Il y a des victimes du développement

Niek Tweehuysen and Jean-Michel Defromont

References

Electronic reference

Niek Tweehuysen and Jean-Michel Defromont, « Il y a des victimes du développement », Revue Quart Monde [Online], 228 | 2013/4, Online since 01 June 2014, connection on 13 April 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5808

A Dar Es Salaam, en Tanzanie, le marché aux poissons doit être rénové selon des normes d’hygiène moderne. Cette rénovation s’accompagne non seulement de l’exclusion de nombreux petits travailleurs mais aussi d’une grande violence. L’auteur raconte comment, après son année sabbatique, il constate les effets d’un projet de « développement ». Extraits du livre de Niek Tweehuysen et Jean-Michel Defromont, Des pailles dans le sable, Éd. Quart Monde, 2011.

En arrivant sur le marché aux poissons, à la descente du bus, une chose m’intrigue : un grand panneau est installé sous le hangar de la criée. On y voit les futurs bâtiments du marché. Ce pourraient être ceux d’un parc d’attraction tant ils sont jolis, avec leurs toits en tuiles rouges, des quais bien propres où s’alignent des caboteurs, un château d’eau grand comme une tour. La légende, en anglais, précise l’emplacement des chambres froides, des machines à fabriquer la glace, des espaces bétonnés pour la vente aux enchères du poisson, d’autres hangars pour les commerces de détail – bois, charbon, grillades ou légumes –, avec en plus l’eau courante, un parking payant, des sanitaires avec douches.

À part ce panneau, tout est resté exactement dans le même état et, comme si le temps s’était arrêté, je retrouve Dastan, assis sur son tas de bois en train de faire ses comptes dans le même petit carnet qu’il avait avant mon départ.

– Alors, Niki, ils t’ont encore payé un temps « sympathique »1 ? J’aimerais bien avoir un patron comme ça.

Il quitte le ton de la blague pour me questionner.

– Sérieusement, t’es revenu pour faire quoi, ce coup-ci ?

Je lui raconte aussi complètement que possible ce que j’ai vécu en Europe, mes rencontres avec mes responsables et leur proposition de revenir cette fois avec, pour mission première, de connaître à fond tous ceux qui, dans le pays, sont déjà engagés auprès des pauvres. Il fait une drôle de moue quand j’ajoute cette phrase un peu préfabriquée : « Et si on trouve des pauvres qui n’ont aucun ami, ensemble, avec eux, on ira en chercher. »

Rigolard, il dit :

– Tu peux commencer ici alors !

Plusieurs jeunes sont là autour de nous, dont Doula, regard flottant. Ils écoutent attentivement, essayant de capter un mot ou l’autre dans notre conversation en anglais.

– Alors, ça y est ? Ils vont bientôt commencer les travaux ?

– Les travaux ?

– Ben, ce panneau sous le hangar de la criée... T’auras un espace de roi bientôt...

Dastan hausse les épaules.

– Un panneau, oui... des parlottes tout ça. En tout cas, personne n’est venu nous en parler. Ma parole, je te parie qu’il se passera des années avant que je quitte cette putain de tas de bois.

[…] En repassant devant le grand panneau, je me souviens de quand j’étais aux Pays-Bas, dans le bureau d’un architecte. On m’avait demandé de dessiner ce genre de vue à vol d’oiseau d’un quartier en rénovation. Cela m’avait pris trois semaines, il avait fallu que je travaille à partir de tous les plans déjà réalisés pour le projet d’un lotissement entier. Quel financeur ici paierait un tel travail pour ne rien réaliser derrière ? Dastan n’avait-il pas tort de prendre ce panneau à la légère ? Je me rappelais aussi du tournage avorté (de ce documentaire où lui-même s’en était pris à un ami qui refusait d’être filmé) […]

– Putain, Tall ! Il faut savoir ce que tu veux ! Tu le sais quand même qu’on parle de la reconstruction du marché. Tu sais bien qu’ils vont commencer par raser ta baraque avant tout le reste ! Si on ne se montre pas, qui est-ce qui parlera pour nous quand ils vont venir nous virer tous ? […]

Que deviendraient tous les autres, sans espace défini et reconnu comme le sien ?

Plus tard

Dastan passe maintenant régulièrement chez nous. […] À sa manière à lui, il nous expose l’impact du « développement » sur son quotidien et celui des autres gars travaillant sur le marché en pleine transformation.

– Ils voudraient que je sois le représentant de tous les vendeurs de charbon et de bois dans les réunions de la ville. Comment voulez-vous ? De toute façon, la plupart seront éliminés, ils le savent très bien. Il y en a déjà qui m’accusent de vouloir juste sauver ma peau. Ils croient que je défends mon propre espace au détriment du leur ! Dès l’instant où ils réalisent qu’ils peuvent être foutus dehors, tout perdre, ils changent du tout au tout. Il y en a qui me menacent !

– Ils te menacent, mais c’est quand même eux qui t’ont choisi comme représentant. Personne ne peut te reprocher de défendre, toi aussi, ton propre espace.

– Oui, mais les gars ils se rendent pas compte que les autres nous prennent pour des cons, et que j’essaie autant que possible de sauver ce qu’on peut encore sauver. Mais les plans sont déjà complètement faits, les décisions ont déjà toutes été prises dans les bureaux des ingénieurs. Seulement douze vendeurs pourront avoir une place, douze ! Et on est facilement une trentaine, sans compter les manœuvres. […]

Le nouveau marché a été inauguré officiellement en 2002, au moment même du Sommet mondial sur le développement durable à Johannesburg où, justement, on m’a chargé de représenter le Mouvement. À mon retour, je suis impressionné de découvrir tous ces stands avec l’eau courante à volonté, le nettoyage quotidien qui fait disparaître les odeurs autrefois répugnantes, les immenses frigos, les machines pour produire la glace, les sanitaires... Autre nouveauté radicale : l’interdiction complète du commerce de l’alcool dans l’enceinte du marché.

Dastan se retrouve sous un espace couvert à proximité des grilleurs qui, eux, suffoquent sur leurs fourneaux, dans leurs stands dépourvus de cheminées, envahis par une fumée qui reste prisonnière des tôles trop basses.

Un matin encore – c’est toujours à l’aube que nous parviennent les malheurs de la nuit –, Shani, un de ceux qui ont participé à l’émission de télé, d’habitude si fier, vient nous trouver, regard oppressé, vêtements maculés de sang. Il reste dehors, attendant que je vienne lui parler. Puis il m’entraîne un peu à l’écart et, avant même de dire un mot, il enlève son tee-shirt, laissant apparaître son dos et ses bras lacérés d’horribles blessures. Il dit :

– Ils ne m’ont pas seulement battu, monsieur Nicolas. Et ils étaient cinq. […]

– Qu’est-ce qui s’est passé, Shani ? Raconte.

Ses yeux se perdent sur la rue encore déserte. Il explique :

– Depuis qu’il y a le nouveau marché, on n’a plus rien à manger. Moi, encore, je suis parmi les plus costauds. Mais t’as vu Rambo, il a attrapé quelque chose de grave, il ne peut plus se lever. On est tous obligés de se cacher de l’autre côté de la lagune. Une nuit, j’ai piqué à manger dans un kiosque à l’intérieur des grilles. Ce soir-là, on s’est tous régalés. Alors, cette nuit, j’ai voulu retenter le coup, mais je me suis fait choper. Le propriétaire m’attendait avec ses copains. Ils m’ont emmené. Loin. Ils m’ont ficelé face contre un arbre. Après, ils m’ont frappé avec tout ce qu’ils avaient sous la main et puis, l’un après l’autre...

Incapable de lui dire quoi que ce soit, je l’entoure du bras. C’est lui qui reprend, résolu :

– Il faut que je fasse le test du sida maintenant, monsieur Nicolas. J’ai la trouille. Et je peux plus rester à Dar es Salaam. Faut que je rentre chez ma grand-mère. Plus jamais je ne reviendrai ici.

Je l’emmène chez un ami médecin, dont je suis sûr de la totale discrétion. Il ne mâche pas ses mots : « Tu as de la chance. Tu aurais pu finir mort dans un champ. Personne ne l’aurait jamais su. » Sans réponse encore à sa question sur le sida, Shani, en sortant, me dit, un peu rasséréné : « Il est bien, ce type. »

Moins d’une semaine après, il sera dans un bus pour retourner chez sa grand-mère.

Shani est « peut-être » tiré d’affaire, mais les Rambo, Kusu et leurs amis, qui auparavant guidaient les conducteurs vers des places libres autour du marché, n’ont plus rien à faire, les voitures n’ayant plus le droit de se garer en dehors des parkings payants. Plus question non plus de courir derrière un camion à se bousculer pour le décharger. Un groupe de gardiens en uniforme empêche toute personne sans badge de se faire embaucher dans l’enceinte. Dans leur guérite à l’entrée, je vois ces vigiles livrer régulièrement des intrus à la police, souvent quelqu’un que je connais.

Qui peut nous dire ce qu’il faut faire pour tous ces jeunes désormais considérés « comme du gibier plus que comme des hommes » (comme ils disent eux-mêmes) ? À ma connaissance, personne n’a pris la défense des travailleurs exclus du nouveau marché.

Au sommet de Johannesburg, on parlait des « objectifs du millénaire » fixés par les Nations unies, en particulier celui de commencer par éliminer « la moitié » de la pauvreté dans le monde d’ici 2015.

Ceux du marché faisaient sans doute partie de « l’autre moitié ». Il leur faudrait encore patienter...

1 Allusion à l’année sabbatique qu’a prise l’auteur après huit ans de volontariat en Tanzanie.

1 Allusion à l’année sabbatique qu’a prise l’auteur après huit ans de volontariat en Tanzanie.

Niek Tweehuysen

Niek Tweehuysen a vécu et travaillé sur quatre continents avant de s’installer en Tanzanie pendant huit ans comme volontaire d’ATD Quart Monde.

By this author

Jean-Michel Defromont

Jean-Michel Defromont, également volontaire d’ATD Quart Monde, est écrivain et a soutenu Niek Tweehuysen dans l’élaboration de son projet d’écriture.

By this author

CC BY-NC-ND