Une lecture spirituelle du 17 octobre 1987

Jean-Michel Defromont

p. 59-62

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Jean-Michel Defromont, « Une lecture spirituelle du 17 octobre 1987 », Revue Quart Monde, 276 | 2025/4, 59-62.

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Jean-Michel Defromont, « Une lecture spirituelle du 17 octobre 1987 », Revue Quart Monde [En ligne], 276 | 2025/4, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 08 juin 2026. URL : /11849

Jean-Michel Defromont nous a quittés le 1er juillet dernier, des suites d’un cancer. Publier quelques extraits d’une intervention orale dans le cadre d’un groupe de volontaires dont il faisait partie et dans lequel ensemble ils réfléchissaient à la spiritualité au sens large, est pour la Revue Quart Monde une manière de lui rendre hommage et de prendre au sérieux l’héritage qu’il laisse entre nos mains.

Le 17 octobre 19871, c’est un samedi. Le jeudi précédent, il y a eu une violente tempête de vent et de pluie. Les bateaux ne pouvaient pas franchir la Manche. Du coup, le groupe des Anglais qui devaient venir la veille pour la répétition du spectacle n’ont pas pu être présents. Or il y avait parmi eux Michel Vienot qui, sur ses échasses, devait animer un immense oiseau de l’Espérance tout en haut des échafaudages dressés sur la place du Trocadéro. Et les lourds haut-parleurs perchés sur les quatorze tours de sono d’une dizaine de mètres de haut étaient tous tombés. Le vendredi, nous pensions que nous aurions de la pluie encore le lendemain. Nous n’avions aucun plan B. Mais le samedi matin, nous avons eu la surprise d’un temps quasiment estival !

Figurez-vous un espace scénique de plusieurs centaines de mètres de long, de la Tour Eiffel au Trocadéro et tout le quartier interdit à la circulation. Le matin, nous sommes sur place un certain nombre à nous affairer aux derniers préparatifs. Le père Joseph, lui, est à Notre-Dame de Paris. Une messe solennelle y est célébrée, présidée par le cardinal Lustiger, archevêque de Paris, avec le père Joseph à sa gauche, à qui il n’est demandé qu’une chose : dire la prière universelle.

« Pour ces millions d’enfants, tordus par les douleurs de la faim, n’ayant plus de sourire, voulant encore aimer… Toi, notre Père, nous te prions, envoie des ouvriers pour faire ta moisson. »

Cette dernière phrase est reprise par toute l’assemblée.

L’après-midi sur le Trocadéro, sa prière se fera témoignage : « Je témoigne de vous ».

C’est là le « recto » et le « verso » de notre fondateur. Prêtre et homme politique. C’est la spiritualité, en tout cas du père Joseph, à défaut de dire que c’est la spiritualité du Mouvement ATD Quart Monde.

Maintenant, remontons aux temps précédant l’événement. Une dalle, ce n’est pas une simple feuille de papier. Vous êtes dans un lieu extrêmement public. De l’autre côté de l’esplanade, deux ans plus tôt, le 6 juin 1985, François Mitterrand, alors Président de la République, avait donné un nom à cet espace : « Parvis des libertés et des Droits de l’Homme ». Une dalle en témoigne. C’est ce jour-là que le père Joseph a eu l’idée de faire poser en ce lieu une autre dalle rendant hommage au combat des « pauvres de tous les temps. »

Un jour, alors que nous sommes trois ou quatre en réunion avec le père Joseph dans son bureau, le téléphone sonne. C’est une femme du ministère de la Culture qui appelle : « Père Joseph, est-ce que nous pourrions avoir le texte final que vous voulez mettre sur cette dalle ? » Le texte n’est pas encore écrit ! Or il faut une autorisation du ministre de la Culture et quelqu’un pour graver ce texte. Cela ne va pas se faire en cinq minutes ! Le père Joseph semble assez zen, mais il fallait se dépêcher, envoyer les phrases, obtenir l’autorisation. Peu après, il envoie un texte où il était marqué : « Là où des hommes sont acculés à vivre dans la misère… » Gentiment, au ministère de la Culture on lui dit : « Père Joseph, ça va être compliqué de laisser ‘acculés’ parce que ça risque d’être déformé. » Ils ont raison. Donc on enlève le mot et le père Joseph le remplace par : « Condamnés à vivre dans la misère. »

Le message qui sera finalement envoyé est un texte qui parle du futur, car l’événement va se passer deux à trois mois plus tard. Voilà un homme qui parle du futur, mais il en parle au passé composé, il en parle comme si c’était déjà fait. Donc, avant même que celui-ci ait bien lieu, qu’on soit même sûr qu’il va avoir lieu, alors qu’on ne sait pas combien de monde il y aura, voilà le père Joseph obligé d’en dévoiler le contenu.

Il définit d’abord la date et le lieu. Ça, c’est très important pour notre spiritualité. Parce que la spiritualité du Mouvement est fondée sur des dates et sur des lieux – la chapelle de Noisy2, par exemple, est un lieu –, et elle a aussi des dates de rassemblements :

Le 17 octobre 1987, des défenseurs des Droits de l’Homme de tous pays se sont rassemblés sur ce parvis.

Un Parvis, ce n’est plus une chapelle. C’est ouvert à tous vents. Ce n’est pas un abri. Il n’y a pas de porte. Tout le monde peut entrer et sortir. On donne des choses à entendre depuis un tel endroit de noblesse. C’est là que Jean-Paul II, le 21 août 1997 à son arrivée à Paris pour les Journées mondiales de la Jeunesse, a récité le texte du père Joseph, non pas celui des strophes du Trocadéro, mais celui de la prière universelle de Notre-Dame de Paris.

Durant l’été 1987, le Père Joseph rédige donc ce texte au passé composé pour un événement futur. C’est la caractéristique du prophète, « celui qui annonce un événement par voyance ou intuition ». Le père Joseph ici parle de l’avenir, il dit ce qui va se passer et ce que sera cet événement.

« Ils se sont rassemblés. » Il s’agit donc d’un rassemblement. Pourquoi se rassemblent‑ils ?

« Ils ont rendu hommage… » Notre spiritualité consiste d’abord à « rendre hommage ». Le mot hommage vient du Moyen-Âge. L’hommage, c’est le moment où le chevalier dit à son seigneur : je suis ton homme. Il y avait aussi « l’aveu » qui était l’attestation de l’hommage en question. D’ailleurs on disait que les pauvres étaient des « gens sans aveu », sans parole reconnue, sans reconnaissance de qui que ce soit. Voilà la première chose qu’ils font.

Il s’agit de rendre hommage « aux victimes de la faim, de l’ignorance et de la violence. » Autres mots de la misère avec toute la litanie développée, au sens propre et noble du terme, dans les Strophes à la gloire du Quart Monde dites par le père Joseph ce jour‑là.

« Millions et millions d’enfants, de femmes et de pères qui sont morts de misère et de faim, dont nous sommes les héritiers. » Nous sommes les héritiers de ces gens qui n’ont rien !

Le père Joseph le proclamait déjà avec force lors du 25e anniversaire du Mouvement dans son discours dans la grande salle de Forest National à Bruxelles le 15 mai 1982.

« Il y aura toujours des Gandhi, des Mgr Romero, pour faire front à l’oppression de la faim, à la répression de l’arbitraire. Nous sommes les héritiers de ces hommes-là. Nous sommes aussi les descendants de ce Quatrième Ordre qui, en 1789, au temps de la Révolution Française, face à la noblesse, au clergé, à la bourgeoisie, a voulu se proclamer défenseur des infortunés. »

Jumelée à l’hommage, notre spiritualité se situe aussi dans un héritage. Pour le père Joseph notre spiritualité s’enracine dans l’histoire des « victimes de la faim de l’ignorance et de la violence » conjuguée à celle des artisans de justice et de paix qui ont, à travers les siècles, ouvert des voies de solidarité et de fraternité.

Petite parenthèse au passage sur le mot « ignorance ». On pense un peu trop vite que le père Joseph parle ici simplement des personnes sans instruction, mais il évoque surtout les personnes dont on ignore tout, dont personne ne connaît ou ne reconnaît le malheur, comme le chante Louis Armstrong : « Nobody knows the trouble I’ve seen. »

Notre spiritualité se situe donc aussi dans un héritage.

Deuxième chose que font tous ces gens rassemblés : « Ils ont affirmé leur conviction que la misère n’est pas fatale. »

Il y a un paradoxe dans cette affirmation, parce que la conviction n’est pas communautaire, elle est intime. On dit « l’intime conviction ». Ce qui est intime est unique pour chacun de nous. Pourtant « que la misère n’est pas fatale », ça, c’est un dénominateur commun, c’est vraiment une conviction commune. Mais chacun, à sa manière, dans sa propre intimité, a une façon bien à lui, unique, de considérer la misère comme non fatale. Elle dépend de nous, nous en sommes responsables. C’est la deuxième chose que ces gens rassemblés ont affirmée.

Après, seulement : « Ils ont proclamé leur solidarité – pas seulement avec les pauvres mais – avec ceux qui luttent à travers le monde pour la détruire. » Voilà la définition de qui nous sommes dans nos rassemblements.

Et ensuite il y a l’action, il y a la mission : « Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. » Beaucoup de gens reprennent seulement cette phrase en oubliant celle qui suit, qui est évidemment la plus importante pour nous : « S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré. » S’unir pour faire respecter les droits des personnes victimes de la faim, de l’ignorance et de la violence. C’est là notre devoir.

À noter que le texte commence en désignant ceux qui se rassemblent du nom de « défenseurs des Droits de l’Homme » et qu’il s’achève par le mot « sacré » qualifiant le « devoir de s’unir. » Sacré n’est pas ici un mot religieux. Le terme renvoie à une valeur supérieure, digne de respect, indiscutable, qui ne peut être contestée.

Alors, quelle doit être notre première responsabilité ?

« Je témoigne de vous. » C’est-à-dire que je ne peux pas faire autre chose que de dire ce que vous vivez. Je ne peux pas changer votre vie, mais je peux faire savoir ce que vous vivez.

Témoigner, c’est souvent crier dans le désert, comme Jean-Baptiste3. Mais Jean-Baptiste fait son job ! Et nous, notre job c’est aussi d’abord de témoigner. Pour moi, la spiritualité du Mouvement, qui peut être très vaste, est extrêmement claire et précise.

Je voudrais encore évoquer le message du père Joseph à la fin du grand spectacle du soir, et les conditions dans lesquelles il a été enregistré.

Nous étions sous une tente, en train de manger nos sandwiches avec les gars chargés de monter les installations dans l’espace du Trocadéro. Vers midi, le père Joseph arrive avec sa casquette et un imper à la Che Guevara. Le metteur en scène du spectacle, Francis Morane, est là. Benoît Fabiani, qui avait la supervision globale de l’événement, avait peur que le père Joseph soit trop long s’il devait improviser. Nous allions être à la fin d’une journée fatigante pour tous ces gens venus souvent de loin en car, et qui allaient devoir reprendre la route dans la nuit juste après. Il fallait donc préenregistrer un texte très court.

Francis Morane dit : « Père Joseph, c’est maintenant ! Vous avez trois minutes. » Debout dans un coin de cette tente, le père Joseph s’exprime :

« … Cette nuit, nous, les citoyens, les ministres, les députés, les fonctionnaires et tous les autres, avons fait un pacte d’alliance avec les chômeurs, les illettrés, les indigents et les sans-logis. Non pas un pacte pour une nuit, mais un pacte pour l’avenir.
Qu’allons-nous faire maintenant ? …
Et vous les jeunes, qui êtes impatients de justice, qui êtes impatients de vérité, qu’allez-vous faire dans vos écoles, dans vos universités, dans vos maisons de jeunes ?
Serez-vous des initiateurs, (voilà la clé de notre spiritualité !) de cette route neuve où la justice l’emportera sur le profit et l’exploitation, la paix sur la guerre, où la justice et l’amour seront réconciliés ? »

Cela n’apparaît peut-être pas à première vue, mais c’est une révolution totale, de considérer la justice et l’amour réconciliés.

« Il faut vivre avec l’avenir. L’avenir est entre vos mains. Le monde de demain sera le vôtre. »

Top, terminé. Dans la boîte !

1 Le 17 octobre 1987, en réponse à l’appel du père Joseph Wresinski, 100 000 défenseurs des droits de l’homme se sont rassemblés sur la place du

2 Dans le bidonville de Noisy-le-Grand, sous l’impulsion donnée par Joseph Wresinski et les premières volontaires, les familles se sont mises ensemble

3 Dans le christianisme, Jean-le-Baptiste est le prophète qui a annoncé la venue de Jésus de Nazareth et l’a baptisé sur les bords du Jourdain

1 Le 17 octobre 1987, en réponse à l’appel du père Joseph Wresinski, 100 000 défenseurs des droits de l’homme se sont rassemblés sur la place du Trocadéro à Paris pour honorer les victimes de la faim, de la violence et de l’ignorance, pour exprimer leur refus de l’extrême pauvreté et pour appeler l’humanité à s’unir pour le respect des droits de l’homme. Une dalle proclamant ce message a été inaugurée à cette occasion sur le Parvis des libertés et des droits de l’Homme, là où fut signée, en 1948, la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Les 100 000 personnes présentes étaient des citoyens de toutes origines, de tous milieux, et de toutes croyances. Certains représentaient de hautes autorités publiques, internationales, nationales ou locales. D’autres étaient des personnes et des familles vivant elles-mêmes dans la grande pauvreté et y résistant quotidiennement. Pour plus d’infos, voir https://refuserlamisere.org/histoire-de-la-journee/

2 Dans le bidonville de Noisy-le-Grand, sous l’impulsion donnée par Joseph Wresinski et les premières volontaires, les familles se sont mises ensemble dès 1957 pour construire une chapelle, puis une laverie, un jardin d’enfants, une bibliothèque, un club féminin, etc. La chapelle « Notre-Dame-des-Sans-Logis-et-de-Tout-le-Monde » fut construite avec l’aide des habitants du camp et de bénévoles de divers pays, des non-croyants et croyants de différentes religions. Elle est classée depuis 2016 au titre des Monuments Historiques.

3 Dans le christianisme, Jean-le-Baptiste est le prophète qui a annoncé la venue de Jésus de Nazareth et l’a baptisé sur les bords du Jourdain, laissant certains de ses disciples se joindre à lui.

Jean-Michel Defromont

Volontaire permanent du Mouvement ATD Quart Monde de 1973 à 2025, Jean-Michel Defromont a toujours été passionné de l’enfance et de l’écriture ; il est l’auteur de plusieurs livres.

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