Enraciner les solidarités

Luc Lefebvre

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Luc Lefebvre, « Enraciner les solidarités », Revue Quart Monde [Online], 162 | 1997/2, Online since 05 November 1997, connection on 02 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/518

Le monde change. Notre compréhension est sur la brêche. Empêchons l’histoire de nous dicter que faire, comme des mécaniques, mais laissons notre mémoire raconter l’action des hommes ensemble

Index chronologique

1997/2

Je n’ai pas l’intention de réaliser une « étude historique » sur la place des travailleurs les plus pauvres dans les combats menés par le monde du travail afin que soit obtenue pour l’ensemble des travailleurs et de leur famille, la sécurité de pouvoir exister. Je vais par contre tenter de mettre en évidence certains faits historiques et quelques réalités actuelles que nous connaissons ou que j’ai pu rencontrer dans ma propre histoire ou celle de mes proches. D’une époque à une autre, nous découvrirons une similitude entre les faits, entre les discours et également des défis précis posés à la classe des travailleurs, à ses moyens d’action et à ses solidarités

Une identité de « travailleurs » à réaffirmer

Pour les plus pauvres, il faut resituer leur identité dans le monde des travailleurs. Ceci s’impose tant dans les dimensions historiques - certains contestent que leur histoire appartienne à celle des travailleurs - qu’aujourd’hui où l’on voit les plus pauvres perdre leur identité, autant avec la perte d’un emploi qu’avec le non accès au monde du travail. Nous retrouvons en cette fin de vingtième siècle, la même vérité que dans les siècles passés, à savoir que la perte d’identité entraîne la perte des solidarités et réduit d’autant les capacités de résistance à la misère. Sans réduire l’être humain à sa seule fonction « d’acteur » économique dans les systèmes de production, force est de reconnaître que pour la majorité de l’humanité, les activités de production qui constituent le « travail » se développent en vue de garantir la survie ; ce n’est pas pour autant que ces activités permettent aux travailleurs de sortir d’une pauvreté relative ou malheureusement absolue.

Il est clair que ce sont les associations de travailleurs qui, de la période préindustrielle à nos jours, ont lutté et luttent encore contre la production de la pauvreté et l’insécurité dans l’existence. Face à l’extrême misère dans laquelle vivaient bon nombre de nos grands-parents, le monde du travail a entrepris de s’épanouir, et beaucoup de ses militants laisseront leur vie dans ces luttes pour obtenir les droits d’association, de vote et une diminution des horaires de travail avec des salaires plus justes, cette liste n’étant pas exhaustive. Les coopératives, les mutuelles et les syndicats, créés par les travailleurs pour amorcer les bases d’une sécurité dans leur existence, constituent leurs premières organisations capables de résister collectivement à la misère. Il ne faut pas oublier que, face à ses solidarités, à ces luttes, existaient aussi diverses institutions de « bienfaisance » ; il arrivait à certaines d’entre elles de développer des actions dont l’objectif précis était d’empêcher la naissance des mouvements de travailleurs. Ceci est encore vrai aujourd’hui

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, des travailleurs très pauvres se sont retrouvés au cœur de l’action tout au long de l’histoire de nombreux mouvements des ouvriers. Et bien que Marx ait eu des propos très durs pour le sous-prolétariat, constitué « par le noyau dur des couches inférieures de la vieille Société », on trouve dans le courant socialiste ou plus généralement marxiste, des précisions quant au Quart État et sa position socio-économique. Et dans les débats de l’Assemblée Nationale française, à la suite du massacre de Fourmies, on peut retrouver certaines positions des délégués socialistes se proclamant les représentants du Quart État, ceux-ci demandaient que justice soit faite vis-à-vis des responsables de ce massacre1 Ernest Mandel, un économiste marxiste belge de renommée mondiale, écrivait dans un article publié en 1992 : « On peut parfaitement inclure dans le Quatrième État les nombreux membres appauvris des corporations, les chômeurs, les vagabonds... ainsi que les salariés à proprement parler, parmi lesquels beaucoup n’étaient pas employés en permanence »2 En Belgique, différentes sources sur l’histoire des mouvements ouvriers montrent que les conditions d’existence des travailleurs et de leur famille étaient misérables. Cela prouve que le travail dans les industries devenait pour beaucoup un facteur d’appauvrissement, voire un élément déterminant pour produire la condition misérable dans laquelle ces travailleurs vivaient. Bon nombre de travailleurs extrêmement pauvres constituaient pour une grande part la base de groupements de travailleurs, et on retrouve parmi les militants des premiers mouvements ouvriers des gens appartenant au monde de la misère. Dès Léo Brugmann, dans la mouvance du syndicat chrétien, une multitude de militants des mouvements socialistes étaient issus des populations les plus pauvres

Le but de notre réflexion n’est pas de mener une étude historique sur la place des plus pauvres dans les mouvements ouvriers mais de mettre en évidence la manière dont les plus pauvres sont présents dans les mutations, à la fois du monde du travail et de nos modes de production. Ceci nous permettra aussi de saisir la manière dont les plus pauvres, entre autres, sont présents dans ces lieux de résistance à la misère. Dès le début de l’industrialisation et avec la naissance des premières manufactures capitalistes, il est donné d’observer que la main d’œuvre, laquelle produit les biens dans le cadre d’une économie dont les moyens de production reposaient sur l’artisanat, refuse d’entrer dans le nouveau mode de production. Les entrepreneurs capitalistes chercheront alors une main d’œuvre parmi les populations les plus pauvres, c’est-à-dire les travailleurs qui se trouvaient soit sans statut réel soit dans des positions extrêmement précaires soit dans des lieux d’enfermement mis en place pour « traiter les plus pauvres », sans oublier les femmes et les enfants, eux aussi pour la plupart issus des familles les plus pauvres.

En cette fin de vingtième siècle, nous retrouvons de semblables conditions de mutations dans les systèmes de production et du commerce, avec toutes les conséquences d’insécurité pour les travailleurs. Depuis une vingtaine d’années, l’emploi industriel, particulièrement pour les tâches peu qualifiées, a énormément évolué. Les premiers qui pâtissent de ces bouleversements dans les modes de production sont les travailleurs les plus pauvres, c’est-à-dire les moins qualifiés. Cette masse de « travailleurs » pour qui, d’ailleurs, ce statut est souvent refusé au profit de la « qualification » d’exclus, se trouve en situation de concurrence face à ceux qui ont encore un emploi. Ce phénomène s’est constaté à différents moments de l’histoire, par exemple lors de la Commune de Paris (1870, 1871). Depuis le début des années 1800, la France connaissait de grandes difficultés économiques. L’État avait alors organisé de grands chantiers afin de mettre au travail un certain nombre de travailleurs qui n’avaient plus d’emploi, créant entre autres des Ateliers Nationaux qui développaient différentes activités économiques. Au bout d’un certain temps, les finances publiques ne permettant plus de soutenir ces actions, les Ateliers Nationaux sont fermés. Dès lors, un grand nombre de travailleurs se retrouve sur le pavé  et n’aura pas d’autre choix que d’entrer dans les milices organisées par l’État. Lorsque le peuple s’est révolté notamment à cause de conditions d’existence pénibles, son mouvement a été réprimé par la « garde mobile », recrutée parmi les travailleurs sans emploi

Les travailleurs les plus pauvres luttent contre la misère

Les stratégies de résistance à la misère ou à la pauvreté, développées par les plus pauvres, peuvent être identifiées dans l’histoire. A certains moments, il s’agit d’actes individuels mis en place pour survivre. La mendicité, la « chine », diverses formes de vente de sa main d’œuvre, se situent dans ces mécanismes. A d’autres moments, plusieurs personnes ou familles se rassemblent pour mieux résister à la misère. On retrouve dans ces pratiques, ceux que certains qualifiaient de « hordes de gueux » et qui traversaient le pays pour trouver à se faire employer. Les « trimardeurs » du dix-neuvième siècle en sont un exemple concret. Mais il y a bien sûr les premières formes d’associations, interdites par les pouvoirs, dans lesquelles des travailleurs veulent défendre leurs intérêts. Différentes sources historiques, dont des rapports de police sur la répression des premières coalitions, nous montrent le rôle que pouvaient tenir des travailleurs très pauvres dans ces mouvements. A titre d’exemple3, parmi les meneurs des mouvements menés par les peleurs d’écorce dans la région de Florenne, se trouvaient des journaliers très pauvres, la majorité des « grévistes » étant des journaliers.

Ces stratégies de résistance à la misère sont souvent déconcertantes pour les observateurs. Les gens d’œuvres des dix-huitième et dix-neuvième siècles ne comprenaient pas ce qui se passait. Les politiques destinées à lutter contre la pauvreté se transformaient la plupart du temps en « chasse au pauvre », telles les politiques d’enfermement et de traitement des pauvres qui illustrent cette chasse aux travailleurs les plus démunis, à qui il n’était pas question de reconnaître une quelconque capacité à développer des moyens de résistance à la misère. Il est vrai que dans la mesure où cette résistance à la misère passait par la « coalition » et l’élaboration de revendications portant tant sur des augmentations de salaires que sur une plus grande justice sociale, elle devenait intolérable pour la bourgeoisie et les dominants en général. Les moyens de résistance à la misère développés par les plus pauvres sont alors souvent jugés « subversifs » ou simplement hors la loi. L’interdiction de s’associer garantissait le maintien d’une main d’œuvre soumise et exploitable à souhait. Toutes les législations de répression de la mendicité, du vagabondage, de toutes les activités développées pour garantir la survie, répondent à cette logique. Les mouvements ouvriers, dès leur naissance, étaient également victimes de ces mécanismes de répression

Reconnaître que les travailleurs les plus pauvres développent différents moyens de résistance à la misère aide à comprendre en quoi ces plus pauvres sont souvent les premiers acteurs de la lutte contre la pauvreté. Mais aujourd’hui encore, ces stratégies de résistance à la misère ne sont ni comprises ni reconnues ; et les services en charge de la pauvreté eux-mêmes ne réalisent pas toujours ce que veulent ces pauvres : « On ne sait pas ce qu’on peut faire avec eux »

Dans l’histoire, souvent l’on retrouve des travailleurs extrêmement pauvres dans les initiatives développées par les premières organisations ouvrières face à l’appauvrissement, la misère et l’exploitation. Il faut reconnaître que les revendications précises et très élaborées, avancées par ces coalitions ouvrières, auraient pu déboucher plus d’une fois sur une amélioration sensible des conditions d’existence lorsque la conjoncture économique le permettait. A titre d’exemple, nous pouvons reprendre les revendications des fouleurs et tisserands dans l’industrie textile et lainière de Verviers à la fin du dix-huitième siècle : elles étaient précises et portaient sur l’amélioration des conditions de travail, une réduction des horaires et une augmentation des salaires ainsi que sur la création d’une bourse de travail pour combattre le chômage. Dans les années qui suivirent, dans cette même région, près d’un quart de la population de Verviers mourrait de faim. Les mutations opérées alors dans les systèmes de production avaient jeté une grande partie des travailleurs dans une extrême misère. Et dans une telle situation d’appauvrissement, ces travailleurs ne pouvaient plus porter des revendications aussi précises que celles qu’ils avaient pu avoir quelques dizaines d’années auparavant. Les conditions d’existence imposaient une lutte pour la survie. Certains rejoindront les rangs des journaliers errants, d’autres suivront des mouvements de « masse » épisodiques pour obtenir une diminution du prix des denrées alimentaires, d’autres tenteront de se faire enregistrer sur les listes des « ouvriers secourus »

Une crise permanente

Il faut rappeler que pour les plus pauvres, la crise est permanente. Même en période de conjoncture favorable pour l’économie, favorable donc également pour une grande partie des travailleurs, les plus pauvres se retrouvent dans des conditions de travail et de vie extrêmement précaires. Ainsi, Blanc, un des militants qui ont mis sur pied LST4, raconte qu’il a été élevé par son grand-père qui, aveugle, gagnait sa vie « en chinant à blanc » ; il n’y avait en effet, à l’époque, aucune protection sociale. Son grand-père avait perdu la vue à la suite de son travail dans la sidérurgie ; il était « trimardeur », c’est-à-dire qu’il voyageait pour travailler d’usine en usine. Il dormait sur le « trimard » comme tous les autres journaliers de l’industrie

Dans les années soixante-dix, nous étions plusieurs travailleurs à vendre notre force de travail pour la grande industrie chimique. Par le jeu des sous-traitants, nous n’avions aucune protection sociale, nous n’étions pas déclarés. Plusieurs d’entre nous abîmaient leur santé dans des travaux dangereux et insalubres. Une fois de plus, nous étions cette main d’œuvre corvéable à merci, apportant à l’entreprise la « flexibilité » que les travailleurs « statutaires » ne donnaient pas. Par ces systèmes permettant aux patrons de venir chercher leur main d’œuvre dans les zones de grande pauvreté, nous étions les travailleurs sur lesquels pesait le plus grand taux de profit. Nos conditions de travail, ainsi que la forme de nos emplois, ne préoccupaient pas nos compagnons, les « réguliers » de l’entreprise. Nous n’étions pas un danger pour eux puisque nous étions là pour effectuer des tâches que la plupart ne voulaient pas faire. Les organisations ouvrières ne s’inquiétaient guère de notre sort à cette époque

Le travail, un moyen pour sortir de la pauvreté ?

Pour les plus pauvres, le travail ne permet probablement pas de sortir de la précarité, voire de la pauvreté. A la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, mon père comme beaucoup d’autres travailleurs, ne gagnait pas ce qui était revendiqué comme le minimum vital par des organismes qui préparaient la création de la loi sur le Minimex5 Sans doute les combats de mes parents pour garantir un logement leur avaient-ils permis de trouver une relative stabilité dans l’existence

Marc et sa famille ont traversé la France durant les années soixante-dix pour survivre grâce aux travaux qu’ils pouvaient trouver au fil des routes qu’ils parcouraient. Dans ce long et pénible voyage pour survivre, ils perdront un fils qui leur fut enlevé par des services sociaux. Bien sûr, la dureté d’une telle existence n’est pas souhaitable pour un enfant en bas âge. Elle ne l’était pas plus pour les parents. Mais Marc nous a souvent raconté les solidarités qu’il pouvait trouver auprès des travailleurs qu’il rencontrait dans ses différents emplois

Aujourd’hui, en Belgique, de nombreux travailleurs gagnent moins que le minimum garanti. De plus, certains travailleurs se trouvent forcés d’entrer dans des emplois qui échappent à toutes les bases du droit du travail et cela, pour des « salaires » qui ressemblent plutôt à une aumône. Et n’oublions pas les conditions d’extrême pauvreté dans lesquelles vivent la majorité des travailleurs de notre planète pour qui le travail « salarié », l’emploi, restent un lieu de misère et d’exploitation extrême

Rôle imposé aux travailleurs les plus pauvres

Aujourd’hui, l’État organise diverses formes de mise au travail destinées à intégrer les travailleurs les plus « faibles », exclus de la grande production actuelle. Nous assistons aussi à un renforcement des structures policières à travers des « contrats de sécurité » par exemple. Dans la plupart des grandes villes européennes se mettent en place des démarches de « chasse aux mendiants ». Nous retrouvons exactement les mêmes débats que ceux qui se déroulaient dans plusieurs pays d’Europe dans la première moitié du vingtième siècle. Les bourgmestres qui organisent la « chasse aux mendiants » prétendent vouloir débusquer les “ faux indigents ”. De plus en plus sont réutilisés des concepts de « vrais et faux pauvres »

En 1869, ce sont les curés qui organisent la distribution des secours à Namur. « ... il dresse lui-même la liste de ses paroissiens pauvres, qui les répartit en ²indigents de première classe  ayant droit à tous les secours, et ²indigents de seconde classe² ne bénéficiant que du service médico-pharmaceutique. C’est le curé seul qui décide de faire passer une famille inscrite d’une classe à l’autre, ou de la rayer de la liste des secours »6 Il est facile d’imaginer la détresse dans laquelle pouvaient se retrouver les familles exclues des secours

L’histoire nous montre que par la position qui leur est imposée, les travailleurs les plus pauvres se trouvent contraints d’entrer dans des systèmes qui les placent en concurrence, voire en opposition, avec le reste des travailleurs qui sont encore dans les lieux de production dominants. Aujourd’hui, nous pouvons trouver une grande similitude avec la situation en Belgique à travers les diverses formules mises en places telles que :

- les Agences Locales pour l’Emploi (ALE) où les travailleurs sans emploi sont obligés de s’inscrire ;

- les différentes formules de formation-insertion ;

- les tendances de régression des systèmes de protection sociale etc.

« Expérimenter » les adaptations des systèmes de production

A la naissance des manufactures capitalistes, la main d’œuvre est souvent recrutée parmi des travailleurs très pauvres qui se trouvent en rupture avec les systèmes de production dominants de l’époque, lesquels reposent sur l’artisanat. Des ouvriers agricoles, des paysans sans terre rejoignent très vite cette classe des travailleurs. Certaines manufactures recruteront dans des institutions d’enfants « abandonnés », dans des maisons de correction...

Actuellement, les entreprises veulent imposer des mécanismes de dérégulation du travail et de flexibilité. Nous observons à travers les différentes expériences et filières nouvelles, le développement des modes de travail où la flexibilité est le lot des travailleurs les plus pauvres. A travers les ALE, nous pouvons constater la mise en œuvre de ces principes de manière totalement débridée. Se créent des « statuts » de travailleurs qui échappent à la législation du travail et à toutes les conventions collectives7. Pour les plus pauvres, des lieux de formation par le travail se mettent en place depuis plusieurs années. Certains travailleurs, bénéficiaires du chômage ou de l’aide d’un CPAS8, sont obligés de s’inscrire dans ces activités de production-formation. S’ils refusent, ils sont privés des moyens de subsistance dont ils dépendent. C’est « l’arme alimentaire » qui force les plus pauvres à entrer dans de telles pratiques. Dans ces situations où le travailleur ne bénéficie pas de contrat de travail réel, où il n’y a pas de salaire pour les prestations, pas de cotisations sociales, pas d’assurance loi, donc en réalité aucune protection, qui est responsable en cas d’accident ? Comment se régleront les indemnisations ?

Pour les travailleurs les plus pauvres, la « flexibilité » dans le travail et les dérégulations qui étaient leur lot depuis longtemps deviennent des réalités « légalisées » dont on voudrait élargir les possibilités d’application à un maximum de secteurs et d’entreprises. A terme, le rôle réservé aux travailleurs les plus pauvres déstabilisera alors l’ensemble du monde du travail. Les juges du travail seront amenés à juger des faits semblables avec des « mesures » différentes. En effet, dans certains cas, un juge suivra la décision d’un CPAS de suspendre l’aide à un travailleur qui refuse d’entrer dans un contrat d’intégration par le biais d’un travail dans un organisme « spécialisé » ; bien que sans contrat de travail, sans salaire, sans cotisation sociale, cet emploi sera estimé « convenable » par le juge. Dans un autre cas, face à un patron privé, le même juge devra exiger que toutes les règles du droit et des protections sociales soient respectées lors de l’emploi d’un travailleur

Des défauts de solidarité

Ce qui précède illustre le mécanisme d’appauvrissement général et d’exploitation débridée des travailleurs qui s’installe. Si les solidarités ne se fondent pas dans un partenariat avec les plus pauvres pour garantir des conditions d’existence dignes pour tous les citoyens, nous ne pouvons pas garantir la viabilité des moyens destinés à offrir la sécurité d’existence. Les systèmes résiduaires tels que le Minimex, qui deviennent pour les plus faibles le seul moyen de protection sociale, facilitent l’ouverture de la porte aux exclusions de la sécurité sociale. Depuis deux ans se pratique la suspension du droit au Minimex pour certains bénéficiaires qui refusent d’entrer dans des formes de travail, ou de formation, qui sont une exploitation outrancière des travailleurs. La loi prévoit que dans ces cas « d’exclusion » seule une aide alimentaire est maintenue, via probablement des banques alimentaires et autres services d’aides privées. Nous voyons naître des droits de plus en plus résiduaires pour atteindre avec les plus pauvres les zones du vide juridique. Ce type d’analyse peut bien sûr se faire à l’échelle mondiale.

Cette absence de solidarité avec les travailleurs les plus pauvres, nous pouvions la vivre lorsque nous étions employés en sous-traitance dans de grosses industries à côté d’autres travailleurs dont le statut était correct et protégé. Un jour, mon père qui était agent du chemin de fer au statut de chargeur, était utilisé avec d’autres travailleurs dans d’autres fonctions dangereuses, sans les protections élémentaires. Ils devaient démonter des ouvrages de construction métallique. Ils demandèrent au syndicat un appui pour obtenir des moyens de sécurité pour les travaux en hauteur, les vêtements adéquats... La réponse du délégué fut : « Ecoute Paul, si ça ne vous plaît pas, on vous renverra à la pioche... »

Ce sont ces questions de solidarité avec les travailleurs les plus pauvres qui se posent comme un défi aux organisations des travailleurs aujourd’hui. L’existence des droits résiduaires permet un démantèlement plus facile des systèmes de protection sociale. L’absence de solidarité avec les travailleurs les plus pauvres à l’échelle de la planète produit aujourd’hui une situation concurrentielle entre les travailleurs, laquelle sert uniquement les stratégies des entreprises. Il est nécessaire de recentrer les solidarités afin de les enraciner dans les luttes des travailleurs les plus pauvres. Pour cela, il faut sans doute reconnaître que les moyens que les plus pauvres développent pour survivre sont autant de moyens de résistance à la misère.

Le droit d’association et la reconstruction de l’identité des plus pauvres.

- La misère divise, et le droit d’association est difficile à mettre en œuvre avec les plus pauvres. D’autant plus que les chômeurs et autres allocataires sociaux peuvent être pénalisés parce qu’ils ont des activités associatives ;

- les associations partenaires du rapport général sur la pauvreté9 sont différentes des associations d’aide aux plus pauvres ou de bienfaisance. A la naissance des mouvements ouvriers, il y avait déjà une multitude d’associations pour « secourir » les ouvriers pauvres ;

- les plus pauvres ont droit à la militance et à la formation permanente. Mais ce droit de militer leur est souvent refusé ;

- les lieux traditionnels de transmission des savoirs sont difficiles d’accès. Actuellement, parmi les travailleurs de la coopérative de LST, c’est parmi les plus jeunes que se rencontre le plus grand nombre d’analphabètes complets. C’est inquiétant ;

- le défi « nous sommes des travailleurs » relevé depuis plus de dix ans par des travailleurs très pauvres à travers la coopérative LST, illustre le prix à payer pour accéder à un lieu de formation qui respecte aussi l’identité et l’histoire des travailleurs les plus pauvres

A l’ensemble des partenaires sociaux, syndicats de travailleurs, représentants des entrepreneurs, représentants des pouvoirs publics, nous voudrions redire :

- les travailleurs les plus pauvres se trouvent malgré eux dans des positions qui risquent de fragiliser l’ensemble du monde du travail. Les ALE en sont un exemple ;

- si les solidarités que nous développons ne s’enracinent pas dans l’histoire et dans la vie des travailleurs les plus pauvres, elles ne permettront pas de construire des acquis solides qui soient profitables à l’ensemble de l’humanité ;

- les travailleurs les plus pauvres et leur famille développent quotidiennement des moyens pour résister à la misère. Pour reconnaître l’identité des plus pauvres, il faut en premier lieu leur reconnaître cette capacité ;

- dans ce sens, les partenariats que les plus pauvres ont pu faire naître, entre autre dans le cadre du rapport général sur la pauvreté, doivent s’élargir aux organisations des travailleurs qui sont aussi concernées par notre histoire. Les intérêts du monde du travail restent tributaires d’un développement économique et social qui repose sur d’autres valeurs que la seule recherche de « profits » si mal répartis, ou la « croissance »

1 A. Zavaes, Histoire du socialisme et du communisme en France, Paris, EFE, 1947
2 In Contradictions N° 67, 1992, p. 128, Ernest Mandel Le Quatrième Etat montant dans les révolutions bourgeoises des Pays-Bas du Sud 1565-1789-1830
3 In Documents relatifs au mouvement ouvrier dans la province de Namur au XIXe s.. Centre interuniversitaire d’Histoire contemporaine, N° 45 et 47, LOTHE, Leuven, Ed. Nauwelaerts, 1967 et 1969
4 Luttes Solidarités Travail, association de travailleurs du Quart Monde et de leurs familles. Elle a pris un statut d’ASBL en 1982 et développe des moyens d’action dans différents villes et villages de Wallonie pour promouvoir des formes de développement social, économique et politique qui s’appuient sur les luttes des plus pauvres
5 En Belgique, moyen minimum d’existence créé en 1974 par une loi. Le minimex est un revenu de remplacement pour toute personne qui ne peut se procurer les ressources nécessaires par son travail ou tout autre allocation de remplacement (indemnités chômage, allocation d’invalidité...)
6 J. LOTHE. Paupérisme en bienfaisance à Namur au XIXe siècle, Bruxelles, Crédit Communal de Belgique, 1978.
7 L. LEFEBVRE, Evaluation de vingt années de pratique du Minimex, Namur, LST, 1995
8 Centre public d’aide sociale
9 Rapport général sur la pauvreté en Belgique, réalisé à la demande du Ministre de l’intégration sociale par la Fondation Roi Baudoin, le Mouvement ATD Quart Monde, l’Union des villes et des communes de Belgique, janvier 1995
1 A. Zavaes, Histoire du socialisme et du communisme en France, Paris, EFE, 1947
2 In Contradictions N° 67, 1992, p. 128, Ernest Mandel Le Quatrième Etat montant dans les révolutions bourgeoises des Pays-Bas du Sud 1565-1789-1830
3 In Documents relatifs au mouvement ouvrier dans la province de Namur au XIXe s.. Centre interuniversitaire d’Histoire contemporaine, N° 45 et 47, LOTHE, Leuven, Ed. Nauwelaerts, 1967 et 1969
4 Luttes Solidarités Travail, association de travailleurs du Quart Monde et de leurs familles. Elle a pris un statut d’ASBL en 1982 et développe des moyens d’action dans différents villes et villages de Wallonie pour promouvoir des formes de développement social, économique et politique qui s’appuient sur les luttes des plus pauvres
5 En Belgique, moyen minimum d’existence créé en 1974 par une loi. Le minimex est un revenu de remplacement pour toute personne qui ne peut se procurer les ressources nécessaires par son travail ou tout autre allocation de remplacement (indemnités chômage, allocation d’invalidité...)
6 J. LOTHE. Paupérisme en bienfaisance à Namur au XIXe siècle, Bruxelles, Crédit Communal de Belgique, 1978.
7 L. LEFEBVRE, Evaluation de vingt années de pratique du Minimex, Namur, LST, 1995
8 Centre public d’aide sociale
9 Rapport général sur la pauvreté en Belgique, réalisé à la demande du Ministre de l’intégration sociale par la Fondation Roi Baudoin, le Mouvement ATD Quart Monde, l’Union des villes et des communes de Belgique, janvier 1995

Luc Lefebvre

Belge, père de famille, Luc Lefebvre a suivi la formation d’assistant social à l’Institut Cardijn. Il est militant de l’association Luttes, Solidarités, Travail (LST) dont il est l’un des fondateurs. Actuellement, il travaille à la coopérative de LST et s’occupe essentiellement de formation professionnelle de travailleurs très pauvres (formation continue, formation à la militance...)

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