La participation citoyenne en questions

Martine Cramard

p. 4-7

References

Bibliographical reference

Martine Cramard, « La participation citoyenne en questions », Revue Quart Monde, 263 | 2022/3, 4-7.

Electronic reference

Martine Cramard, « La participation citoyenne en questions », Revue Quart Monde [Online], 263 | 2022/3, Online since 01 March 2023, connection on 22 May 2024. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10762

Réflexions de l’auteure à partir d’extraits d’une récente Université populaire Quart Monde d’Île-de-France sur La participation citoyenne, notamment à partir de la question « Quand se sent-on citoyen ? ».

Les Universités populaires Quart Monde1 sont des lieux de rencontre, de réflexion, de dialogue et de citoyenneté, où chacun peut s’exprimer en ayant la certitude d’être écouté et respecté, en particulier les personnes que l’on entend le moins dans la société. Elles réunissent des personnes de tous milieux, dont une majorité connaissent ou ont connu la grande pauvreté, la misère, l’exclusion sociale. La réflexion menée ensemble, sur toute sorte de sujets partant de l’expérience de vie de chacun, permet ensuite à chacun d’agir dans son quartier, son travail, pour refuser que certains soient abandonnés et pour que tous accèdent aux droits de tous. Les réunions plénières sont préparées en amont en petits groupes de pairs, proches des lieux où vivent les militants. Elles se déroulent en présence d’invités, en lien avec le sujet, auxquels il est demandé, dans un premier temps, d’écouter.

Quand se sent-on citoyen ?

Les réunions d’Université populaire Quart Monde d’Île-de-France se tiennent tous les mois. Pour celle d’avril 2022, nous souhaitions travailler sur un thème en lien avec les élections. Le groupe conseil, composé de militants Quart Monde, d’alliés et de l’équipe d’animation, qui réfléchit à la façon d’aborder le thème et aux questions à poser aux groupes de préparation, a décidé de travailler sur La participation citoyenne, notamment à partir de la question « Quand se sent-on citoyen ? ». Sachant que beaucoup de participants n’ont pas le droit de vote, nous souhaitions aborder la notion de citoyenneté de façon générale, la participation à la vie de la cité.

Nos invités à la plénière étaient deux historiens, Michèle Grenot2, alliée du Mouvement ATD Quart Monde, qui a publié une thèse sur Louis-Pierre Dufourny, l’auteur des Cahiers du quatrième ordre3, et Pierre Serna, professeur d’histoire à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, spécialiste de la Révolution française. Il a fondé en 2017 le groupe Panthéon Sorbonne – ATD Quart Monde qui réunit des historiens, des juristes, des économistes et des volontaires permanents du Mouvement4. Les membres de ce groupe se rencontrent régulièrement et organisent divers évènements sur le sujet de la grande pauvreté.

Pour la réunion plénière à Montreuil le samedi 9 avril 2022 nous étions une soixantaine. Comme à chaque réunion, la parole a été prise parfois au nom des différents groupes de préparation, parfois de façon individuelle. L’ambiance était dynamique et l’énergie contagieuse bien que certains témoignages soient graves. Les paroles rapportées ci-dessous ont été prononcées durant la séance plénière, mais également lors d’échanges a posteriori.

Certains militants ont souligné qu’ils ne se sentent pas citoyens dans les lieux où ils ne se sentent pas respectés, pas considérés : « Quand on est humilié, harcelé et dévalorisé au travail », « Quand le système ne nous écoute pas et ne nous respecte pas », « J’ai l’impression de ne pas être reconnue dans ma ville ». D’autres regrettent de ne pouvoir voter car ils sont étrangers, d’autres encore témoignent de leur désarroi de ne pas avoir de papiers :

« Je ne me sens pas du tout citoyen français. Je ne suis pas reconnu par l’État. On a fait des manifestations avec les gilets noirs. On n’est pas violent, on a des pancartes. Le résultat est zéro ».

Les participants se sentent citoyens du fait d’être membres de l’Université populaire Quart Monde et d’y prendre la parole. Ils se sentent citoyens par leur engagement dans le Mouvement, leur participation à des croisements des savoirs, des co-formations, des prises de parole publiques…, mais également lorsqu’ils sont investis dans d’autres associations ou qu’ils soutiennent un voisin, une autre famille : « Quand on me dit merci pour mon engagement, pour les actes positifs que je fais », « Quand j’accompagne une personne pour l’obtention d’un logement », « En accompagnant des enfants avec le soutien scolaire », « Quand on prend des nouvelles les uns des autres », « Je suis citoyenne quand je fais du théâtre », « Je collecte des bouchons pour avoir des fauteuils pour les handicapés », « Travailler dans une association me donne cette dimension citoyenne »…

D’autres ont témoigné de leur citoyenneté par la nature de leur travail ou leur engagement syndical : « Je me sens citoyenne parce que je travaille auprès d’enfants, dans les écoles. J’aide un peu la municipalité en faisant ce métier, et on aide aussi beaucoup les enfants à être autonomes », « Quand je travaille je donne quelque chose au pays, je me sens bien citoyenne », « Je suis titulaire de mon travail. Je suis adhérent à la CGT, on aide les contractuels à défendre leurs droits ».

Voter ou ne pas voter ?

Certains disaient leur fierté d’être fidèles au vote, voire de participer au dépouillement. Une femme a dit en préparant : « Il faut s’inscrire et prouver qu’on existe. Quand il y a des jugements, tu peux être appelée ». D’autres ont constaté que : « Les jeunes n’ont pas de questions, ils ont des inquiétudes. Il faut leur proposer vraiment quelque chose ». Un jeune migrant a affirmé : « Les jeunes doivent aller voter dimanche5 pour la France de demain. On doit expliquer aux jeunes l’importance de voter ». Une femme qui avait dit le 9 avril : « J’ai quatre jeunes, ils ne veulent pas aller voter car ils disent que pour eux ce n’est pas nécessaire », nous a annoncé quelques jours plus tard que sa fille a voté pour la première fois grâce à son encouragement : après avoir entendu tout ce qu’on a partagé durant la plénière, elle a rappelé à plusieurs reprises à sa fille qu’il fallait voter et ça a marché !

Plusieurs ont témoigné des contacts qu’ils ont avec les élus, particulièrement les élus locaux : « C’est un adjoint au maire, il a un Facebook, on lui écrit un message en privé », « Je profite des évènements, des inaugurations pour dialoguer avec les élus », « Je me sens citoyenne verbalement. Je n’ai pas la nationalité française. Même si je n’ai pas le droit de voter, j’essaye de parler, parler à haute voix à tout le monde. Au meeting d’un candidat, j’ai parlé des salariés, j’ai dit que la vie devenait plus chère. On est des salariés pauvres, on doit se battre pour vivre ». Lors de la préparation de la plénière, une femme avait dit : « Être citoyen c’est avoir de “l’affirmité”, refuser l’inacceptable. Quand tu affirmes ton opinion, quand tu relèves les droits politiques et humains, tu te sens citoyen. C’est une satisfaction et une fierté ».

Une longue lutte pour se faire entendre

Après avoir entendu tous ces témoignages et toutes ces réflexions, Michèle Grenot a expliqué l’origine de notre nom « Quart Monde » issu des Cahiers du quatrième ordre publiés au début de la Révolution, dans lesquels Louis-Pierre Dufourny s’indignait que les pauvres ne puissent écrire leurs doléances ni participer aux élections des représentants, car ce sont eux qui connaissent le mieux les effets de la misère et en souffrent le plus. Pour lui, les élus et l’opinion publique avaient besoin de savoir cela pour faire des lois plus justes. Elle nous a fait remarquer combien tout ce qui a été dit illustre bien ce que signifie le nom de Quart Monde à partir de la notion de quatrième ordre : vouloir être considéré comme des citoyens à part entière.

Puis Pierre Serna a mis en exergue quelques points.

Il a souligné notre lutte. « Vous vous inscrivez dans une longue chaîne de solidarité de gens qui avant vous ont lutté. Vous devez être fiers de poursuivre ce combat. Il y a des historiens qui consacrent toute leur vie à trouver des documents pour comprendre et rendre leur dignité aux gens qui, dans le passé, faisaient ce que vous faites aujourd’hui : essayer de se faire entendre de ceux qui ont le pouvoir ».

Il a relevé également, dans ce qui a été dit, que pour être citoyen, il faut être ensemble, se rassembler, faire des actions collectives : « Je ne peux être citoyen que si tous ceux autour de moi sont citoyens, c’est une bonne contagion, ça donne envie de partager la citoyenneté avec les autres ». Il a aussi pointé l’intérêt du mot « défendre » qui s’emploie à la fois pour dire qu’il faut se défendre contre la violence qui nous est faite, que l’on subit (fins de mois difficiles, injustice…) et défendre nos droits, en se mettant ensemble.

Pierre Serna a cité ensuite l’un des textes les plus importants de toute notre histoire, voté par les premiers députés de l’histoire de France, la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen :

« Le “et” veut dire que normalement, dès qu’on apparaît à la vie comme un être humain, on est un citoyen. C’est l’une des idées les plus importantes de la Révolution française. Humain et citoyen fonctionnent ensemble : quand on naît on a des droits, quand on est citoyen on est l’égal d’un autre et on a des libertés. L’égalité de tous les êtres humains est le fondement de la citoyenneté. Bien sûr il y a des inégalités et certains n’ont pas de liberté, mais c’est un principe écrit dans le préambule de la Constitution, et il faut le rappeler et se battre : les hommes naissent libres et égaux en droits. Et j’ajoute la dignité, car si on naît humain, on est citoyen et on est digne de participer à la vie de la communauté ».

Pour notre dignité et la défense de nos droits

« Pour moi, être citoyen c’est être responsable de ses actes » a dit un militant. Pierre Serna a souligné que cette notion de responsabilité amène à la solidarité, à l’entraide, à la bienveillance et à la fraternité. Il a fait le parallèle avec l’affirmation d’un autre participant qui disait : « Je suis citoyen de moi-même ». Ce qui, pour Pierre Serna, est fondamental parce que cela fait écho à un article de la Constitution de 1793 qui dit qu’il est interdit de se vendre. Il est à l’origine de l’abolition de la domesticité puis de l’esclavage. Se posséder soi-même est le premier droit. Le droit originaire. Par la suite, certains militants ont dit :

« On existe mais on ne nous regarde pas, on nous voit mais on ne nous regarde pas. Nous ne sommes pas invisibles mais on ne nous regarde pas. C’est dévalorisant de dire que nous sommes des invisibles ».

Pierre Serna a conclu en disant :

« Être citoyen c’est être vigilant, être attentif aux uns et aux autres et avoir le courage de dire ce qui vous semble injuste et scandaleux : ce que j’ai entendu ce matin. Un des symboles d’un club révolutionnaire important auquel participait Louis-Pierre Dufourny, les Cordeliers, était un œil ouvert ».

Une militante a ajouté :

« Ici à ATD Quart Monde, deux mots importants sont toujours répétés : dignité et défense de nos droits ».

1 Créées en 1972 pour que les plus pauvres puissent découvrir ce qu’ils savent et le transmettre, les Universités populaires Quart Monde sont conçues

2 Cf. son article p. 21.

3 Publiés au début de la Révolution où Louis-Pierre Dufourny s’indignait que les pauvres ne puissent écrire leurs doléances ni participer aux

4 Cf. l’article p. 21.

5 Les élections législatives se sont tenues en France les dimanche 12 et 19 juin 2022.

1 Créées en 1972 pour que les plus pauvres puissent découvrir ce qu’ils savent et le transmettre, les Universités populaires Quart Monde sont conçues comme des espaces de dialogue, de réflexion et de formation réciproques entre des citoyens vivant en grande pauvreté et des personnes s’engageant à leurs côtés.

2 Cf. son article p. 21.

3 Publiés au début de la Révolution où Louis-Pierre Dufourny s’indignait que les pauvres ne puissent écrire leurs doléances ni participer aux élections des représentants, car ce sont eux qui connaissent le mieux les effets de la misère et en souffrent le plus. Pour lui, les élus et l’opinion publique avaient besoin de savoir cela pour faire des lois plus justes.

4 Cf. l’article p. 21.

5 Les élections législatives se sont tenues en France les dimanche 12 et 19 juin 2022.

Martine Cramard

Martine Cramard est alliée du Mouvement ATD Quart Monde de longue date. Secrétaire puis animatrice d’un groupe de préparation d’Université populaire Quart Monde avec des personnes de la rue, elle a ensuite pris des responsabilités dans l’organisation des réunions plénières. Elle a rejoint en novembre 2020 l’équipe d’animation des Universités populaires Quart Monde d’Île-de-France comme salariée solidaire.

CC BY-NC-ND