La valeur de Sulong est révélée par la communauté, pas l’inverse
Une dialectique s’est établie entre le projet de Sulong et la vie de la communauté dans laquelle il prend place, une dynamique par laquelle l’initiative de proposer une pratique de l’épargne a pu changer la qualité de l’ambiance générale, en laissant émerger une certaine réorganisation culturelle, sociale et économique, et en faisant en sorte que la pensée collective tienne compte de cela, de ce changement, et s’en empare concrètement, intellectuellement. M’est venue l’image d’une « contamination » (positive !) lente de cette expérience dans son milieu, de proche en proche, presque par capillarité. Or Jérémy dans sa présentation a insisté sur cette dialectique et témoigné de la vertu « contagieuse » de cette capillarité par un fait apparemment « renversant (une idée reçue) ». En effet, il s’agissait de repérer si Sulong avait eu un effet sur la vie de la communauté, comment et à quoi cela se voyait, et par quelle logique cela était advenu. Or dans ce que nous a partagé Jérémy, il apparaît que ce n’est pas tant, ou pas seulement, Sulong qui a eu des effets sur la vie de communauté, mais la communauté qui, parce que concernée par Sulong, a eu des effets sur ce projet, s’est projetée en lui et s’en est emparé, l’a déformé, reformé, singularisé. Phénomène d’appropriation symbolique et concret, phénomène d’introjection, par chacune et chacun, de ce que signifiait ce soudain changement dans le paysage. Et cela signifie toujours quelque chose de singulier, d’unique, pour chacune et chacun d’entre nous : c’est ce qu’en psychanalyse on appelle la logique du fantasme, sans laquelle la réalité n’a pas visage humain, ni le sens de ce qu’on fait là n’est envisageable).
Ce point m’a soudainement paru important, car il n’est pas seulement un signe après-coup : il vient produire un effet en retour dans la situation. C’est à ce titre qu’on peut parler d’une dialectique entre les deux espaces, et il s’agit d’un passage sans doute nécessaire pour la construction du sens et de la pertinence de ce qui se joue ici. Dans l’épistémologie autant que dans l’éthique de l’équipe (je n’entends pas seulement les gens d’ATD Quart Monde, mais la communauté praticienne et interprétante de Sulong, tout ce monde dont Sulong est le nom), il est fondamental d’accepter d’« être parlé » par le milieu humain, avant que de se mettre soi-même à « parler ce milieu » (comme on dit « parler une langue » : faire sienne la langue, la culture, la vie de ce groupe), et enfin d’« en parler » (à d’autres, ailleurs, autrement – dans un livre, une réunion, etc.) : alors s’ouvrent les voies de l’hypothèse interprétative, jamais assurée de sa pertinence, mais qui ose se lancer dans le partage, et l’échange. Ainsi, cette interpénétration, cette « capillarité » travaillée, analysée, assumée, s’avère être un élément important dans la façon de vivre et d’interpréter, d’assumer en pratique et d’interpréter en théorie, ce qui se passe dans cette épreuve, cette expérience. Nous sommes bien dans un milieu humain, de langage, où les « signes » participent de la vie collective, et où l’interprétation est immanente à l’existence, où la « division du travail humain » (entre fonction abstraite et théorique, et fonction concrète et pratique) est tout aussi infondée en droit qu’en fait.
La disposition au sens et à la contamination d’une puissance de vie
Cette transmission par capillarité n’est pas à mes yeux une caractéristique « seulement » remarquable sur le terrain : elle mérite une réception appropriée, car elle prête à conséquence dans la façon dont nous, nous méditons et ressentons ce au contact de quoi elle nous place. Ce dont il est question dans la façon dont est pensée la praxis de Sulong engage non seulement un régime d’existence, mais également un régime de penser, et d’écrire. Le débat épistémologique ne sort pas indemne d’une telle rencontre. Et rien que pour cela, il me semble que nous avons là une invitation à une ouverture de nos habitudes de penser, à leur cabossage (une « abduction » comme on dit en sémiotique), une « greffe d’ouvert » comme le dit poétiquement le psychiatre Jean Oury, bref un moment d’épreuve à tenter précisément de ne pas clore trop rapidement. C’est ce à quoi je souhaite à présent en venir.
Le cimetière se fait le bassin d’une immense multiplicité de présences, pour peu qu’on l’habite vraiment ; cette multiplicité est porteuse d’une force de vie, et cette force se répand, se transmet comme on transmet un état d’être, une puissance d’être. J’évoque ici un effet qui a eu lieu cette fois bien loin du milieu où se déploie Sulong : dans notre coopérative d’écriture, groupe de recherche autogéré, où nous partageons ce que nous vivons, faisons, pensons. Lorsque nous y avons accueilli tout ce monde-là1, monde ayant voyagé jusque parmi nous au travers de la parole de Jérémy, c’est cette multiplicité de vie que nous avons avant tout ressentie : il ne s’agissait plus (seulement) d’un « objet d’étude », d’un « terrain d’action », ou quelque autre catégorie de discours souvent abrasive car par trop objectivante (sans même qu’on s’en rende compte). Il y a eu rencontre, par laquelle le petit peuple de ce cimetière est venu essaimer dans notre propre peuple, si peu nombreux, recroquevillé en une salle d’Aubervilliers par un vendredi pluvieux de mars, sa contagieuse qualité de vie. Nous avons ressenti cette qualité de vie, cette multiplicité comme puissance d’être partageable et « contagieuse ». Et cette multiplicité a porté dans notre aire d’échanges cet « en-dehors de nous » qui l’a dialectisé, qui y a porté son incalculable effet, celui d’une substantielle vie extérieure, qui nous a émus, mus, et qui a relancé la multiplicité de nos propres coprésences.
Dans l’évidence travaillée de nos rencontres, nous tenons compte avant tout de la qualité de notre coprésence, de l’ambiance portée par notre disposition au sens de la rencontre. Cette disposition, c’est celle de la « matière », de penser et de langage, que nous apporte un sujet parmi nous, ici Jérémy, mais c’est aussi notre propre disposition à être touchées par la matérialité concrète, là, à laquelle nous nous confrontons. Cette disposition au sens s’empare de toute rencontre véritable.
Ce terme de « disposition au sens » désigne initialement une notion développée dans le champ de travaux de critique pour aborder le fonctionnement d’œuvres (littéraires, picturales, sonores) et surtout des situations où il est possible de les rencontrer véritablement, en étant pénétrés par elles autant que nous pénétrons leur univers. La disposition au sens n’est pas une notion statique, car elle équivaudrait alors à la « disposition du sens », objet de l’étude objective et définitive d’une œuvre, d’une situation. Tout à l’inverse, il s’agit d’un concept dynamique, qui met en tension un état concret de matière (bel et bien disposé d’une certaine façon, là, ici, maintenant et parfois depuis bien longtemps), et un état subjectif d’ouverture à la singularité de la rencontre (au sens d’« être disposé à… »). Toute situation humaine, toute rencontre, et toute réception d’un discours – en l’occurrence notre réception collective du discours éprouvé et porté par Jérémy – est indissociablement concernée par l’une et l’autre acception de cette « disposition ». C’est cette tension qui constitue dans notre « CoopÉ »2 un point de repère (un idéal), l’ethos de notre aire d’échanges, de travail, de discours.
Avant de questionner techniquement et d’« appliquer » nos filtres, qui témoignent des tendances diverses de nos regards (plus ou moins sociologiques, politiques, cliniques, esthétiques, sémiotiques, etc.), qui tôt ou tard visent à traiter ce réel « tendus vers de la recherche », notre tout premier accueil de la substance de Sulong, de la « culture » de ce milieu parmi la culture de notre propre groupe, c’est avant tout de nous laisser pénétrer, au risque de laisser nos corps de discours (et d’affects) être cabossés par ce « dehors » qui soudain fait pression sur notre univers de partage, et s’y invite avec la force sauvage du réel. Cet accueil est volontairement, décidément « tendre » : « tendre » comme on le dirait d’une cire, patiemment attentive au sceau, toujours inversé, qui vient inscrire la coprésence du réel, symboliquement mais directement ; « tendre » comme on l’entend pour rejeter la « rigueur » souvent esquintante (mais pas toujours) des « postures » dites scientifiques, et qui souvent sans s’en rendre compte cherchent avant tout à ne pas se laisser cabosser, mais à faire entrer le réel dans leurs grilles (trop) bien établies.
Le registre sensible du penser : tonalité, ambiance, politique
Cet accueil se doit d’avoir lieu sur le registre du « pathique », terme phénoménologique désignant un pur sentir, notre co-sentir, partage le plus nu, du naïf, terme étymologiquement proche de « natif » et qui n’a rien à voir avec la « bienveillance » ou le sentimentalisme qui, souvent tout autant que bien des raideurs méthodologiques, ratent, voire refoulent l’angoisse plus qu’ils ne la laissent travailler nos humeurs réceptrices. Le souci premier, nécessaire et éthique (au sens philosophique de Sorge), de notre accueil du monde-au-travers-d’une-parole, insiste dans le fait, tout simple dans sa pratique, mais si fragile sur le plan épistémologique, de recevoir immédiatement, et en un même geste, ce monde et son ambiance, cette parole singulière et sa tonalité3.
Le sémioticien et psychanalyste Michel Balat emprunte le concept de « tonal » à la sémiotique de Charles Sander Peirce, pour désigner la part la plus archaïque et décisive pour ce qui est du sens d’une parole, de sa portée, de sa force de vie. Ce souci premier est proche de ce qu’en psychanalyse, on appelle « l’écoute flottante », et à travers laquelle se repère (toujours) indirectement le champ du transfert. À ce titre, je dirais que nous travaillons dans une épistémologie transférentielle – mais cela ne suppose en rien que nous soyons toutes tenantes de la théorie psychanalytique : seulement, nous partageons ce souci, que les (légitimes) médiations techniques de nos méthodes ne se transforment pas en défenses refoulant méthodologiquement l’angoisse si nécessaire à toute méthode.
La tonalité est à la singularité du sujet et de sa parole ce que l’ambiance est à la vie du milieu. L’ambiance, au sens phénoménologique, est un concept des plus complexes : il désigne la qualité qui rend un milieu vivable, habitable, « existable » – ou non : une ambiance ne se décrète pas, ne s’instaure pas selon un protocole, elle se travaille toujours dans l’indirect, dans les rapports complexes que développe tout groupe « en vie ». C’est l’ambiance qui permet au milieu, travaillé, assumé et analysé par l’ensemble des sujets engagés dans sa vie, d’avoir pour eux une fonction d’accueil, de portance, voire une fonction thérapeutique, bref une fonction de construction et d’émergence. C’est ce milieu humain, d’échanges à la fois politiques, affectifs, et culturels – j’emploie quant à moi le terme de « sémiotiques » – qui fait l’efficacité proprement anthropologique de cette société-là, qui entend « vivre libre en travaillant », pour reprendre une expression par laquelle la psychologue du travail Anne Flottès désigne, quant à elle, des organisations ouvrières dans la France du XIXe siècle – et qui me semble intempestivement pertinente pour désigner l’idéal politique et éthique de ce que vous assumez ici et maintenant, avec et parmi d’autres, radicalement singuliers et jamais arraisonnés au nom de quelque dogme que ce soit.
