N° 193, 2005/1   •  La prison, au-delà des murs
Dossier

Alberto

Alain Genin
Résumé
  • Français

Peu avant sa libération, Alberto raconte, à demi-mot, ses quatre années de prison loin des siens.

Index
Texte intégral

Alain Genin (A. G) : D’où viens-tu ?

Alberto : Je m’appelle Alberto et j’ai 48 ans. Je suis né à Lima, au Pérou, d’un père travailleur et d’une mère exemplaire. Ils vont bientôt avoir cinquante ans de mariage. Nous sommes six frères et sœurs, trois filles, trois garçons. Je suis le deuxième de la famille. J’ai terminé mes études secondaires et j’ai fait des études de mécanicien ophtalmologue lorsque j’étais en prison aux Etats-Unis.

Tous mes frères et sœurs ont une bonne profession et nous nous entendons bien.

Mon père était propriétaire d’un magasin d’articles électriques, ma mère aime coudre, broder et tisser pour la famille. J’ai travaillé avec mon père, ensuite j’ai vendu des batteries et puis j’ai monté un commerce de fleurs. Lorsque les affaires ont commencé à péricliter, je me suis lancé dans la vente de voitures et c’est là que j’ai commencé le trafic de stupéfiants - une affaire où on pouvait se faire de l’argent. J’ai connu beaucoup de personnes dans ce milieu, j’ai trafiqué avec beaucoup d’entre elles et aujourd’hui je suis stupéfait de voir comment j’ai pu traiter avec ces personnes.

A. G. : Que penses-tu de cette prison ?

Alberto : La prison où je suis actuellement est réputée “ dangereuse ”, une prison de haute sécurité, avec des peines allant jusqu’à trente ans (peine maximale). Les personnes qui entendent parler de cette prison croient que c’est “ l’horreur ” à cause de la presse qui donne cette image. Mais la presse devrait plutôt nous interroger pour nous connaître et connaître réellement ce qui se passe à l’intérieur des murs. La crainte de n’importe quel prisonnier n’est pas d’avoir un problème avec un autre prisonnier, sa crainte, c’est de tomber malade parce qu’il n’y a pas de médicaments. Si quelqu’un tombe gravement malade, il n’y a rien pour le soigner ; s’il doit aller à l’hôpital, il lui faut la permission du juge et ça peut prendre plusieurs jours. J’ai vu une personne atteinte d’une fracture attendre trois jours avant d’aller à l’hôpital. Cela fait quatre ans que je suis ici et il y a souvent des injustices. Par exemple, j’ai rarement vu un prisonnier sortir à temps lorsque sa peine était finie. Il faut toujours attendre que l’administration veuille bien faire les papiers...

A. G. : Que fais-tu de ta journée ?

Alberto : Le matin, je prends une douche car chaque cellule a une douche. Ensuite, sauf en cas de rencontre avec un psychologue de la prison, je suis actuellement des cours sur les droits du citoyen. A midi, repas. Il n’est pas terrible car pour trois bolivianos (plus ou moins un demi euro) on n’a pas grand-chose. Ceux qui ont de la famille qui vient les visiter reçoivent de la nourriture et ils peuvent cuisiner chez eux. Moi, je n’ai personne qui me rend visite et j’ai souvent faim. L’après-midi, je fais de l’artisanat jusqu’à six heures. Je travaille surtout le papier. En soirée, je vais parler avec mes voisins ou voir un film chez quelqu’un qui a une télévision. Tu peux avoir des amis, mais le mieux c’est d’être indépendant parce que finalement il y a très peu de bons amis. A la prison, ça cancane pire que des femmes ! Il y a beaucoup de fausses informations qui circulent sur le dos des gens. Le mieux c’est de se confier à des amis venant de l’extérieur. Comme je n’ai personne de l’extérieur, je me confie aux membres de la pastorale pénitentiaire

A. G. : Comment résiste-t-on dans la prison ?

Alberto : Ces derniers temps, je me suis beaucoup rapproché de Dieu, j’apprends l’humilité, le pardon, je vais à la messe le dimanche. La loi dit que l’Etat doit nous aider, nous donner du travail, une éducation, etc. Rien de tout cela ne se fait, soi-disant faute de ressources. On pourrait travailler pour des entreprises avec un salaire très bas mais il n’y a rien qui se fait et souvent c’est décourageant.

Cela me donne du courage quand ma famille m’appelle au téléphone, car elle ne peut pas venir, habitant au Pérou. Nous nous racontons des histoires, nous parlons cuisine. Entre nous, nous avons de bonnes relations. Mes parents souffrent beaucoup pour l’instant car cela fait quatre mois que je devrais sortir et j’attends, par la faute de la bureaucratie et de la corruption...

A. G. : Et ton avenir ?

Alberto : J’espère qu’il sera bon et plus humain. A mon âge, il est important de m’organiser pour quand je serai vieux ! En sortant d’ici, je veux manger quelque chose de très bon, boire une bière, partir et me reposer trois jours pour avoir la paix et la tranquillité, ensuite chercher du travail. J’aimerais voyager, connaître d’autres lieux, mais je veux rester dans ce pays. Je veux me lever chaque matin deux heures plus tôt que les autres, ainsi en une année, j’aurai gagné trois mois...

Pour citer cet article Alain Genin, « Alberto », Année 2005, Revue Quart Monde, La prison, au-delà des murs, Dossier, mis à jour le : 08/10/2008,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/944.
Auteur

Alain Genin

De nationalité belge, prêtre, Alain Genin rejoint le volontariat ATD Quart Monde en 1980. Après plusieurs années à Reims, dans une cité puis en milieu rural en Belgique, il a rejoint les populations pygmées en République Centrafricaine. Il est l’auteur de Mossangué, le vieux pygmée, Chronique de la vie ordinaire (éd. Jeunesse Harmattan, 1999, 126 pages).

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