Livre après livre Arlette Farge nous embarque dans l’histoire des pauvres, depuis ce jour où son professeur Robert Mandrou, « pionnier de l’histoire des mentalités » lui conseille de travailler la somme des documents de police des Archives nationales. Elles étaient conservées dans de mauvaises conditions. « On avait en quelque sorte mis la misère là-haut (ndlr en haut du bâtiment) sous la pluie… Non seulement ces gens étaient des pauvres, mais ils étaient réduits à ça, à l’oubli », dit-elle. Depuis, ces archives ont été classées et protégées.
En 2004 notamment, elle contribuait à la publication d’un livre intitulé Sans visages. L’impossible regard sur le pauvre, à propos, selon les auteurs, d’enfants trouvés, mendiants ou vagabonds du XVIIIe, prolétaires du XIXe, chômeurs ou SDF du XXe. Le point de convergence qui les avait menés à écrire ensemble était leur désir d’affronter la pauvreté des invisibles ou défigurés autrement.
C’est sous le prisme de Signalements de galériens et de délinquant·es qu’Arlette Farge écrit ce dernier livre, à partir d’un registre tenu par un concierge du château de la Tour Saint-Bernard, où étaient enfermés les forçats à Marseille, et un registre de signalements de forçats libérés ou évadés dont certains extraits glaçants des archives sont reproduits dans le livre et réécrits à la main par l’historienne dans un « rapport charnel » avec les archives.
De 1680 à 1748, on compte à peu près 1 000 galériens par année. C’est à Marseille qu’arrivent de toute la France les chaînes de forçats « chargés de fers et de chagrins ». Dès le départ, ils sont « signalés un à un de peur qu’en cas d’évasion, on ne puisse les retrouver ». Arlette Farge a lu « des listes entières de descriptions de visages écrits par les greffiers ou les inspecteurs de police … En dehors des protestants qui furent si touchés, ils sont de très petites conditions, environ 1/3 de soldats déserteurs, des petits voleurs et des contrebandiers, faux-sauniers, vagabonds ».
« Lisant aujourd’hui ces archives de police, je comprends, dit-elle, que je les vois ces visages… Ce sont mes yeux d’aujourd’hui qui voient ce que les contemporains, eux, ont vu tout à fait différemment ». Pour eux, « regarder, c’est juger », suspecter a priori, poursuivre sans relâche. Pour elle, « porter le regard sur ces damnés, c’est porter le regard sur la détresse des moins favorisés » et, citant Jacques Rancière, c’est découvrir un monde « fait d’êtres humains égaux en dignité ». C’est aussi « rendre hommage à Michel Foucault, constamment préoccupé par la vie des hommes infâmes », être secoué par ces bribes de vie. En collaboration avec le philosophe, elle a écrit Le désordre des familles (1982). Elle raconte qu’engagée comme lui auprès des prisonniers, elle leur apportait l’ouvrage Surveiller et punir du philosophe et qu’un jour ils l’avaient même brandi à travers leurs barreaux pour appuyer leur demande de respect de leurs droits les plus fondamentaux. En prison, au XVIIIe comme aujourd’hui, ne se rencontrent que la misère et l’oubli, dit‑elle.
Prenant le risque dans sa vie de chercheuse en Histoire de travailler ces archives de police, elle a été souvent isolée dans son travail considéré comme marginal. Aujourd’hui elle estime que le risque serait grand de « refermer ces voix », « peu entendues de l’Histoire », et elle est heureuse de voir qu’elle n’est plus seule ; elle est sollicitée notamment par la jeune génération, peut-être aussi à cause de l’actualité, dit-elle, que tant d’entre nous vivons mal. C’est aussi le choix, exprimé par Karelle Mémine, éditrice du livre.
Formée au fait que l’Histoire ne peut être mélangée au sentiment que l’on éprouve pour elle, pendant longtemps, elle n’a pas exposé son émotion dans ces livres. Elle a franchi cette barrière, ce qui apporte beaucoup à la lecture de ce livre, qui dénonce alors cette réalité cruelle, cette maltraitance institutionnelle dirait ATD Quart Monde : « La certitude qu’ici, quelque chose de l’humain au milieu du siècle des Lumières, a été broyé de manière éclatante. »

