N° 189, 2004/1   •  La rue n'a pas d'enfants
Dossier

Chances et risques d’une prise en charge

Jean-Paul Nana
  • publié en février 2004
Résumé
  • Français

Permettre à l’enfant qui a quitté sa famille d’y retourner voilà le but des structures d’accueil. Mais celles-ci n’ont-elles pas des effets pervers ? L’auteur s’interroge au cours d’un entretien dont voici des extraits.

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2004/1
Texte intégral

Au premier entretien, nous disons à l’enfant : « Il est sûr qu’un jour ou l’autre, il faut que nous découvrions ta famille. C’est l’une des conditions. Nous ne pouvons pas te prendre si nous ne connaissons pas ta famille puisque tu ne vas pas rester éternellement avec nous. Notre but est que tu retournes un jour en famille. » Généralement, lorsque l’enfant n’est pas d’accord, nous lui disons : « Nous ne pourrons pas travailler ensemble. »

Si nous ne pouvons ni trouver sa famille ni connaître ses réalités familiales, nous ne pouvons pas travailler à ce que l’enfant y retourne. S’il ne peut pas aller à la maison, ce n’est pas la peine que nous commencions le travail. Nous n’allons pas le garder. Nous-mêmes, nous limitons le nombre d’années de prise en charge. Nous ne voulons même pas dépasser un an, quelle que soit notre disponibilité. L’enfant vient d’une famille. Il sait qu’un homme ne peut pas vivre en l’air sans s’accrocher à une communauté et que la première communauté, c’est la famille.

Dans ce travail, il faut toujours impliquer les parents, même s’ils sont pauvres, parce que le problème n’est pas franchement d’ordre matériel. Aussi pauvre qu’il soit, un parent peut apporter quelque chose dans le travail d’accompagnement d’un jeune pour en faire un citoyen. Le fait que l’enfant sente que son père ou sa mère s’intéresse à lui aide le travail de l’éducateur auprès de l’enfant. Même si l’enfant est pris en charge dans une structure, il serait bien que le parent passe le voir de temps en temps.

Si l’enfant voit qu’après nous, c’est le vide, comment fera-t-il ? Il sait qu’il est avec nous pour un temps, il faut qu’il trouve quelque chose à quoi s’accrocher. Cette chose, c’est la famille. Si elle n’existe pas à ses yeux, si les parents ne s’intéressent pas à lui, ce que nous faisons risque de n’avoir aucun effet. La préoccupation d’un enfant, c’est : « Et après ? » Si nous n’avons pas de réponse à cette question, tout ce que nous faisons n’avance plus.

Il faut donc absolument impliquer les parents. Qu’ils prennent conscience que, quels que soient leurs moyens ou leurs ressources, s’ils ne sont pas impliqués, les résultats seront toujours en deçà des attentes.

Une finalité : le retour en famille

Le retour en famille n’est pas une alternative, c’est une finalité (à moins que la famille n’existe vraiment pas). Il faut travailler à ce retour parce que personne ne peut remplacer une famille. Mais quelle perception de sa famille l’enfant a-t-il ? Jusqu’où peut-il compter sur elle ? C’est cette confiance qu’il faut recréer au niveau de l'enfant et de la famille.

Le renouement familial, ce n’est pas forcément de réintégrer la famille et d’y vivre. Ce renouement peut être une première phase qui va aboutir au retour en famille, c’est-à-dire au fait que physiquement on puisse se rencontrer. La résolution des problèmes qui se posent peut faire partie du renouement des liens familiaux. La confiance étant créée, l’enfant peut périodiquement rendre visite à ses parents, accompagné ou seul. A un moment donné, il décide de retourner dans son village et de s’y installer en menant une activité génératrice de revenus.

Préparer à accueillir

Quand nous reconduisons un enfant à la maison, souvent ça ne réussit pas. Au bout d’un temps, l’enfant revient dans la rue. Je vois deux raisons à cela. D’une part, le travail de stabilisation réalisé auprès de lui n’est souvent pas suffisant et d’autre part, le travail de préparation des familles pour accueillir l’enfant est presque inexistant parce qu’il coûte cher. Si un enfant de la rue à Ouagadougou a sa famille à Fada, une seule visite à domicile ne nous permet pas de connaître la situation de la famille et de travailler à ce qu’elle accepte à nouveau son enfant. Il y a la distance et un seul voyage ne suffit pas pour qu’un parent puisse avoir confiance en nous, pour nous raconter les vraies raisons qui ont poussé l’enfant dans la rue. Lorsque nous prenons du temps, nous nous rendons compte par exemple que la maman est décédée, qu’une autre femme est venue et que les relations avec l’enfant n’étaient pas bonnes. Ou bien l’enfant a beaucoup grandi chez une grand-mère. Ou bien la famille est une famille recomposée ou encore le papa a pris une deuxième femme et ses enfants la rejettent. Il y a la pauvreté, mais il n’y a pas une seule cause. C’est peut-être la combinaison de plusieurs causes qui pousse les enfants à aller dans la rue.

D’une façon générale, la plupart des familles qui ont des enfants à la rue sont des familles pauvres en moyens d’existence. Souvent, elles nous disent : « Vraiment, que Dieu vous garde, c'est votre enfant, avec ce que vous faites. » Comme si eux-mêmes étaient en dehors. Alors que notre travail est de leur faire comprendre que, même si c’est nous qui avons rencontré l’enfant, nous devons nous mettre ensemble. Parfois, certains parents ne veulent pas que leur enfant revienne à la maison et demandent qu’il soit mis en internat. Souvent, d’autres ne veulent pas que leur enfant vienne en congé ou en vacances. Comme s’ils voulaient se débarrasser de lui.

Il est souvent dit que les parents sont trop méchants avec leurs enfants. Mais en réalité ils nous disent rarement qu’ils ne veulent pas de leur enfant. Cela arrive, mais dans des cas isolés. Généralement, quand nous accompagnons un enfant à la maison pour la première fois, il arrive que toute la famille pleure avec nous. Elle ne sait même pas pourquoi l’enfant l’a quittée il y a trois, cinq ou huit ans. Parfois, elle le croyait mort.

Si les parents sont décédés, quelqu’un d’autre est amené à prendre l’enfant en charge, un peu par obligation.

Mais j’ai très rarement eu à subir un rejet catégorique, même au niveau des internats. En neuf ans, j’ai vu un seul cas où l’éducateur ayant amené un enfant en famille a entendu son père lui dire : « Allez le vendre, ce n’est pas mon problème ! » Mon collègue a dû négocier pendant trois jours et à la fin, les parents ont quand même accepté de le prendre.

Les enfants et les structures

Paradoxalement, lorsque les enfants sont recueillis par des structures comme le projet de la Croix-Rouge, où les conditions de vie sont relativement très bonnes, comparées à la rue, ils n’y restent pas. La rue, malgré ses difficultés, a ses joies. Dans la rue, les enfants sont très libres, ils organisent leur vie comme ils l’entendent. Lorsqu’on les sensibilise pour les amener dans une structure, il leur faut faire un nouvel apprentissage : se lever, manger, descendre à l’atelier à telle heure. Ils ne sont pas du tout habitués à une vie si organisée.

A la Croix-Rouge, la prise en charge est complète et très bonne : les enfants mangent mieux que chez moi, ils ne dorment pas à terre, ils ont des lits, ils ont des activités de formation, même des jeux (ballons, baby-foot, jeux de société). C’est un internat. Et les éducateurs font des visites à domicile pour découvrir les parents des enfants, quel que soit l’endroit où ils se trouvent.

Dans tous les domaines, il y a le minimum pour qu’un enfant puisse être à l’aise. En dépit de tout cela, beaucoup d’enfants retournent dans la rue. Les enfants ne s’approprient pas les structures. Ils peuvent y rester un certain temps et retourner dans la rue quand cela leur plaît.

Un encouragement à partir ?

On pourrait même dire qu’il existe une certaine complicité de la part de certains de ceux qui interviennent dans ces centres. À ce moment, ces structures ont des effets pervers parce qu’elles risquent de devenir comme une forme d’encouragement à quitter les familles. Lorsque nous prenons les enfants, ils sont bien entretenus et soignés. Ils peuvent aller en classe ou en atelier en fonction de leurs aptitudes. Le jour où nous découvrons leur famille, nous prenons un véhicule et un éducateur accompagne l’enfant. Au village, tout le monde nous regarde, les autres enfants arrivent. Tous voient que cet enfant est bien habillé. Il est comme un héros. Dans ce contexte, cela peut inciter les autres enfants restés à la maison à vouloir partir, et peut-être même amener des parents à leur dire : « Celui-là est parti en ville, voilà comment il est devenu. Toi, tu es là assis, tu n'es pas débrouillard. » C’est un peu ma crainte.

Pour citer cet article Jean-Paul Nana, « Chances et risques d’une prise en charge », La rue n'a pas d'enfants, Année 2004, Revue Quart Monde, Dossier, mis à jour le : 24/10/2008,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1230.
Auteur

Jean-Paul Nana

Jean-Paul Nana est directeur général du Centre d’éducation spécialisée et de formation (CESF) du ministère de l’Action sociale et de la solidarité nationale, au Burkina Faso.