Soutenir des gestes d’espoir : un réseau mondial

Martine Courvoisier

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Martine Courvoisier, « Soutenir des gestes d’espoir : un réseau mondial », Revue Quart Monde [Online], 144 | 1992/3, Online since 05 February 1993, connection on 19 August 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3580

Les plus pauvres se redressent d'autant plus que leur contribution est attendue, reconnue, intégrée au monde. Ceux qui, sans moyen, commencent une histoire avec les plus pauvres sont une chance précieuse contre l'exclusion.

Le Forum mondial contre la grande pauvreté a pour but de permettre leur soutien mutuel contre l'isolement et le découragement que provoque la misère.

Index de mots-clés

Solidarité, Joseph Wresinski

Le « Forum permanent sur l'extrême pauvreté dans le monde » est un réseau de correspondances entretenues dans plus de soixante pays en dehors de l'Europe. Ce réseau a été créé par le père Joseph Wresinski dès son arrivée au camp de Noisy-le-Grand où des familles françaises vivaient dans l'extrême pauvreté. En effet, la nuit, depuis sa cabane, il écrivait à des hommes et des femmes qui, comme lui, combattaient la misère, là où ils se trouvaient.

Au fil des années, ce réseau a beaucoup grandi. Le père Joseph voulait que ce « Forum permanent » devienne un moyen d'échange de la connaissance de ce qui vivent les plus pauvres et de la solidarité qu'ils provoquent. Il voulait aussi en faire un soutien pour toutes ces personnes qui engagent toutes leurs forces, et bien souvent leur vie, dans de très modestes projets, lesquels, de ce fait, ne sont pas pris en considération par les grandes instances. Il faut savoir que les correspondants du Forum permanent ne sont pas du Mouvement ATD Quart Monde et que leurs projets n'en font pas partie. ATD ne cherche pas non plus à les intégrer mais seulement à les soutenir dans leurs démarches. Pour le père Joseph, il était très important que tout geste de lutte contre la misère soit reconnu et surtout, soit soutenu.

Le Forum permanent a un petit secrétariat qui fait paraître plusieurs fois par an la « Lettre aux Amis du Monde. » Cette « Lettre aux Amis » est composée à partir d'extraits de ce courrier reçu des quatre coins du monde. Elle existe presque exclusivement grâce à ces témoignages des efforts acharnés et renouvelés d'hommes et de femmes face à la souffrance. Chaque numéro est composé d'exemples de la vie des plus démunis et de ce qu'une personne peut susciter autour d'une situation très concrète de misère de certains de ses compatriotes. Que ce soit d'Afrique, d'Amérique latine ou d'Asie, les engagements personnels et collectifs ne manquent pas.

Citons quelques exemples.

En Uruguay, nous entretenons un échange avec un prêtre qui se bat pour que les trieurs d'ordures, méprisés et même assimilés aux ordures qu'ils ramassent, soient reconnus comme travailleurs.

A Montevideo, d'autres personnes se battent pour le droit au logement. En effet, depuis de nombreuses années, on expulse les gens qui vivent dans des maisons délabrées mais sans leur proposer des alternatives de relogement.

En Colombie, nous correspondons depuis plusieurs années avec une femme qui a créé un foyer d'accueil pour familles. Elle a rassemblé des amis qui, comme elle, refusent que des parents très pauvres et leurs enfants vivent à la rue pour pouvoir rester ensemble.

En Inde, des personnes se sont organisées à tour de rôle pour faire la classe le matin ou le soir à des enfants et des jeunes qui travaillent aux champs avec leurs parents. Ainsi ceux qui ont besoin de leurs jeunes pour les récoltes ne perdent pas cette aide si précieuse à la survie de toute la famille.

En Ouganda, un correspondant témoigne de cette femme qu'il connaît. En rentrant chez elle après son travail, elle rencontre un vieillard mourant seul dans la rue et demande l'aide de trois personnes pour amener cet homme au dispensaire le plus proche. Puis ces quatre femmes organisent une veille jour et nuit autour de ce vieil homme qui mourra entouré d'amis. Ce vieillard est à l'origine de la petite association de bénévoles qui, après leur travail, tissent des relations d'amitié avec les familles les plus pauvres d'un grand bidonville aux abords de leur ville.

Au Zaïre, des villageois se sont réunis pour créer une « mini coopérative » afin d'élever ensemble quelques volailles et produire quelques légumes pour se soutenir les uns les autres. Quoique les difficultés matérielles et les calamités naturelles leur aient causé maints échecs, à chaque fois ils recommencent et inventent un nouveau projet. Malheureusement personne ne met en valeur leurs efforts et ils sont critiqués pour leurs échecs.

Nous recevons aussi énormément de demandes d'aides matérielles ou de bénévoles pour soutenir un projet personnel ou un projet de développement. Ce sont des étudiants qui sollicitent une bourse pour finir un cycle d'études et trouver un emploi. Ce sont encore des pères et des mères de famille de partout qui nous supplient de les aider et nous écrivent tout simplement parce que le Mouvement ATD Quart Monde a un nom international. Leurs lettres sont très dignes et pathétiques, leurs demandes souvent bien petites : combler le montant d'un loyer, reconstruire une case, acheter des lunettes correctives pour un enfant ou encore acheter une machine à coudre ou même un petit fonds de commerce. Ils nous confient leurs souffrances et leurs difficultés et quelquefois la peine de cette démarche est avouée en quelques mots : « ...C'est la première fois que je raconte ma vie ainsi, à quelqu'un que je ne connais pas mais... »

Ce sont quelques exemples variés parmi de nombreux témoignages que les membres du Forum permanent nous adressent aussi régulièrement que le temps et leurs moyens le leur permettent.

Le temps est une difficulté majeure. Dans le secrétariat du Forum permanent, l'échange épistolaire avec des correspondants peut être des plus irréguliers pour maintes raisons, qu'elles soient liées aux calamités naturelles épisodiques ou à la situation économique ou politique du pays. Tout ceci fait que les lettres peuvent prendre très longtemps avant de nous parvenir ou avant d'être reçues par nos interlocuteurs. Mais à tout ceci s'ajoute aussi le manque de temps de par le volume de leurs occupations ou leur manque de moyens. « Le fait que vous lisiez cette lettre tient du miracle, depuis un an que je voulais vous écrire... » Ou encore, « Dans la précarité où nous sommes, nous n'avons pas souvent de papier pour vous répondre... » Quelquefois aussi certains avoueront avec pudeur : « Les frais postaux nous empêchent de vous répondre régulièrement mais continuez à nous écrire... »

Nous pouvons nous avancer et affirmer que la plupart de nos correspondants sont dans des situations similaires. Beaucoup d'entre eux nous redisent l'importance de la « Lettre aux Amis du Monde » en tant que soutien réel et lien vivant avec le reste du monde. « Je ne vous écris pas mais votre « Lettre aux Amis » me parvient et me donne des nouvelles de ce que font les autres ailleurs, cela me donne du courage, continuez de me l'envoyer. »

Le point commun et universel à chacun d'entre eux est simple : des hommes et des femmes de tous milieux sont bouleversés au plus profond d'eux-mêmes par la souffrance et y répondent dans la mesure de leurs capacités.

Tous ces témoignages sont des gestes d'espoir et des façons de refuser la misère.

Martine Courvoisier

Martine Courvoisier, née en 1957, de nationalité française, a vécu douze ans en Angleterre. Volontaire du Mouvement ATD Quart Monde depuis 1987, elle a été responsable de l'animation de deux bibliothèques de rue pendant deux ans aux Philippines. Elle est maintenant chargée du secrétariat du Forum permanent sur l'extrême pauvreté dans le monde au centre international du Mouvement.

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