Les Troca-rendez-vous : premiers contacts vers des engagements bénévoles

Michel Besse

p. 56-59

References

Bibliographical reference

Michel Besse, « Les Troca-rendez-vous : premiers contacts vers des engagements bénévoles », Revue Quart Monde, 264 | 2022/4, 56-59.

Electronic reference

Michel Besse, « Les Troca-rendez-vous : premiers contacts vers des engagements bénévoles », Revue Quart Monde [Online], 264 | 2022/4, Online since 01 June 2023, connection on 24 June 2024. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10871

Les événements parisiens des Journées du Refus de la misère ont lieu chaque 17 octobre sur le Trocadéro. Au cours des mois qui précèdent, des bénévoles se mettent momentanément au service des missions ponctuelles de préparation. Au contact de leur cheminement d’engagements associatifs, citoyens ou même sportifs, l’auteur a fait connaissance avec les nouvelles modalités de mobilisations qui existent dans les milieux universitaires, associations de jeunesse et dans les quartiers.

« Retrouvons-nous ce dimanche, de 16 à 18 h, sur le Trocadéro. Vous intégrerez l’équipe des bénévoles de la Journée mondiale du Refus de la misère le 17 octobre prochain. Au choix : la logistique, l’animation, l’accueil ou la communication. On a besoin de vous pour des missions passionnantes. À dimanche pour faire connaissance avec les 80 autres bénévoles engagés, et trouver l’équipe qui vous permettra de donner le meilleur de vos talents ! »

À la lecture de cette annonce sur les messageries et plateformes, réseaux sociaux ou réseaux associatifs, plusieurs dizaines de personnes ont franchi le pas. Elles ont cliqué, sont venues, et ont pris part aux préparatifs et à la réalisation des événements parisiens du 17 octobre.

Leurs motivations sont un « mix énergétique ». Se mobiliser pour une action, enrichir son réseau, satisfaire le plaisir de donner du sens à ses convictions, faire l’effort de sortir de ses habitudes. Ces sources diverses de leurs engagements chez les plus jeunes parmi ces volontaires m’ont fait revisiter mes propres représentations de l’engagement. « Qu’est-ce que c’est “combattre la misère ?”, “Et pourquoi tu t’y colles ?” » demandent tout simplement ces jeunes.

Une découverte en plusieurs étapes

Je suis moi-même engagé dans ce combat. Le volontaire permanent que je suis aujourd’hui s’est engagé à partir de plusieurs sources, découvertes en plusieurs étapes. Dans mes années étudiantes, engagé comme directeur dans les Centres Aérés des Francas1 d’Aquitaine, je suis allé inviter des familles dont les enfants ne partaient jamais en colonies de vacances. Dans un quartier oublié de Bayonne, une jeune alliée d’ATD Quart Monde allait chaque semaine faire des jeux de société avec les cinq enfants d’une famille vivant dans des conditions très précaires, et surtout sans amis. C’est justement là qu’une assistante sociale m’avait conseillé d’aller rencontrer, disait-elle : « une bénéficiaire des bons CAF2 mais qui ne s’en sert jamais ». Lorsque je passais la tête dans l’encadrement de la porte pour les inviter, cette jeune alliée a permis que la mère qui se méfiait de moi, – et que moi qui me méfiais d’elle -, nous arrivions à un terrain d’entente. La famille toute entière, cet été là, a vécu un temps de bonheur : les enfants au milieu de soixante autres de leur quartier, huit jours dans les Pyrénées ; et la maman quelques temps après en m’invitant pour « montrer les photos du camp des petits » lors d’une journée familiale d’ATD Quart Monde Pays Basque. Ce fut la soirée où je découvris trente personnes du Quart Monde, et au milieu d’elles, cette fière maman et sa jeune amie alliée. Ce fut mon Troca-Rendez-Vous à moi, mon premier pas dans le Mouvement. À cette époque, le combat contre la misère, à mes yeux, c’était de sortir de l’isolement et de trouver de nouveaux amis, et cela autant pour cette maman et ses enfants, que pour moi qui depuis des années dans mon quartier n’avais jamais vu toutes ces personnes pauvres !

Mais cela, c’était au siècle dernier. Ces trois dernières années, missionné par ATD Quart Monde au service de l’équipe Mobilisations, j’ai eu à accompagner les activités préparatoires de la Journée du 17 octobre au titre de notre Mouvement. Au sein du Collectif France Refuser la Misère et ses 80 organisations de toutes dimensions et domaines d’activités, nous avons choisi d’offrir cet événement à des « bénévoles pour un jour ». C’est ainsi que des invitations comme celle qui ouvre cet article ont été largement publiées, et ont permis d’aller à la rencontre de plusieurs dizaines de jeunes chaque année.

À mon sens, l’actualité de ces engagements rapides, pratiques, concrets, parfois profonds et même durables, est une facette du désir de participation de la jeune génération. Je suis heureux que notre Mouvement du combat contre la misère soit un des espaces où cet idéal qui habite nos jeunes concitoyens puisse se concrétiser.

« Viens faire avec nous. On s’en reparle ensuite »

La culture de l’engagement, la figure du bénévolat et la conception du temps dédié à l’action collective ont évolué au fil des années. Bienfaisance, éducation populaire, humanitaire, solidarité ou bonne action : les qualificatifs se sont succédé avec les décennies. Les statuts et dispositifs d’appui ont eux aussi changé avec le temps : volontariat, bénévolat, emploi aidé, chèque associatif, alternance, etc.

Les années 2000 et leurs violences urbaines ont renouvelé l’engagement éducatif étudiant : la traditionnelle aide-aux-devoirs est devenue un visa pour la rencontre entre des réalités de quartiers et celles de la vie universitaire. Les années 2010 ont vu la naissance des « envies d’agir » puis du plus pérenne Service civique3 qui concerne des dizaines de milliers de 16-25 ans chaque année. Dans le sillage du Service civique, les plus âgés et même les retraités ont suivi le mouvement et ont répondu largement aux appels de la Réserve civique, plus connue aujourd’hui sous la plateforme JeVeuxAider4.

Le renouveau des mobilisations de masse a influé sur les dernières années, avant et après la pandémie : les marches-climat ont été un repère pour une importante proportion de la jeune classe d’âge actuelle. Pour un plus large public encore, les click-mobilisations via les réseaux sociaux sont devenus un rendez-vous habituel. Aujourd’hui, « être jeune et être engagé » est une réalité.

« La participation bénévole des jeunes à une association ou à une autre organisation atteint son plus haut niveau depuis 2016 : selon la définition large retenue dans le baromètre de la jeunesse, 51 % des jeunes déclarent en effet donner bénévolement de leur temps au moins à un moment de l’année, soit une progression de 16 points par rapport à 2021 et de 6 points par rapport à 2020, avant la pandémie (…) le plus haut observé depuis le début de la série en 20185 ».

Les organisations associatives, éducatives, militantes ou environnementales nées de cette culture des réseaux, ont créé une modalité d’engagement nouvelle. « Viens faire quelque chose avec nous, découvre d’autres jeunes et leurs idées, et ensuite on s’en reparle ». Agir d’abord, approfondir ensuite. C’est du moins la compréhension que j’en ai eue.

Le Collectif France Refuser la Misère porte la Journée du 17 octobre avec plusieurs dizaines d’organisations. Il compte en son sein des groupements issus de cette mouvance nouvelle : Youth for Climate, Alternatiba, FIDL pour les syndicats lycéens, Bleu Blanc Zebre, pour en citer quelques-uns. D’autres, issus de traditions plus anciennes, comme les Éclaireuses et Éclaireurs, ainsi que les Scouts et Guides ou encore l’Action Catholique des Enfants, chacun dans leurs traditions d’Éducation Populaire, se renouvellent régulièrement et ont su adopter des savoir-faire inspirés par cette nouvelle culture de l’engagement.

Dans le Collectif France, d’autres entités très structurées comme des syndicats, des acteurs de l’éducation populaire, des humanitaires ou des défenseurs des Droits Humains ou de la citoyenneté, acceptent de bon cœur de se laisser interpeller, tout comme nous qui sommes d’ATD Quart Monde. Ces Juniors nous apportent leur vision de l’action : immédiateté, convivialité, réalisation simple et compréhensible, soutien au bénévole d’un jour par des relectures et approfondissements disponibles en présence ou en ligne, propositions progressives d’investissement militant. Et surtout des rencontres, de l’humain, de la « vie partagée ».

« Tout a commencé par des vies partagées, pas par des théories »

Le Mouvement ATD Quart Monde fait partie de ce Collectif France Refuser la Misère. Les cultures associatives et mobilisatrices des autres acteurs, anciens et récents, dialoguent avec la culture originale d’ATD Quart Monde. Car en effet le combat contre la pauvreté nous a donné des caractéristiques propres : une connaissance de la grande pauvreté, fondée sur l’action durable et de longue haleine, vécue en communauté de destin entre militant.e.s issus de la grande pauvreté et des ami.e.s qui s’allient à eux, pour porter ensemble des combats législatifs ou des actions sur l’opinion publique.

L’appartenance, l’action et la vision du monde, structurées par des formations solides, caractérisent la culture militante de notre Mouvement. L’expression de son fondateur, le père Joseph Wresinski, manifeste plus encore cette culture en la désignant comme une « vie partagée ».

C’est dans cette culture que j’ai puisé pour aller à la rencontre des nouveaux bénévoles. Des permanents et des personnes engagées dans d’autres organisations du Collectif, issues du syndicalisme et de l’humanitaire, ont partagé avec moi cette aventure de « premiers pas dans le bénévolat ».   Les Troca-Rendez-Vous, sur le Parvis des Libertés et des Droits de l’Homme et du Citoyen au cœur de Paris, avaient pour but d’initier le processus.

J’ai tiré de cette expérience des Troca-Rendez-Vous quelques bonheurs qui me font croire que l’avenir du combat contre la misère est partagé et continuera de l’être.

Tout d’abord : la découverte de la phrase gravée dans le marbre du Trocadéro à la demande de Joseph Wresinski (« Ils ont proclamé que la misère n’est pas fatale ») déclenche des conversations très sincères. La fatalité de la misère, contre laquelle il s’est révolté, suscite l’envie de continuer sur cette voie pour bien des jeunes.

Ensuite, le plaisir pour chaque bénévole de se sentir accueilli et écouté dans ses souhaits de partager ses talents. Et peut-être le goût de découvrir d’autres personnes inconnues qui pour quelques mois ou semaines vont devenir des connaissances nouvelles. Les « vies partagées » à la Wresinski, c’est déjà un peu cela.

Enfin, l’intérêt pour une telle journée, et sa dimension universelle par les Nations unies qui en ont fait une Journée mondiale, permet de se sentir relié à une vie sociale et politique au sens large. Une fois sur le Trocadéro, le grand jour, chacun.e y participe en y entrant par le service, la pratique, la créativité. Cela contribue humblement à renouveler le sens civique et démocratique.

Du bénévolat d’un jour à l’engagement durable : pour accompagner la jeune génération de l’un à l’autre, il faut tout un monde d’amis et d’interlocuteurs, de témoignages et de dialogue. Bref, il faut tout un mouvement animé de la conviction de son fondateur : la vie partagée.

1 Fédération nationale laïque de structures et d’activités, les Francas ont une vocation indissociablement éducative, sociale et culturelle. Ils

2 Les bons CAF, aujourd’hui appelés « Aide aux Vacances CAF », est un dispositif d’aide aux familles pour des vacances familiales ou pour des séjours

3 https://injep.fr/publication/le-service-civique-en-chiffres/

4 www.jeveuxaider.gouv.fr

5 Sandra Hoiban (et collectif), Moral, état d’esprit et engagement citoyen des jeunes en 2022. Résultats du baromètre DJEPVA sur la jeunesse

1 Fédération nationale laïque de structures et d’activités, les Francas ont une vocation indissociablement éducative, sociale et culturelle. Ils agissent pour l’accès de tous les enfants et les adolescents à des loisirs de qualité, en toute indépendance et selon le principe fondateur de laïcité. www.bafa-lesfrancas.fr

2 Les bons CAF, aujourd’hui appelés « Aide aux Vacances CAF », est un dispositif d’aide aux familles pour des vacances familiales ou pour des séjours de mineurs (colonies de vacances), proportionnée au quotient familial.

3 https://injep.fr/publication/le-service-civique-en-chiffres/

4 www.jeveuxaider.gouv.fr

5 Sandra Hoiban (et collectif), Moral, état d’esprit et engagement citoyen des jeunes en 2022. Résultats du baromètre DJEPVA sur la jeunesse, Collection Rapports d’Études, 2022/14, https://injep.fr/publication/moral-etat-desprit-et-enga gement-citoyen-des-jeunes-en-2022/

Michel Besse

Volontaire permanent dans l’équipe Mobilisations d’ATD Quart Monde France de 2019 à 2022, Michel Besse a accompagné des stagiaires et des volontaires du Service civique au sein de cette équipe.

CC BY-NC-ND