart Monde comme permanente de 2009 à 2015 (en région parisienne puis aux USA).

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