Déchirure et tissage

Daniel Fayard

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Daniel Fayard, « Déchirure et tissage », Revue Quart Monde [Online], 162 | 1997/2, Online since 05 November 1997, connection on 09 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/663

La lecture de la presse est un bon exercice pour entretenir la vigilance qui nous est nécessaire et nourrir les raisons que nous avons de « vaincre l’exclusion », ce à quoi veut contribuer pour sa part la revue Quart Monde

Index chronologique

1997/2

En ce début d’année 1997, la conjoncture européenne est marquée par des prises de conscience : nos sociétés en sont arrivées à un degré de déchirure sociale que notre génération n’avait encore jamais connu. Trois études britanniques l’illustrent particulièrement :

  • Pour Henry Mc Leisch, du Parti travailliste, « les quatre années écoulées ont vu une aggravation spectaculaire de la pauvreté ». Le nombre des allocataires de « l’income support », forme d’assistance sociale, a augmenté de 18%. « Le phénomène est sans précédent depuis une génération » (Le Figaro du 1er janvier)

  • Selon Steve Webb, professeur à l’université de Bath, le nombre de bas salaires - moins de 3, 87 livres par heure travaillée - est passé de 3% à la fin des années soixante à 12% actuellement tandis que le nombre de millionnaires a doublé dans les cinq années écoulées. « La division entre pauvres et riches n’a jamais été aussi tranchée » (Le Figaro du 1er janvier)

  • D’après l’association « Campagne pour le lait à l’école », deux millions d’enfants souffrent de sous-alimentation. « La pauvreté à une échelle que l’on n’a plus vue depuis les années trente, est responsable du retour au rachitisme, de l’anémie, de la tuberculose » (The Observer du 12 janvier)

De son côté Libération du 7 février cite « un chiffre que l’Allemagne n’avait pas connu depuis 1933 » : quatre millions six cent soixante mille chômeurs, et titre « L’Allemagne est traumatisée par l’envolée du chômage »

Même genre d’appréciation pour la réalité française.

Le Monde du 8 janvier rend compte du dernier rapport du Conseil supérieur de l’emploi, des revenus et des coûts (CSERC) selon lequel les inégalités se sont beaucoup plus développées depuis le début de l’actuelle décennie que lors des années quatre-vingt. « Le chômage a atteint un niveau sans précédent ».

Ce constat à l’échelle nationale est aggravé dans certaines régions comme le Nord-Pas-de-Calais où le nombre d’allocataires du RMI a doublé en cinq ans. Cent mille personnes y survivent grâce au RMI, soit un habitant sur vingt, dont un tiers de moins de trente ans. « La région n’avait jamais atteint un tel niveau de pauvreté » (Nord-Éclair du 18 janvier)

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant, comme l’indique Le Monde du 24 janvier, que la lutte contre la pauvreté prenne la tête du « baromètre de la solidarité » (sondage d’opinion effectué périodiquement). « Pour la première fois, la recherche médicale perd la première place du classement des grandes causes à soutenir. Le chômage est placé au premier rang des questions les plus urgentes à traiter mondialement ».

Dans les autres pays européens, la tendance est largement confirmée.

A l’Est, de nombreux témoignages attestent la dégradation du niveau de vie. Par exemple en Bulgarie. « Vendredi dernier, le kilogramme de viande coûtait neuf cents leva, le mardi suivant, il fallait en débourser mille quatre cents ». (Le Monde du 18 janvier) « Cela ne pourra pas durer longtemps comme cela ». (La Croix du 23 janvier)

Ou encore en Russie : “ Depuis quatre ans, je n’ai rien acheté pour moi... rien à part la nourriture ». (Le Monde du 28 février)

A l’Ouest, le président de Caritas, Mgr Di Liegro, tire la sonnette d’alarme sur l’évolution sociale dans la capitale italienne : des riches de moins en moins nombreux mais de plus en plus riches et des pauvres dont le nombre grossit d’année en année (11% des Romains) et qui sont de plus en plus pauvres. (Le Monde du 5 février, citant La Republica)

El Pais présente l’Espagne comme le champion d’Europe du chômage. (Courrier international du 2-8 janvier)

Et au Portugal, le Correio de Manha du 26 février titre : « Nous sommes les plus pauvres parmi les pauvres »

Une conjoncture européenne plutôt sombre, qu’il faudrait compléter par les drames dus à la vague de froid de cet hiver. La mort de nombreuses personnes sans abri a donné lieu à une mention sommaire mais généralement compréhensive de ce qu’avaient été leurs conditions de vie. Cette année, un débat prend place sur le bien-fondé de leur liberté.

Le parquet du tribunal de grande instance de Nice a classé sans suite les plaintes déposées auprès du procureur de la République par vingt-six personnes sans domicile contre l’arrêté anti-mendicité pris au cours de l’été 1996 par le maire de la ville. (Le Monde du 1er février)

Un arrêté du maire de Longjumeau (Essonne) contraint les sans-abri à s’abriter. Décision contestée par Xavier Emmanuelli, secrétaire d’état à l’action humanitaire d’urgence : « C’est une bonne intention... (Ce maire) a le souci de préserver les gens mais il faut préserver leur âme aussi » (Le Monde  du 4 janvier) Tandis que des intéressés ont fait entendre leur point de vue : « Mieux vaut souffrir du froid que d’êtres enfermés entre quatre murs », selon le titre du Hannoversche Allgemeine Zeitung du 3 janvier.

Dans un tel contexte, il peut être réconfortant de recenser ici ou là des gestes de solidarité émanant de divers acteurs sociaux.

  • De la part des pauvres eux-mêmes :

- « Thierry, l’ancien SDF, a relogé quatre copains » (Ouest-France du 26 février)

  • De la part de certaines collectivités locales :

- Une ville néerlandaise offre aux plus défavorisés un abonnement à un journal et au téléphone. (La Croix du 15 janvier)

- Le Conseil  général de Moselle permet aux demandeurs d’emploi de moins de vingt-cinq ans et aux allocataires du RMI de voyager gratuitement pour leur quête d’emploi. (Républicain lorrain du 17 janvier)

  • De la part de la société civile :

- Cinq cents habitants de Ferrière-la-Petite dans le nord de la France se sont rassemblés pour empêcher la vente aux enchères de la maison d’une famille avec neuf enfants qui ne pouvait plus payer les mensualités de son pavillon et ont obtenu le rééchelonnement de ses dettes. (La Voix du Nord du 2 février et La Croix du 26 février)

  • De la part de certains professionnels du droit :

- Le bâtonnier plaide lui-même à la barre de la 8e chambre du tribunal correctionnel de Marseille où se jugent les vols à la roulotte et les cambriolages... et invite ses confrères à ne pas laisser la défense des pauvres aux avocats débutants ou commis d’office. (Le Monde du 12 février)

  • De la part d’organismes publics :

- Le centre EDF de Lille-Métropole décide de surseoir à toute coupure d’électricité chez les familles les plus démunies. (La Voix du Nord du 7 janvier)

Mais ces initiatives ne constituent pas pour autant une politique de lutte contre la pauvreté. Et d’autres pratiques témoignent que des solidarités d’une toute autre nature se mettent en place discrètement. On apprend ainsi par Le Parisien du 7 février qu’il existe une liste recensant les locataires mauvais payeurs, qu’elle est accessible par Minitel et vendue aux professionnels de l’immobilier « afin de leur éviter de futurs incidents de paiement »... et que ce fichier est autorisé par la Commission nationale informatique et liberté (CNIL) !

(Source : Conjoncture Conjoncture européenne : Pauvreté et Droits humains, ATD Quart Monde, Pierrelaye, janvier-février 1997)

Daniel Fayard

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