Bon anniversaire, père Joseph !

Jeunes de Djynamo Flandres

Traduction de Gabriel Maes, Antoine Scalliet et Katia Mercelis-Delisse

p. 52-56

Traduit de :
Beste Père Joseph Wresinski, gelukkige verjaardag!

Citer cet article

Référence papier

Jeunes de Djynamo Flandres, « Bon anniversaire, père Joseph ! », Revue Quart Monde, 245 | 2018/1, 52-56.

Référence électronique

Jeunes de Djynamo Flandres, « Bon anniversaire, père Joseph ! », Revue Quart Monde [En ligne], 245 | 2018/1, mis en ligne le 01 mars 2018, consulté le 06 décembre 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/7176

En 2017, à l’occasion du centenaire de la naissance de Joseph Wresinski, des jeunes de Djynamo Flandre ont écrit ce texte, pendant plusieurs mois, en collaboration avec un jeune créateur de théâtre professionnel, Thomas Janssens.

Cher père Joseph Wresinski,

 

Bon anniversaire !

Nous nous appelons Angie, Evert, Glenn, Jonathan, Lieven, Ludovic, Remco, Sara et Sien1.

Nous sommes Djynamo, une organisation d’ATD Quart Monde où les jeunes prennent la parole. Nous sommes – comme on dit– la jeunesse, l’avenir, la nouvelle génération. Depuis sept ans, et même plus, nous nous réunissons avec d’autres jeunes de notre âge. Pour être ensemble. Pour parler et pour écouter.

Djynamo, c’est la solidarité. C’est le partage. C’est se mettre d’accord. Au-delà des différences de pays et de culture.

Nous avouons ne pas très bien vous connaître. Bien que nous sachions pour quoi vous luttiez : un monde meilleur, sans pauvreté. Sans exclusion et sans préjugés. Vous luttiez pour la justice et la dignité.

Pour beaucoup de gens vous êtes un symbole. Vous avez rassemblé des individus et vous les avez mis en mouvement. Vous le faites toujours. Un peu comme Gandhi ou comme Nelson Mandela. Ou comme Dieu. Se sacrifier pour les autres. Aimer tous les hommes. Qu’on croie en Dieu ou qu’on n’y croie pas, il est important qu’un tel symbole existe !

Comment, aujourd’hui, mettre les gens en mouvement ? C’est bien, n’est-ce pas, la question à laquelle vous nous avez demandé de donner une réponse concrète ? Ça ne se fait, croyons-nous, qu’en se manifestant. En faisant réellement la connaissance des autres. En leur faisant des compliments qui les touchent. En commençant par soi-même et en rayonnant vers les autres. Vous l’avez dit un jour : le plus important que nous puissions faire, c’est d’essayer d’être une lumière dans la vie de quelqu’un.

Nous avons peut-être, encore, besoin des pionniers qui enthousiasment ? De ceux qui tirent en avant et qui s’engagent inconditionnellement en faveur des plus vulnérables parmi nous. Nous n’en avons pas encore rencontré beaucoup qui sachent le faire. Glenn en avait un bel exemple : son éducateur à l’internat. Il lui a mis un pinceau dans les mains et l’a fait peindre. Et quand il a quitté l’école, c’était avec le sage conseil de continuer sur cette voie.

Peut-être nous faut-il essayer d’être celui qui donne envie à l’autre ?!

Nous avons revu récemment Joseph l’insoumis, le film qu’on vous a consacré2. Impossible pour nous d’oublier ce qu’il a de dur. Les baraques inhumaines qui servaient d’habitation. Avec quelle facilité on accepte de vivre là-dedans, car c’est mieux que dehors. Et combien c’est peu facile, en réalité.

L’acteur qui tenait votre rôle dans le film disait qu’il est important de ne pas rester seul. Qu’il faut se mettre ensemble. Vous l’avez toujours dit, non ? Nous ne le savons que trop. Le danger de rester seul, c’est de ne plus avoir que du chagrin autour de soi. Se trouver seul sans amis, c’est se trouver attaqué de partout. C’est à croire qu’on n’a plus que des ennemis. La solitude fait qu’on s’agresse entre nous. C’est vivre dans l’angoisse.

Quand je ne veux pas être seul, je vais me promener.
Quand je ne veux pas être seul, je me défoule en faisant du sport.
Quand je ne veux pas être seul, je skype sur l’ordinateur avec des amis.
Quand je ne veux pas être seul, j’entame la conversation avec quelqu’un dans le tram.
Quand je ne veux pas être seul, je rigole avec des amis.
Quand je ne veux pas être seul, je joue. Avec des amis !
Ce sont des choses simples, mais efficaces.

Je ne sais plus quelle organisation se l’est choisi comme slogan, mais on ne peut mieux dire : Leaving no one behind, ne laisser personne en arrière. Même si aujourd’hui ça résonne comme une utopie. Le mot d’ordre du monde d’aujourd’hui, c’est plutôt : You are on your own, vous ne pouvez compter que sur vous-même.

Nous rêvons souvent d’actions ludiques. De faire des choses impossibles pour faire bouger notre quotidien. Pour réveiller les gens, leur mettre du cœur au ventre, leur enlever leurs œillères.

Et si par exemple, une nuit, on remplaçait tous les panneaux publicitaires ? Et qu’en se levant et en allant au travail le lendemain, les gens se voient salués par des centaines de slogans chaleureux qui les rapprochent les uns des autres, comme :

Leaving no one behind
All together for dignity (Agir tous pour la dignité)
You ‘ll never stand alone (Vous ne serez jamais seuls)
Don’t worry, be happy (Pas de souci, soyez heureux)
Hakuna Matata : Le temps est aujourd’hui venu de se mettre debout pour toujours. De donner une langue à ses rêves. D’être un homme, comme tout le monde.

Ou cette autre action ludique : nous rayons de notre langue un certain nombre de mots. « Minorité » par exemple, nous le rayons. « Défavorisé » aussi, nous le rayons. Et « inférieur ».

Le mot « dispute ». « Handicap ». « Illusion ».
Nous rayons le mot « second-plan ».
Nous rayons la phrase : « Va te faire foutre ».
Et nous rayons le mot « manque ». Parce que ça n’existe pas. Le monde déborde de richesses, d’abondance. Il ne s’agit que de mieux les répartir.

Et nous rayons le mot « minimum ».

Vous aviez trente-et-un ans, père Joseph, quand on a rédigé la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il n’y était pas question de « minimum ». Ce qu’on disait, c’est : « assez pour vivre dignement ».

Dans quelle mesure le « minimum » d’amour, d’argent, de chances, sont-ils la dignité humaine ?

Et nous y ajouterons une troisième action ludique : nous ferons reluire un certain nombre d’autres mots. Qu’ils se remettent à briller. Prenons un gros balai pour les débarrasser de toutes leurs connotations négatives.

Nous faisons reluire le mot « assisté » - jusqu’à ce qu’il retrouve son sens premier.
Nous faisons reluire le mot « charité » - jusqu’à ce qu’il retrouve son sens premier.
Nous faisons reluire le mot « vulnérable ».
Nous faisons reluire le mot « solidarité ».
Et le mot « paix ».
Et le mot « respect ».
« Espoir ».
« Rêves ».
« Envie ». L’envie manque terriblement !

Comme vous l’avez dit si souvent : nous devons savoir bien nous exprimer.

Regardez, père Joseph, et voyez donc reluire notre vocabulaire.

Connaissez-vous le mot Ubuntu ? J’ai trouvé récemment cette notion dans un article de Facebook. C’est en fait un mot africain intraduisible. Mais ça signifie quelque chose comme : « solidarité qui conduit à l’unité ».

On n’est ce qu’on est, que par les autres et avec eux. On dépend les uns des autres. On n’est quelqu’un que pour d’autres. L’humanité, on ne l’a pas juste dans notre petite personne.

C’est ça Ubuntu : cette force qui nous unit et qui nous traverse tous.

Père Joseph, vous nous avez dit un jour : on a peur des pauvres parce qu’on ne les connaît pas. On ne veut pas les connaître, on ne veut pas les voir. Ceux qui ne le sont pas ne se rendent pas compte, parfois, de ce que ça fait à un être humain que de se sentir exclu.

Comme vous l’avez dit un jour : le pire malheur pour un homme, ce n’est pas d’avoir faim, ou d’être illettré, ou même sans travail. Le pire malheur, c’est de savoir qu’on ne compte pas, que sa souffrance n’existe pas.

C’est sans doute pour ça que Djynamo est si important pour nous tous ; ensemble on ne peut pas nous compter pour rien. Ensemble, nous sommes trop présents pour ça, trop bruyants, trop forts.

Connaissez-vous Olodum ? C’est un groupe d’action brésilien qui lutte contre le racisme, la discrimination et l’inégalité socio-économique. Non pas à arme au poing, par la force et l’argent. Ils luttent par la musique. Par la danse. Par le théâtre. Par le rythme. Par le mouvement. Par la joie. Par la puissance sonore. Par des beats si vibrants, si percutants, qu’ils rendent sensible le pouls d’une société.

Comme vous l’avez dit un jour : nous ne serons jamais un peuple oublié !

 

Cher père Joseph,

Il y a soixante ans qu’ATD existe. Si vous aviez vécu, vous auriez aujourd’hui cent ans.

Voilà trente ans que nous continuons la lutte sans vous.

Nous nous efforçons de lutter jour après jour contre la pauvreté. La pauvreté dans toutes les acceptions du mot : l’exclusion, le manque d’argent, le minimum de niveau de vie, le fait de ne compter pour rien.

Les choses n’en sont pas plus simples pour autant. La fracture entre riches et pauvres continuera de s’élargir : telles sont les prévisions. Tout ce qu’il faut, en fait, pour perdre tout courage.

Mais nous ne baissons pas les bras.
En racontant nos vies.
En écoutant les récits des autres.
En partageant les nôtres.
L’échange des récits nous soutient.
Et le soutien console.

« Résistance » est un beau mot. Il ne signifie pas seulement qu’on s’oppose à quelque chose, il implique aussi le changement : s’opposer, c’est changer les choses, c’est les déplacer.

Je pense que nous ne pouvons jamais commettre la même faute que ceux qui nous maintiennent dans l’inexistence : en nous opposant, ce n’est pas « contre » que nous avons en tête. Nous luttons POUR quelque chose.

POUR plus de possibilités pour chacun.
POUR un sourire.
POUR un enseignement qui tire de chacun ce qu’il y a en lui d’unique.

Et comme vous l’avez toujours dit : pacifiquement. Sans violence. Ce qui ne veut pas dire : sans force.

Nous devons apprendre à trouver les mots justes, comme vous le disiez, pour pouvoir exercer nos droits sans pour cela avoir à nous battre, à détruire par le feu ou la casse.

Ce que fait ATD est une forme importante de lutte !

Et en plus de la lutte, il nous faut un autre geste : celui d’ouvrir la main, de la tendre pour qu’on se joigne à nous. La main tendue, qui aide. Sans qu’on ait à le lui demander. C’est là aller au cœur de l’amour : une présence inconditionnelle.

 

Cher père Joseph,

Nous ne vous avons pas oublié.

Les jeunes générations poursuivront sans relâche votre lutte.

Oh, et une dernière chose : on vous le souhaite heureux, cet anniversaire !

Gâteau d’anniversaire fictif réalisé par les jeunes de Djynamo Flandre

Image 100002010000048800000304A8D49BC1.png

©Copyright Julian Hills

1 En Belgique, deux groupes d’ATD Quart Monde Jeunesse (Wallonie-Bruxelles, et Flandre), participent activement au courant Djynamo, qui réunit des

2 Fiction (DVD), de Caroline Glorion, Éd. France Télévisions distribution, 2012. Une leçon de courage et d’espoir inspirée de la vie du père Joseph

1 En Belgique, deux groupes d’ATD Quart Monde Jeunesse (Wallonie-Bruxelles, et Flandre), participent activement au courant Djynamo, qui réunit des jeunes de plusieurs pays européens. Certains vivent de grosses galères, d’autres ont la vie plus facile. Certains sont à l’école, certains sont jeunes professionnels, certains cherchent un boulot, d’autres sont étudiants ou encore, jeunes parents. Tous ont en commun de vouloir se rencontrer, et de refuser la catégorisation sociale que crée notre société.

2 Fiction (DVD), de Caroline Glorion, Éd. France Télévisions distribution, 2012. Une leçon de courage et d’espoir inspirée de la vie du père Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement ATD Quart Monde. Voir le site : https://www.atd-quartmonde.fr/produit/joseph- linsoumis/

Gâteau d’anniversaire fictif réalisé par les jeunes de Djynamo Flandre

Gâteau d’anniversaire fictif réalisé par les jeunes de Djynamo Flandre

©Copyright Julian Hills

CC BY-NC-ND