« Apprendre ? Oui, on aime ! »

Julieta Pino Amachi and Annelies Wuillemin

References

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Julieta Pino Amachi and Annelies Wuillemin, « « Apprendre ? Oui, on aime ! » », Revue Quart Monde [Online], 228 | 2013/4, Online since 05 May 2014, connection on 23 January 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5687

Une éducation pour tous dans un esprit de coopération entre tous les acteurs ne peut se passer de la réflexion des enfants sur ce qui favorise leurs apprentissages. Cet article présente une synthèse des messages recueillis dans le cadre d’une campagne mondiale menée de 2010 à 2012 et touchant près de quatre mille enfants.

Index chronologique

2013/4

Pour marquer le vingtième anniversaire de la Convention relative aux Droits de l’Enfant, en Novembre 2009, des jeunes délégués2 avaient rencontré les responsables du Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme à  Genève. Ils y avaient parlé au nom de ceux et celles du monde entier qui, par-delà la diversité de leurs expériences respectives, partagent une même histoire commune : celle du refus de la misère. Leurs apports avaient en particulier souligné combien « apprendre » occupait une place centrale dans leur vie quotidienne. La campagne de Tapori international Ce dont j'ai besoin pour bien apprendre 3 a fait suite à cette rencontre.

Objectifs de la campagne

En proposant cette campagne, les objectifs étaient :

Approfondir la compréhension de ce qui permet aux enfants d’apprendre : avec qui, avec quoi et comment. Et cela à partir de leur pensée et leur réflexion, avec leurs mots d’enfants, sur ce sujet très important : « apprendre ».

Valoriser l’intelligence des enfants, y compris ceux qui n’ont pas la chance d’aller à l’école. Ils sont porteurs de connaissances et de savoir-faire, dont le monde ne doit pas se priver.

Découvrir le monde auquel les enfants aspirent pour que tous réussissent à apprendre.

Il apparut très vite que cette campagne suscitait un grand intérêt chez les enfants.

Leurs messages et travaux d'expression ont touché à cinq  aspects importants de la question :

Apprendre et se soutenir en famille - « Ma tante est aveugle. Je lui prépare à manger. Je ne lui demande pas d'argent. Pendant un certain temps, nous n'avions pas l’électricité à la maison. Ma tante m'a aidée en me laissant faire mes devoirs chez elle. Mon oncle devait l'envoyer dans un couvent parce qu'il n'y avait personne pour s'occuper d'elle. C'est pour cela que je lui prépare à manger. Ce ne sont pas seulement les enfants qu'il ne faut pas mette dans un coin. Les grandes personnes aussi il ne faut pas les mettre dans un coin. » Cloé, Île Maurice.

C'est important de bien apprendre - « Nous voulons que tous les enfants puissent avoir la chance d’apprendre pour acquérir le savoir. Le savoir, c’est très important, car nous pouvons l’utiliser pour régler les problèmes de chaque jour et cela de la façon la plus correcte. » Supason et Muay, Thaïlande.

« On se sent mal de ne pas apprendre les choses. On sait bien qu'on n'est pas préparé pour faire face aux difficultés qu'on rencontre. Mais on essaie encore et encore, jusqu'à réussir ! »  Cesar et Jhonny, Bolivie.

Pour bien apprendre j'ai besoin … - « Pour bien apprendre chacun a besoin d'être considéré, de donner son opinion et que son opinion soit prise en compte. Chacun a besoin d'avoir des copains. Pour bien apprendre j'ai besoin d'être écoutée et d'être protégée contre toute forme de discrimination, de la misère, enfin de la famine. » Rosine, République Démocratique du Congo.

Je n'apprends pas bien quand … - « Sans la paix je ne peux pas bien étudier. Si j'ai des soucis je ne peux pas apprendre, même si j'ai faim c'est plus dur. Si mes parents ne travaillent pas je ne peux pas avoir des fournitures scolaires. » Zinoui, Centrafrique.

S'aider pour bien apprendre. - « En heure de ‘vie en classe’ et en ‘éducation civique’, les professeurs nous proposent de chercher comment créer un climat d'amitié et de travail qui permette aux élèves de coopérer pour permettre à tous de réussir leur année scolaire. Nous les élèves, nous  sommes d'accord et en même temps nous avons du mal à croire que nous sommes capables d'y arriver.  Les professeurs en parlent à la réunion de rentrée aux parents. Ceux qui sont présents sont séduits par l'idée. Une maman dit que cela donnerait presque envie de retourner à l'école. » Paul et Morgan, France.

Un message adressé à tous les acteurs de l'éducation

En automne 2012 a commencé la mise en œuvre d'un recueil4 réunissant les contributions des enfants pour les faire partager aux adultes qui d'une manière ou d'une autre sont à leurs côtés dans le domaine de l'éducation, à commencer par leurs familles. Ces paroles d’enfants  contribuent à l’effort engagé au niveau de l’éducation pour tous dans un esprit de coopération entre tous les acteurs : élèves, enseignants, parents, communautés.

Sans prétendre être capable de tout cerner, mais avec l'appui complémentaire qu'apportent les observations quotidiennes des animateurs des groupes et du réseau Tapori dans le monde, il semble possible d'attester que :

Les enfants aiment apprendre, et si leur enthousiasme n'est pas brisé par l'échec, ils développent beaucoup d'ingéniosité pour contribuer aux conditions qui permettent de bien vivre scolarité et apprentissages :

quand les conditions de vie sont difficiles, ils soutiennent leur famille avec énergie, dans le quotidien avec ses contraintes pour que la vie soit meilleure.

 - ils se soutiennent mutuellement - surtout quand ils sont épaulés dans cet élan par des jeunes ou adultes référents - pour que le plus d'enfants possible accèdent à l'école et aux savoirs de la vie.

- ils ont une grande acuité à remarquer les enseignants de bonne volonté qui s'engagent pour la réussite de tous, et ils les soutiennent.

Les enfants aiment tout apprendre, ils ne hiérarchisent ni n'opposent les savoirs, quelle que soit leur origine : leur intérêt pour les savoirs les plus quotidiens de la vie transmis par leurs parents, frères et sœurs, cousins, oncles, voisins et voisines, est aussi manifeste que leur intérêt pour les savoirs formels de l'école, ceux du monde technique et scientifique ou issus de cultures éloignées de la leur.

Les enfants de tous milieux dénoncent que la guerre, la grande pauvreté, la santé inaccessible, la discrimination, la faim, la peur, le rejet, les stigmatisations sont des violences aiguës, qui entament la confiance en soi, et compromettent gravement les chances de réussir à apprendre ou d'accéder à une scolarité normale.

Les enfants sont généralement lucides sur la qualité des conditions de vie et de l'environnement qui sont nécessaires pour apprendre harmonieusement : ils savent jauger les moyens dont ils disposent ou non et nommer ceux qui seraient utiles mais manquent trop souvent.

Enfin, les enfants chérissent les liens, ils placent l'amitié, la bonne entente, les bonnes relations au rang des « essentiels » pour bien apprendre. C'est pourquoi ils sont aussi loquaces à lister les beaux gestes, les relations fécondes, les fêtes ou tout moment qui permet un lien positif entre les différentes composantes de leur vie qu'à révéler les ambiances difficiles, les préjugés et les rapports de force injustifiés.

Des responsabilités à prendre

Cet état des lieux à la fois large et précis des enfants réalisé entre 2010 et 2012, est d'une grande cohérence avec les constats des travaux réalisés dans cette même période par des groupes d'études organisés par ATD Quart Monde dans plusieurs pays et continents du monde réunissant des parents vivant la grande pauvreté, des parents solidaires et des acteurs de l'éducation.5 Les messages des enfants, autant que les conclusions concernant l'éducation de ces travaux concomitants, convient à une approche de l'éducation pour tous qui se doit d'être holistique, prenant en compte tous les domaines de la vie, et associant :

Un engagement fort pour la paix et la justice sociale dans le monde, que les écoles, institutions et organisations éducatives et culturelles doivent refléter pour que l'espoir des enfants reste vivace : toutes les générations, toutes les catégories sociales, toutes les origines, toutes les cultures, toutes les vies ne pourraient-elles s'y croiser, avoir une place et interagir dans les écoles et les lieux d'apprentissage de demain ?

Une mobilisation pour que les institutions éducatives et les moyens de l'éducation soient de véritables biens communs partagés entre tous, répartis équitablement dans les pays et pour toutes les populations : une priorité d'investissement des meilleurs moyens pour les enfants et les populations les plus éloignées des savoirs du monde verrait-elle enfin le jour ?

Des curriculums d'éducation qui rassemblent et honorent les savoirs quotidiens, éducatifs et culturels des familles et des communautés aux côtés des savoirs formels et techniques : les savoirs des enfants eux-mêmes, sans oublier les savoirs développés par les personnes et populations les plus éprouvées de nos sociétés trouveraient-ils enfin place aux côtés des savoirs formels et techniques ?

Des stratégies d'éducation qui placent la reconnaissance mutuelle et  l'entraide au centre des relations entre tous, enfants, parents, communautés, enseignants... : la coopération entre les apprenants deviendrait-elle alors la force motrice de la réussite de tous ?

Ce qui est finalement spectaculaire dans leurs messages, c'est que les enfants nous ont exposé sans détour un regard franc sur des réalités qui sont pour le moins difficiles à changer. Nous sommes donc défiés dans nos capacités d'acteurs d'éducation à être créatifs et compétents pour réaliser nos idéaux.

1 Tapori est un courant mondial d'amitié entre les enfants, animé par ATD Quart Monde. Des enfants de différents milieux créent des projets pour apprendre des enfants dont la vie quotidienne est très différente de la leur. Ils inventent une manière de vivre ensemble qui ne laisse personne de côté. Voir le site : www.tapori.org
2 Les délégués venaient de Bolivie, du Burkina Faso, de la République Démocratique du Congo, de France, d’Haïti, d’Irlande, des Philippines, de Pologne, de l'Île Maurice, des États-Unis d'Amérique et de Suisse.
3 Voir aussi l’article d'Agnès Maillard Romazzotti : De quoi les enfants ont-ils besoin pour bien apprendre ?, in Revue Quart Monde N°219 (2011).
4 Annelies Wuillemin et Julieta Pino Amachi, Apprendre ? Oui, on aime !, à paraître aux Éd. Quart Monde.
5 B.Coyne, X. Godinot, Q. Tran, T. Viard, Vers un développement durable qui n'oublie personne. Le défi de l'après-2015, Document de travail, juin 2013, pp. 14-17. Voir également le site www.atd-quartmonde.org
1 Tapori est un courant mondial d'amitié entre les enfants, animé par ATD Quart Monde. Des enfants de différents milieux créent des projets pour apprendre des enfants dont la vie quotidienne est très différente de la leur. Ils inventent une manière de vivre ensemble qui ne laisse personne de côté. Voir le site : www.tapori.org
2 Les délégués venaient de Bolivie, du Burkina Faso, de la République Démocratique du Congo, de France, d’Haïti, d’Irlande, des Philippines, de Pologne, de l'Île Maurice, des États-Unis d'Amérique et de Suisse.
3 Voir aussi l’article d'Agnès Maillard Romazzotti : De quoi les enfants ont-ils besoin pour bien apprendre ?, in Revue Quart Monde N°219 (2011).
4 Annelies Wuillemin et Julieta Pino Amachi, Apprendre ? Oui, on aime !, à paraître aux Éd. Quart Monde.
5 B.Coyne, X. Godinot, Q. Tran, T. Viard, Vers un développement durable qui n'oublie personne. Le défi de l'après-2015, Document de travail, juin 2013, pp. 14-17. Voir également le site www.atd-quartmonde.org

Julieta Pino Amachi

Annelies Wuillemin

Volontaires permanentes d’ATD Quart Monde, Annelies Wuillemin et Julieta Pino Amachi font partie de l’équipe du Secrétariat international de Tapori1 dont le siège se trouve à la Maison Joseph Wresinski à Genève (Suisse).

CC BY-NC-ND