Les maçons de sable

Olivier Planckaert

p. 37-40

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Bibliographical reference

Olivier Planckaert, « Les maçons de sable », Revue Quart Monde, 243 | 2017/3, 37-40.

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Olivier Planckaert, « Les maçons de sable », Revue Quart Monde [Online], 243 | 2017/3, Online since 15 March 2018, connection on 05 March 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6917

Des élèves de 6e professionnelle en construction gros-œuvre de l’ITL d’Ath et leur professeur de français ont réalisé un recueil alliant poésie et photographie et une exposition intitulés Le temps d’un instant. S’ils sont amenés à devenir d’excellents praticiens dans leur métier, leur enseignant ne veut pas négliger l’aspect culturel de leur formation. Avec la poésie, ils découvrent que « les mots font du bien à l’âme… »

C’est chez un des ses anciens collègues aujourd’hui retraité que nous avons rencontré Olivier Planckaert, qui enseigne dans ce qu’on appelle en Belgique l’enseignement professionnel, plus ou moins l’équivalent des lycées professionnels en France, dans la filière bois-construction. Les élèves avec qui il a bâti le projet dont parle cet entretien fréquentaient la section maçonnerie. Il est important de préciser que de manière générale, l’enseignement professionnel est peu valorisé, et qu’à l’intérieur de cet ensemble, la section maçonnerie est sans doute la plus déconsidérée.

RQM : Olivier Planckaert, comment un professeur de français et de religion en arrive-t-il un jour à publier avec ses élèves un livre de poésie et un an après, un livre de photographies illustrées par des poésies ? Les maçons seraient-ils des poètes ?

Olivier Planckaert : En réalité, je n’avais pas un plan en tête, un projet que je me serais fixé. Ce sont les élèves qui m’ont demandé de construire un projet ensemble. Et cela tombait bien parce que dans le cadre de mes cours, je crois fortement à la pédagogie du projet. Cela me semble beaucoup plus efficace que le cours ex-cathedra que je pourrais leur donner. Le contexte était le suivant. Je me trouvais face à une classe assez chahuteuse. Mes confrères et ma direction m’avaient prévenu : on ne sait rien faire de ces jeunes-là. De plus, j’avais des horaires très difficiles : deux heures le vendredi après-midi, après six heures passées en atelier. Un horaire peu propice à un cours de français ! Un des garçons, Thomas, m’a dit assez vite : « Nous aussi on sait être créatifs ! ». Je lui ai répondu, ainsi qu’à l’ensemble de la classe : « Oui, créatifs dans vos bêtises ! Il faudrait prouver que vous pouvez l’être autrement ». Il faut comprendre ce que vivent ces garçons : depuis des années, on leur dit qu’ils ne sont bons à rien, si ce n’est à faire des bêtises. Ils sont très mal perçus par l’ensemble de l’établissement. J’étais donc désemparé et je ne savais pas ce que j’allais pouvoir faire avec eux. Ce qui les intéressait, c’était les ateliers et en aucun cas les cours généraux comme le français. Donner mon cours de manière traditionnelle, c’était courir à l’échec.

« Nous aussi, on peut être créatifs »… Cette phrase a été un déclic. Elle m’en rappelait une autre quelques années plus tôt. Un des élèves, évoquant les ateliers de maçonnerie pendant lesquels ils montent des murs qui seront rapidement détruits, m’avait dit : « On ne construit jamais rien de durable ». Et de ce constat amer était né le projet de construire, dans le cadre du cours de religion, une chapelle. Laquelle existe toujours aujourd’hui, dans le réfectoire de l’Institut.

Alors, être créatifs, oui, mais comment ? Ont surgi alors deux idées qui correspondaient à des choses que j’aime bien : la poésie et la photographie. Avec un groupe d’élèves d’une année précédente, j’avais déjà réalisé un projet autour de la poésie. Ajouter la photographie était un plus mais pour moi, cela restait dans le domaine de l’écriture. L’écrivain écrit avec des mots, le photographe avec la lumière. C’était aussi leur permettre d’apprendre à se servir d’un appareil photo pour s’exprimer à travers ce support. L’objectif final étant la mise sur pied d’une exposition de photos.

Je me suis alors heurté à mes collègues. Ils m’ont dit : « Olivier, tu es professeur de français, pas de photographie ». Et ils n’avaient pas tort, en effet. On s’est donc dit : prenons les photos, choisissons-les et accompagnons-les d’une légende poétique, nous rapprochant ainsi d’un cours de français, même si je reste convaincu que prendre une photo, c’est s’exprimer !

Je me suis fait aider par un photographe professionnel qui anime des ateliers. J’ai pu emprunter pour chaque élève un appareil photo numérique de qualité. C’étaient des appareils d’une valeur de 750 €. Je considérais en effet que face à des élèves motivés, la seule réponse valable était de leur donner des moyens matériels de qualité. C’était une sorte de confiance mutuelle : chaque étudiant avait droit à un appareil de qualité, signe que chacun était reconnu et considéré comme digne de confiance. L’un d’entre eux en fut étonné et avait tellement peur que l’appareil subisse un mauvais sort qu’il m’a demandé de le garder à l’Institut. Chaque élève pouvait alors choisir son thème, il n’avait avait pas de thème imposé. C’était un peu dangereux, et donc très déstabilisant pour moi, mais je ne voulais pas museler leur expression. La consigne était : faites comme vous voulez, pour autant que cela soit correct. Il y avait douze élèves et donc douze appareils et douze thèmes différents.

Aux photos, pour prendre en compte les observations de mes collègues, il fallait ajouter l’écriture, la rédaction. Au départ, il s’agissait de légender chaque photo de manière poétique, mais le projet a évolué à la suite de plusieurs rencontres. Quand nous avions réalisé un premier livre, j’avais eu l’occasion de rencontrer Colette Nys-Mazure1. Elle était venue à la présentation du livre lors des portes ouvertes à l’Institut. Je reprends alors contact avec elle, elle m’invite chez elle et autour de la table elle a aussi invité le responsable des Musées de la ville de Tournai. Elle m’offre son dernier livre, La vie poétique, j’y crois2, en me demandant : « Est-ce que tu veux bien lire et me dire si je ne t’ai pas trahi ? ». En effet, dans son introduction, elle décrit les deux raisons qui l’ont poussée à écrire ce livre : sa rencontre avec un poète tournaisien en soins palliatifs ; sa visite à l’atelier des maçons lors des journées portes ouvertes de l’Institut Technique. Encouragé, je lui demande alors si elle accepterait de nous aider. Elle me répond : « Je n’attendais qu’une chose, que tu m’en fasses la demande ! ».

Elle a alors voulu rencontrer les garçons. Je ne leur ai rien dit à son propos, car sinon, ils se font des idées et se ferment. Elle est venue à l’atelier, les élèves se sont présentés et elle aussi. J’ai dit aux élèves qu’elle acceptait de nous aider et on s’est mis en chemin. On a fait trois ou quatre ateliers d’écriture en classe. Personne n’a écrit pour les élèves, ni moi, ni Colette. Elle commentait, elle proposait parfois quelque chose et eux affinaient. Les élèves ont d’abord écrit des mots sur des cartes postales ; au départ, des mots correspondant aux photos choisies. Certains ont changé de photos pour mieux coller à leurs mots.

Au long de ce travail d’écriture, Colette nous a invités dans différents lieux. Elle nous a ouvert des portes. Pour les jeunes, c’était une première. Aucun d’entre eux n’était jamais allé à la Maison de la Culture, ou n’avait visité une exposition. L’un d’entre eux, Dorian, nous a dit : « C’est bizarre, tout le monde est calme, il n’y a pas de bruit. Cela me fait du bien... »

Le travail a été divisé en plusieurs phases. D’abord un travail de mise en mots sur des cartes postales. Ensuite, il s’agissait d’associer des mots en lien avec le thème qu’on voulait traiter et en lien avec les photos choisies. Chemin faisant, on s’est rendu compte qu’on avait beaucoup plus que des mots ou des courtes phrases, mais de véritables petits textes. Sans l’avoir programmé nous sommes ainsi passés d’une exposition de photos à une exposition de photos avec des légendes, voire à une exposition de poèmes illustrés par des photos.

Et de là est née l’idée d’éditer un livre de photos et de textes, un vrai livre de poésie avec des photos. Nous étions douze élèves et on a donc fait le choix de trois photos et trois textes par élèves, soit trente-six photos et trente-six textes. Ce choix fut aussi un apprentissage. Chaque décision a été prise par les élèves. Je n’ai mis aucun frein, et je me suis plié à leur choix. Il a fallu encore affiner les textes et puis leur donner un titre, ce qui n’était pas facile non plus : quels mots choisir ?

Je voulais que le travail soit collectif mais je voulais aussi que chaque élève soit personnellement reconnu dans ce travail collectif. Thomas a eu alors une bonne idée : « Nous voulons montrer notre vie, notre vie d’élèves, notre vision des choses... ». La journée d’un élève structure le livre : il vient à l’école, on voit son trajet, dans quel milieu il travaille. Leur milieu à eux, c’est l’atelier de maçonnerie. Ils voulaient en donner une autre vision, montrer que ce n’est pas un espace « brut et sale », habité par des « brutes épaisses ». Ils voulaient corriger cette image négative. Ils voulaient aussi parler de la famille, lieu de soutien et d’entraide. Des gestes du maçon. Des outils du maçon. L’un d’entre eux qui veut être couvreur, a voulu travailler sur les « hauts lieux ». Un élève assez rebelle a voulu travailler sur les règles du milieu des maçons. Le maçon qui vit aussi sur un chantier, qui croise d’autres métiers et qui est aussi nécessaire que l’architecte.

RQM : Quelles leçons tirez-vous de ce projet ?

O.P. : Je dirais tout d’abord que les élèves étaient très motivés parce que nous leur avons fait confiance. Ils se sont mouillés pour prouver que ce n’était pas une classe négative ou problématique. Ils se sont engagés dans cette aventure parce que nous nous sommes engagés avec eux. Il s’agissait de prouver aux autres qu’on n‘est pas que des cons. L’un d’entre eux m’a dit : « On va montrer qu’on ne fait pas que de la merde ! ».

C’était un travail collectif mais aussi individuel, chacun avait une tâche à accomplir et si l’un faisait défaut, l’ensemble était atteint.

Cela a été aussi une occasion de côtoyer des milieux sociaux qu’ils ne connaissaient pas. Cela les a étonnéset cela leur a fait plaisir de voir que des gens du monde de la culture se sont intéressés à eux. Un élève disait : « On me dit que je ne sais rien faire, or là, le monde culturel s’intéresse à moi...Pourtant, on n’a pas fait grand-chose, on a juste écrit ! ».

Ils étaient étonnés que Colette Nys-Mazure - ils la vouvoyaient et l’appelaient Madame Colette - se soit engagée à fond à leurs côtés. Même chose avec le photographe Alain Ceysens. On a visité une rétrospective de 50 ans de carrière comme photographe. Cet artiste a commenté les photos des élèves et c’était déjà étonnant pour eux, mais il s’est aussi adressé à eux : « Et vous, que dites-vous de mes photos ? Qu’est-ce que vous en pensez ? Qu’est-ce que vous ressentez ? » Il a remercié les élèves en leur disant : « Je suis content d’avoir un œil vierge et vrai sur mes photos. Pour un artiste, c’est très important ».

Nicolas, un garçon qui a beaucoup de difficultés à écrire mais plus de facilité à s’exprimer par la photo, s’est entendu dire : « Tu as l’œil du photographe ». Et de répondre : « Si j’ai pu faire de belles photos, alors je vais faire un effort pour écrire ». Il s’est révélé à lui-même.

Ensuite, on a voulu faire connaître notre travail. Il a fallu un nouveau travail de rédaction pour présenter l’exposition dans plusieurs endroits, apprendre à parler en public, répondre aux questions. Pour moi, ce sont les quatre compétences qu’on cherche à développer dans un cours de français qu’on a ainsi expérimentées : lire, écrire, parler, écouter,… on a vraiment tout fait !

1 Colette Nys-Mazure vit au bord de l'Escaut ; longtemps professeur de français, elle anime des chantiers de lecture et d'écriture. Si la poésie reste

2 La vie poétique, j’y crois, Éd. Bayard, 2015.

1 Colette Nys-Mazure vit au bord de l'Escaut ; longtemps professeur de français, elle anime des chantiers de lecture et d'écriture. Si la poésie reste son territoire d'élection, elle écrit aussi du théâtre, des nouvelles, des essais, des livres pour les plus jeunes, des articles, des dossiers. Elle collabore régulièrement à des revues littéraires. Conférencière, elle aime faire découvrir la littérature de son pays dans différents pays d'Europe et d'ailleurs. Elle travaille volontiers avec d'autres artistes. Plus d'informations sur : http://colettenysmazure.be

2 La vie poétique, j’y crois, Éd. Bayard, 2015.

Olivier Planckaert

Olivier Planckaert est professeur de français et de religion à l’Institut Technique Libre d’Ath, (province du Hainaut, Belgique).

CC BY-NC-ND