Bangkok : pourquoi la culture ?

Marie-Claire Droz

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Marie-Claire Droz, « Bangkok : pourquoi la culture ? », Revue Quart Monde [Online], 162 | 1997/2, Online since 05 November 1997, connection on 21 January 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/658

« J'aimerais bien savoir comment c'est dans les autres pays... et puis ici aussi... Pourquoi n'y a-t-il pas de neige en Thaïlande ? Pourquoi y a-t-il tant de différences d'un pays à l'autre ? Quand je suis tout seul, je pense à toutes ces questions, mais je ne peux pas y répondre. Ce qui est bien quand vous venez, c'est qu'on peut parler de toutes ces choses. Sinon, personne ne vient nous voir ici... » Un jeune homme participant à une bibliothèque de rue1 à Bangkok.

Index chronologique

1997/2

« La culture doit entrer dans la misère pour la vaincre et, inversement, la misère doit entrer dans la culture pour l'humaniser » (Michel Serres)

Cette contribution du Mouvement international ATD Quart Monde fait l’objet d’une présentation dans l’ouvrage Atteindre les plus pauvres, Unicef/Éditions Quart Monde, 1996.

A la fin des années soixante-dix, quelques familles françaises pauvres, émues par le spectacle que leur offre la télévision sur les camps de réfugiés cambodgiens en Thaïlande, s'adressent au père Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement international ATD Quart Monde car elles désirent « faire quelque chose ». Le père Joseph Wresinski leur propose alors de se priver de deux volontaires permanents2 qui vivent et travaillent à leurs côtés afin de les mettre, en leur nom, à la disposition de la Croix-Rouge. Ces familles savent mieux que quiconque ce que signifie être chassé, ne plus avoir de « chez soi », voir sa famille éclatée ; elles comprennent que les réfugiés ont besoin d'être soutenus dans leurs espoirs ténus, de savoir qu'ils existent et comptent pour le reste de l'humanité. Six mois après, le contrat passé avec la Croix-Rouge française prend fin ; l'aide internationale dans les camps s'est fortement développée. Entre-temps, des amis ont parlé aux volontaires de Bangkok, une capitale en voie d'industrialisation, où 20% des habitants vivent dans de vastes bidonvilles dispersés dans la ville. C'est là que va se poursuivre l’engagement du Mouvement international ATD Quart Monde.

Découvrir un pays par le bas

Les volontaires se demandent comment rejoindre cette population très pauvre. Ils doivent se mettre à l'écoute du pays, apprendre, se faire conseiller, se faire guider, se faire aider et se former. Ils apportent dans leurs bagages une expérience acquise dans d'autres lieux de misère et auprès du père Joseph Wresinski, né lui-même dans un milieu pauvre. « Rien ne pouvait changer si nous ne parvenions pas à rejoindre les gens dans l'endroit même où ils habitent... pour découvrir leur façon de lutter contre les difficultés qu'engendre la misère, leurs efforts pour offrir un avenir meilleur à leurs enfants. Nous nous sommes engagés dans une démarche « d'enfouissement » : se faire proche des gens, observer, regarder, écouter, noter, chercher à comprendre, « mettre en soi » pour se laisser transformer. Il nous fallait également rencontrer des Thaïlandais de toutes conditions qui, eux aussi, refusent la misère et l'exclusion, afin de savoir comment ils luttent contre l'extrême pauvreté et quels sont les efforts entrepris pour les populations les plus pauvres », témoigne un des volontaires.

Quel chemin prendre pour pénétrer les lieux de misère ? L'idéal est peut-être d’abord de rejoindre ceux déjà engagés au cœur des bidonvilles. Une volontaire est ainsi accueillie par une religieuse habitant le bidonville dit « des Charbonniers ». Elle y découvre la vie quotidienne des habitants et participe à la visite médicale hebdomadaire que font deux médecins bénévoles. Une autre volontaire rejoint Bangkok en 1981 ; sociologue de formation, elle entreprend de mieux connaître la conjoncture nationale et essaie de comprendre comment le peuple thaï exprime et vit sa quête ancestrale de paix et d'harmonie sociale. Une troisième volontaire, qui a suivi des cours intensifs de thaï  pendant un an, se met au service du « Human Development Centre », association qui cherche à tisser des liens avec les habitants des bidonvilles et qui tente de répondre à leurs aspirations en matière d'éducation, de travail, de santé et surtout de logement. Infirmière, elle s'engage dans un petit dispensaire du bidonville de Klong Toey qui compte à l'époque soixante mille habitants. Ce lieu est historique pour les Thaïlandais car il accueille, depuis les années cinquante, tous les migrants attirés par le port et ses offres de travail. C'est là que le pays a, en partie, expérimenté l’action sociale pendant trente ans. Ce qui se fait à Klong Toey porte la marque d'une volonté d'intégration de tous les groupes sociaux à la société thaïlandaise. En agissant ainsi, l'équipe témoigne de sa volonté de se mettre plus humainement que matériellement et financièrement au service du pays.

Découvertes, constats.

En mai 1982, les volontaires s’établissent au Soi Kingplu, dans une maison qui leur sert à la fois de lieu de vie et de lieu d'accueil pour les personnes désireuses de mieux connaître leur engagement et les objectifs du Mouvement international ATD Quart Monde. En 1984, avec l'aide d'amis thaïlandais, deux bibliothèques de rue se créent dans le bidonville de Klong Toey. L'équipe y découvre la soif d'apprendre des enfants et leur passion pour les activités proposées : lecture, dessin, jeu, peinture, bricolage... Les adultes viennent voir, s'intéressent, participent. Plus qu'une animation, les bibliothèques de rue sont un chemin de rencontre respectueux de la dignité de tous. Les volontaires y offrent non seulement un savoir-faire et des idées nouvelles mais surtout la volonté de rencontrer les plus pauvres, avec la conviction que partout dans le monde, ceux-ci ont quelque chose d'important à partager avec le reste de l'humanité.

Les Thaïlandais usent couramment de termes tels « grand frère », « oncle » ou « tante » pour interpeller les personnes avec lesquelles ils entrent en contact. Aux yeux des Occidentaux, cela donne l'impression d'une société qui serait comme une grande famille, où chacun a sa place. Les volontaires découvrent à quel point le comportement, les gestes de la vie quotidienne, sont imprégnés du respect pour la religion. Par exemple, tôt chaque matin, des bonzes marchent dans les rues de la capitale pour quêter la nourriture que les fidèles leur présentent avec vénération. Au cours de la journée, un bouquet de fleurs fraîches, des fruits et des boissons sont placés sur l'autel des ancêtres ou la « maison des esprits ». Tous les jours, sur les marchés, on peut voir des vendeurs déplier les pétales des fleurs de lotus qui seront offertes au temple. Dans les bidonvilles, comme partout, on retrouve ces gestes autour des maisons des esprits, construites généralement au centre d'une communauté ou d'un quartier ainsi qu'aux alentours de l'« arbre de bouddha », signe protecteur que les habitants décorent d'un grand tissu jaune safran. Le roi et les membres de sa famille sont également omniprésents - par des photos, un drapeau, une statuette, un calendrier... - et réveillent en chaque citoyen une attitude de grande vénération. Tous ces comportements que l'on retrouve aussi bien dans les milieux aisés que populaires confèrent au peuple thaï une image d'unité et d'harmonie.

Dès ses premières visites en Thaïlande, le père Joseph Wresinski est impressionné par la splendeur des temples, la minutie dans l'artisanat. Très vite, il sent que le dialogue avec les plus pauvres pourrait s'établir à travers l'art et la poésie. L'équipe de volontaires découvre le dynamisme de la culture thaïe, sa recherche du beau, de l'harmonie, sa préoccupation par rapport à l'éducation des enfants. Elle découvre aussi l'ingéniosité et l'esprit d'entreprise de nombreux Thaïs qui, pour survivre, se lancent dans une multitude de petits métiers, ouvrent de petits commerces qu'ils gèrent simplement, mais avec talent.

Après plusieurs années de présence, les volontaires se rendent compte des solidarités qui existent entre les habitants des bidonvilles et des personnes plus aisées. Ainsi une jeune femme de trente ans qui habite en bordure du bidonville se sent en particulier concernée par la scolarisation des enfants. Elle est aussi là en cas de coups durs, pour écouter celui qui a besoin d'exprimer son désarroi, pour permettre que se célèbrent dignement les funérailles d'une personne trop pauvre... Il y a également ce bonze qui, au fil du temps, a rendu possible la construction d'une pré-école, d'une bibliothèque, d'un chemin cimenté. Il organise toutes les fêtes traditionnelles qui rythment la vie des familles. Mais surtout, il a permis à de nombreux jeunes Thaïs de découvrir une population méprisée et de s'engager à ses côtés. Lorsqu'une femme médecin a commencé à s'investir avec ses voisins dans un quartier très populaire, elle pensait que sa démarche durerait six mois. Vingt ans plus tard, elle lutte toujours afin que les habitants obtiennent le droit d'acquérir le terrain et de s'y établir définitivement.

Il est clair que les plus pauvres sont victimes de la croissance rapide de la ville : les terrains, souvent au centre de la capitale, prennent de plus en plus de valeur. Après plusieurs expulsions, les autorités proposent aux familles démunies des terrains à prix raisonnable mais si éloignés qu'elles sont contraintes de quitter leur travail et le réseau de relations qui leur assurait la survie.

Un long cheminement pour rencontrer plus pauvre...

En 1985, au cours de l’Année internationale de la jeunesse, les volontaires rencontrent quelques jeunes à Klong Toey qui, ensuite, s’engagent dans l'animation d'une bibliothèque de rue dans leur quartier. Fin 1986, l’un d’eux, suite à une expulsion, se retrouve avec sa famille à Makkasan - un autre quartier de la ville - sur un terrain vague, sans eau ni électricité, où de nombreuses familles commencent à s'installer. Il invite les volontaires à venir le soutenir pour 'une bibliothèque de rue dans ce nouveau lieu.

En octobre 1987, Tum, une amie de l’équipe d’ATD Quart Monde, engagée avec les enfants de la rue, se marie et s'apprête à quitter le pays. Elle demande aux volontaires de poursuivre son action auprès d'un groupe d'enfants sous le pont « Saphan Phut ». Issue d'une famille très modeste, sa passion d'apprendre l'a poussée jusqu'à l'université. Pour pouvoir payer ses études, elle a collaboré à une enquête menée par des professeurs auprès de populations rurales. A chaque retour de province, elle était interpellée à la gare routière par des enfants qui lui demandaient de l'argent. Régulièrement, elle s'arrêtait pour leur parler : « Je n'ai pas d'argent, mais ce que je peux vous offrir, c'est mon amitié. » A peine ses études terminées, elle a trouvé un financement et des collaborateurs pour un projet de deux ans auprès d'enfants vivant dans la rue.

Les volontaires proposent qu'un des collaborateurs assume la transition pendant quelque temps, afin de faciliter les contacts et de maintenir la confiance des enfants. Nong, une jeune Thaïlandaise qui a travaillé quelques mois avec Tum à l'évaluation du projet, accepte de les soutenir dans cette démarche. Intriguée par ces étrangers engagés dans les bidonvilles, elle participe très vite aux bibliothèques de rue des différents lieux.

Fin 1987, avec la collaboration de Nong, une nouvelle bibliothèque de rue rassemble chaque semaine au pied du pont des enfants qui ont quitté leur famille pour venir vivre en groupe dans la capitale. Les volontaires remarquent alors des familles entières qui, elles aussi, vivent dans la rue. Un jour, arrivés avec les livres, le papier et les crayons, ils trouvent à leur grande surprise l'emplacement vide. Se renseignant auprès de quelques personnes dans les alentours, ils apprennent que plusieurs enfants ont été emmenés par la police, les autres se cachent et les familles ont été expulsées. Certaines ont trouvé refuge dans le grand marché tout proche, d'autres ont traversé le fleuve pour louer un abri dans un petit bidonville qui, faute de nom, est appelé « le-pré-derrière-l'école-Suksanarie »

Ce lieu regroupe deux cents familles et est difficilement repérable depuis la route, son entrée étant cachée par des ordures. La plupart des abris sont exigus - deux mètres sur trois environ -, construits à même le sol malgré l'humidité et l'eau stagnante, avec des matériaux de récupération, souvent de vieilles tôles rouillées. Très vite, les volontaires se rendent compte que plusieurs familles de ce lieu sont bien plus démunies que celles à Klong Toey ou Makkasan. Ils décident de leur donner la priorité en investissant plus de temps avec elles. Le contact avec les parents et l'ensemble de la communauté se fait naturellement grâce aux activités proposées aux enfants. La démarche entreprise pour atteindre les plus pauvres progresse désormais avec le soutien de familles elles-mêmes très pauvres.

De nombreux adultes de ce bidonville ont passé leur enfance dans la rue et ont peu d'attaches avec la campagne. Ils sont sans vraie identité ni racines, et n'arrivent pas à s'intégrer dans le tissu social et économique de la ville. La plupart ne possèdent ni électricité ni eau, et doivent louer l'accès d'un robinet à leurs voisins. Le loyer est relativement élevé et ne varie pas, que la pression soit forte ou faible. Beaucoup vont alors au bord du fleuve pour faire leur lessive et leur toilette. Pour survivre, les habitants pratiquent diverses activités liées à la récupération, réparent des parasols sur les marchés, vendent des cacahuètes, confectionnent des guirlandes de fleurs, équeutent des piments... Certains sont employés temporairement, sans formation ni protection, pour des travaux souvent durs et dangereux. Ils vivent au jour le jour, ne sachant jamais s’ils auront l'argent du loyer perçu quotidiennement.

Malgré la précarité de la situation, les familles les plus pauvres, arrivées dans ce lieu après plusieurs années d'errance, y trouvent une certaine stabilité. En 1988 et 1989, l'équipe est chaque jour témoin de leurs souffrances, de leurs problèmes de santé, des échecs scolaires, de l’arrestation des enfants pour mendicité, des rafles à cause du jeu, de la drogue... Cette présence durable favorise les relations de confiance entre les familles et l'équipe de volontaires.

La bibliothèque de rue contribue à créer régulièrement des temps de rencontre entre tous. Vingt à trente enfants y participent, quelques jeunes, des parents qui s'arrêtent pour voir ce que font leurs enfants. Un jour, un père de trois enfants dit aux volontaires : « Vous êtes différents des autres animateurs ; vous acceptez que nous venions aussi. Vous ne pensez pas que nous vous gênons. » La bibliothèque permet aussi des expériences inédites. Lors de la visite d'un temple où les enfants se rendent pour la première fois, ils sont très impressionnés par la magnificence du lieu couvert de tapis rouges : « Qui vient dormir ici ? Ceux qui n'ont pas de toit, est-ce qu'ils peuvent venir dormir ici ? », demandent-ils aux volontaires. Ils sont émerveillés par la beauté et le silence. « Nos parents aussi devraient pouvoir venir s'asseoir ici avec nous pour voir comme c'est beau »

Devant la situation de ces parents et de ces enfants considérés comme des êtres ignorants, sans opinion, sans pensée, les volontaires entreprennent avec eux l'ouverture d'un atelier « Art et Poésie ». Dans ce but, ils louent puis achètent un abri dans le bidonville. L’atelier fonctionne dès le début de 1990. Quatre fois par semaine, de 16 à 18 heures, il accueille un petit nombre d'enfants ; c’est l’occasion pour chacun de progresser dans ce qu'il aime faire. Le samedi, il est ouvert aux jeunes et aux adultes.

Une volontaire témoigne : « C'est souvent la maladresse d'un dessin d'enfant qui séduit. Mais l'enfant, lui, n'est pas content du résultat... Au début, les enfants ne maîtrisent pas leurs gestes, ne savent pas par où commencer. Souvent, même à six ans, les enfants n'arrivent pas à dessiner seuls un bonhomme. Ils ne parviennent pas non plus à nommer les différentes parties du corps. Dessiner ensemble dans l'atelier, c'était donc aussi apprendre à observer, à regarder, à comprendre, à organiser et maîtriser sa pensée, son geste, l'espace... Les activités de l'atelier mobilisent toute la communauté. La campagne « Dessiner des portraits » - le sien, celui de sa famille, de ses voisins, de ses amis... - a donné lieu à une exposition et à une fête publiques où sont venus des enseignants de l'école, des amis habitant à l'extérieur du bidonville »

Les jeunes et les adultes participent cependant irrégulièrement ; leur vie semble n’avoir aucun rythme. Ils oublient facilement que c'est samedi et que l'atelier est ouvert. Pourtant, quand ils se lancent dans un dessin ou une peinture, on sent bien que leur intérêt et leur envie sont réels. « Je ne sais pas dessiner, mais ici, ça me donne envie ; c'est plus calme qu'à la maison. J'aimerais essayer la peinture, mais seul je n'ose pas. » Les habitants du bidonville témoignent de leur accord et de leur intérêt pour l’atelier par diverses initiatives ou réflexions, par des remarques de fierté par rapport à un enfant : « Nous avons récupéré des crayons, des règles et du papier. Nous aurions pu les vendre, mais nous les avons mis de côté pour l'atelier... » « J'ai trouvé cet objet très beau. J'ai pensé que ce serait bien que les enfants le dessinent. » « Ce qui est important, c'est de ne pas rester enfermé en soi-même. Il faut que ceux qui ne sont pas pauvres comprennent notre vie. » « Regardez ce que mon fils a fait ! C'est beau ! C'est un artiste ! » Ils perçoivent l’atelier comme un moyen pour communiquer leurs émotions et leurs pensées et donc pour se révéler aux autres, au monde extérieur, au-delà de la misère.

Sortir de l'enfermement créé par la misère.

En 1992, le temps est venu de placer l'atelier Art et Poésie hors du bidonville. Les habitants du quartier font suffisamment confiance à l’équipe de volontaires. L’étroitesse du local entrave le développement du projet. Et il faut offrir aux membres de la communauté une possibilité nouvelle de prendre du recul par rapport à ce qu'ils vivent, de rencontrer d'autres personnes. L’équipe loue alors une maison à Tha Din Daeng, à quinze minutes à pied du bidonville, à proximité d'un autre lieu regroupant des familles très pauvres. Elle y ouvre un « centre de créativité et de rencontre », grâce à un financement du Bureau international du travail (BIT). Cette subvention, obtenue pour dix-huit mois, engage le Mouvement international ATD Quart Monde dans une collaboration avec le BIT et le Ministère thaïlandais du Travail.

Le centre va permettre de mieux faire connaître les aspirations et les efforts des plus pauvres pour lutter contre l'extrême pauvreté, pour accéder à l'école, à une formation professionnelle, à un vrai métier. Son action s'inscrit comme une suite donnée à l'accueil d'une délégation de mille jeunes travailleurs du Quart Monde, venus des quatre continents, par le Directeur général du BIT à Genève le 27 mai 1985, à l'occasion de l'Année internationale de la jeunesse.

La maison de Tha Din Daeng est aménagée petit à petit avec le concours des habitants du bidonville. Elle est officiellement inaugurée le 2 mai 1993, sous la présidence d'un bonze assisté par huit autres, en présence de représentants de la ville, d'instances internationales, d'ONG, et avec la participation de familles habitant le bidonville ainsi que de quelques-unes vivant dans la rue, de l'autre côté du fleuve. « Ce qui compte entre nous tous ici est que nos racines, nos vies, l'espoir pour nos enfants, puissent se joindre dans une seule terre » confie un des participants. Un autre écrit dans le livre d'or : « Merci pour la beauté de ce lieu. L'important c'est de savoir qu'il existe, que l'on peut y aller et y rencontrer les autres. » Un artiste offre un tableau pour la maison ; quelques temps après, il accueille un groupe d'adultes et d'enfants du bidonville et leur fait visiter son atelier.

Pendant les vacances, avec du matériel prêté par un ami journaliste, un groupe d'enfants interviewe quelques adultes sur leur activité : une cuisinière, une femme récupérant des sacs de plastique pour les laver et les revendre, un homme vendant des cacahuètes, une femme confectionnant des sacs en papier à partir de journaux récupérés, un homme vendant des fleurs et d'autres objets avec une charrette à bras, un homme chargé du nettoyage dans le bidonville, un sculpteur sur bois... Ces entretiens sont un moyen de mieux connaître les métiers des habitants des bidonvilles et, pour les enfants, ce sont un sujet de fierté devant le courage de leurs parents. A leur tour, les enfants expliquent leur travail : accompagner leur père pour la récupération, vendre sur les marchés, faire des travaux sur des chantiers de construction, se proposer pour la vaisselle auprès de petits marchands de soupe dans la rue...

Chaque semaine, une trentaine d'enfants se retrouvent pour diverses activités - lecture, conte, dessin, peinture, poterie, menuiserie... - avec parfois l'aide de professionnels qui leur transmettent les techniques de base. De multiples rencontres sont dorénavant possibles avec des voisins du quartier, des instituteurs, des travailleurs sociaux, avec des jeunes et des étudiants désireux de s'engager dans l'une ou l'autre des activités proposées par la maison de Tha Din Daeng, mais aussi avec des représentants d'ONG engagées auprès des enfants et des jeunes. La maison devient ainsi un espace de création où l'art tient une grande place, avec des temps de fête et des moments privilégiés où chacun peut partager son expérience sans avoir peur ni du ridicule ni des commentaires des autres. Elle est  un lieu qui garantit aux très pauvres des relations dignes avec le reste de la société et qui leur permet d’écouter et de partager leur désir d'harmonie, de paix et de tolérance.

Conclusion.

Ces lignes cherchent à faire comprendre la démarche d'une équipe qui privilégie l'expression culturelle et artistique. Aborder les quartiers où règne la misère avec pour seuls bagages quelques livres, des pinceaux et des couleurs, alors que les familles qui y vivent n'ont bien souvent ni logement décent ni véritable travail, ni même de quoi se nourrir convenablement, peut paraître dérisoire. Et l'on peut s'interroger : « Etait-ce bien ce qu'il convenait d'entreprendre en priorité ? »

Survivre, c'est vivre de petits travaux, de mendicité, de charité, de violence... La plus grande souffrance est de n'avoir aucune prise sur la situation qui vous est faite. L'équipe des volontaires d'ATD Quart Monde cherche à faire valoir non seulement cette vie contrainte, cette souffrance, mais aussi les efforts quotidiens pour y faire face et les espoirs de changements qui habitent le cœur des enfants et des parents. Pouvoir participer librement à une activité, pouvoir expérimenter de nouveaux savoir-faire, pouvoir créer ou fabriquer des choses belles ou utiles, pouvoir dialoguer et réfléchir avec d'autres personnes..., ce sont là des expériences qui rendent l'honneur à ceux qui les entreprennent et leur restituent leur dignité.

Parmi les personnes qui ont soutenu l'équipe des volontaires d'ATD Quart Monde dans l'animation des activités ou dans le travail d'information et de relations publiques, certaines ont manifesté le désir d'un engagement de longue durée comme cette jeune femme qui a voulu comprendre pourquoi des familles vivant dans les bidonvilles semblaient ne participer à rien. Face à de telles demandes, l'équipe des volontaires a été amenée à organiser des temps de formation et à faire l'apprentissage d'une coopération interculturelle nouvelle.

Enfin, l'engagement d'une organisation internationale comme le BIT, ainsi que celui d'une instance publique nationale, ont permis grâce à l'instauration du centre de créativité et de rencontre à Tha Din Daeng de donner une visibilité sociale à la volonté des uns et des autres de se mobiliser ensemble pour faire cause commune avec les familles les plus pauvres.

1 Cette action culturelle menée avec les enfants les plus pauvres consiste à aller avec des livres à la rencontre de familles très démunies, pour leur permettre de s’ouvrir comme elles le souhaitent sur le monde et de s’inscrire dans un courant culturel dont elles souvent exclues. Sont notamment en jeu, à travers le livre, l’imaginaire, l’accès à l’écrit, la découverte des techniques, des animaux, d’autres mondes. Les bibliothèques de rue veulent créer la soif de savoir, réconcilier l’enfant avec l’apprentissage.
2 Célibataires ou mariés, ils rejoignent durablement les populations les plus exclues. Ils vivent, se forment et travaillent en équipe
1 Cette action culturelle menée avec les enfants les plus pauvres consiste à aller avec des livres à la rencontre de familles très démunies, pour leur permettre de s’ouvrir comme elles le souhaitent sur le monde et de s’inscrire dans un courant culturel dont elles souvent exclues. Sont notamment en jeu, à travers le livre, l’imaginaire, l’accès à l’écrit, la découverte des techniques, des animaux, d’autres mondes. Les bibliothèques de rue veulent créer la soif de savoir, réconcilier l’enfant avec l’apprentissage.
2 Célibataires ou mariés, ils rejoignent durablement les populations les plus exclues. Ils vivent, se forment et travaillent en équipe

Marie-Claire Droz

Volontaire permanente du Mouvement ATD Quart Monde.

CC BY-NC-ND