N° 189, 2004/1   •  La rue n'a pas d'enfants
Dossier

Evariste

Joël Karpandji
  • publié en février 2004
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République Centrafricaine

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2004/1
Texte intégral

Il est difficile de se trouver devant un enfant qui semble avoir coupé les liens avec sa famille, quand les circonstances ne permettent pas de rencontrer celle-ci. Que peut-on faire alors ? Sans doute respecter ses silences, mais le chemin pour gagner sa confiance risque d’être long. Extraits d’un récit.

J’ai rencontré Evariste pour la première fois en 1990 sur un grand marché de la ville. A son air timide, j’ai vu qu’il n’était pas habitué à la rue. Je l’ai approché et lui ai proposé de le revoir. C’est alors que j’ai pu lui parler plus longuement. Il m’a dit avoir huit ans et il a ajouté : « J’ai trop souffert dans ma famille. Mes parents m’ont traité de sorcier. » Après avoir prononcé ce mot, il s’est tu pendant un moment en baissant la tête et je suis resté avec lui en silence. A chaque nouvelle rencontre, j’essayais de mieux comprendre sa situation, tout en lui laissant le temps d’avoir confiance.

Un jour je l’ai cherché en vain. Je ne l’ai plus revu pendant deux ans. Quand il a réapparu, je ne l’ai pas reconnu et c’est lui qui m’a interpellé. Il m’a expliqué qu’il s’était rendu à B., en région.

Il fréquentait régulièrement la bibliothèque de rue qu’on faisait près du grand marché et il me disait qu’il voulait « faire la vraie école. » Je l’ai invité à la Cour aux cent métiers. Il m’a demandé : « C’est payant ? » A la Cour, quand il a vu un tableau dans une des pièces, il m’a demandé : « La case du savoir, c’est une école ? C’est payant ? » Je lui ai répondu que c’était l’endroit où on faisait de l’alphabétisation et que c’était gratuit. « Si tu veux apprendre, viens lundi prochain et nous verrons si tu peux t’intégrer » Il voulait savoir aussi s’il pouvait manger et dormir à la Cour aux cent métiers. Je lui ai dit qu’il devait trouver cela chez ses parents. Il m’a répondu : « Je n’ai pas de parents. » Je pensais qu’ils étaient morts. « Non, mais ce ne sont plus mes parents. » J’ai voulu le rassurer : « Si tu n’as plus tes parents, tes amis sont là, ils peuvent t’aider, ils sont tes frères. Est-ce que tu as des cousins, des tantes ? » Il m’a confié qu’il avait une tante. Je lui ai donc dit : « Voilà, c’est elle tes parents. » Il a ri et s’est échappé pour rejoindre les autres.

Deux jours après, il est venu seul à la Cour aux cent métiers et je lui ai demandé de rejoindre le groupe des plus petits, mais il a insisté pour être avec les jeunes dans la salle de classe, où le responsable l’a accepté. Après le cours, j’ai pris le temps de rester avec lui pour savoir où sont ses parents. C’est là qu’Evariste a eu le courage de me dire que son père est à Bangui et que sa mère s’est remariée à B. Son père s’est remarié aussi et sa nouvelle femme ne lui donnait pas assez à manger. Il n’allait pas à l’école. Elle l’a aussi accusé d’être à l’origine de plusieurs décès dans la famille. Il est parti vivre chez sa tante, il avait faim, il a volé de la nourriture et son père l’a frappé. Alors il a quitté la maison de sa tante et dormait chez des amis ou dans la rue. Quand sa maman a appris que son fils était envoûté, elle l’a repris à B. pour le faire exorciser par un pasteur. Ce pasteur l’a gardé pendant une semaine, puis il a dit avoir échoué et a chassé l’enfant. Evariste a fui vers Bangui, à pied. Il m’a dit qu’il avait alors onze ans.

Je l’ai aussi invité chez moi, pour chercher ensemble comment répondre à ses besoins. Quand il est arrivé, mes enfants l’ont fui parce qu’il était sale et portait des habits déchirés ; ma femme, elle, l’a salué, lui a demandé son nom, l’a invité à s’asseoir et nous a laissés seuls.

Evariste m’a alors raconté qu’une femme, M., qu’il appelle sa « nourrice », l’avait rencontré sur le marché et lui avait proposé de le prendre chez elle. Mais il n’y est resté que deux jours. Au bout d’une semaine, M. est revenue le chercher et lui a proposé de se charger de sa scolarité et de le loger. En contrepartie, elle lui demandait de l’aider à vendre des beignets. Ainsi chaque jour, il partait vendre tôt le matin et rentrait tard le soir. Mais il a attendu en vain d’être inscrit à l’école. Un jour M. l’a accusé de voler l’argent de la vente et l’a chassé de chez elle.

Je lui ai demandé s’il voulait retourner chez ses parents. Il m’a répondu : « Non, pas pour le moment ! » Il voulait devenir grand et avoir de l’argent. Je lui ai demandé ce qu’il voulait faire comme métier plus tard. Son projet, c’était de devenir menuisier, d’avoir beaucoup d’argent et d’en faire ce qu’il voulait.

Trois mois plus tard, il m’a invité chez M. pour que je voie où il dormait. Sa « nourrice » était absente. Dans la cour, il y avait la maison où habite M. et une petite pièce où il logeait. Un enfant est venu nous saluer. Evariste m’a fait entrer dans sa chambre et asseoir sur son lit. Il m’a présenté le garçon qui nous avait salués. Je lui ai demandé si c’était l’ami avec qui il avait l’habitude de marcher dans la rue : « Non, c’est mon copain Jean, il habite ce quartier » ; puis je lui ai demandé comment il faisait pour manger : « Je me débrouille dans la rue. Si je ne trouve rien, je ne mange pas. » J’ai compris ce jour-là que sa « nourrice » ne le faisait plus vendre ses beignets, ne lui donnait plus à manger mais qu’elle lui avait laissé sa chambre.

Après cette visite, il n’est plus revenu à la Cour aux cent métiers mais il restait assidu à la bibliothèque de rue. Je pense que c’est parce qu’il voulait fréquenter une « vraie » école.

Une chance d’avenir ?

En 1997, la bibliothèque de rue ayant cessé à cause de la situation dans le pays, j’ai rejoint La Voix du Cœur et je n’ai revu Evariste qu’en 2000, sur le grand marché. Il avait une grande plaie et je lui ai dit de venir au centre pour se faire soigner. Quinze jours plus tard, un de ses amis l’a amené au centre où il a été accueilli par un responsable qui l’a conduit à l’infirmerie. En sortant de l’infirmerie, il a été étonné de me voir dans la salle de classe où je faisais l’animation autour du livre. Il est entré et des enfants qui le connaissaient l’ont interpellé. Il s’est assis auprès d’eux et s’est mis à feuilleter des livres. Puis il m’a demandé : « Quand est-ce qu’on fera l’école ici ? » Je l’ai orienté vers la personne chargée de l’enseignement. Plus tard, je me suis renseigné auprès de l’encadreur pour connaître la filiation d’Evariste. Car durant toutes ces années, il ne m’avait jamais parlé du vrai nom de ses parents. A l’encadreur, il n’avait donné en fait aucune indication précise sinon qu’il voulait être menuisier.

Il est revenu régulièrement pour se faire soigner, mais aussi pour manger, se laver et avoir un endroit où jouer. Tous les animateurs avaient de l’estime pour lui et avaient compris qu’il voulait apprendre quelque chose. Il a accepté la proposition d’une remise à niveau pendant neuf mois et a été hébergé au centre. Puis il a été orienté dans un autre centre, Sara Mbi Ga Zo, pour se former en menuiserie durant six mois, en compagnie de trois autres enfants. Pendant cette formation, il a acquis une attitude d’adulte, développant son esprit, son intelligence et son langage.

Je n’ai jamais rencontré les parents d’Evariste. Un de ses cousins a dit un jour à un encadreur de La Voix du Cœur : « Sa place n’est plus chez nous, vous pouvez le garder. » A cause de toutes les souffrances qu’il a subies, Evariste a rompu tout contact avec sa famille.

Après l’apprentissage, il m’a dit qu’il voulait devenir formateur de menuiserie. Il est resté encore trois mois à La Voix du Cœur, en attendant une place pour un stage. L’attente se faisant longue, il s’est découragé et il est parti. C’était en 2001. Plus tard, la personne chargée de la réinsertion a voulu qu’il revienne, un organisme pouvant lui accorder une aide financière pour son installation. Mais Evariste a refusé disant qu’il allait se débrouiller tout seul. Je l’ai rencontré au centre ville et j’ai essayé sans succès de le convaincre. Il m’a répondu qu’il avait la connaissance de la menuiserie en lui et qu’elle resterait toujours, que plus tard il achèterait lui-même les matériaux pour travailler.

Je suis passé plusieurs fois en ville pour le saluer et l’encourager. Je ne manquais pas de lui dire de faire son retour dans sa famille, que sa place n’était pas dans la rue. Il me disait qu’il allait y arriver tout seul, qu’il allait bâtir son foyer par lui-même.

En mai 2003, j’ai revu Evariste en ville. La guerre ravageait mon pays. Il m’a dit qu’il s’était engagé dans les troupes du colonel B. Il avait fait deux mois d’entraînement mais finalement, il n’avait pas été recruté.

Pour citer cet article Joël Karpandji, « Evariste », La rue n'a pas d'enfants, Année 2004, Revue Quart Monde, Dossier, mis à jour le : 01/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1240.
Auteur

Joël Karpandji

Joël Karpandji est ami du Mouvement ATD Quart Monde depuis 1988. Il a animé des ateliers à la Cour aux cent métiers et une bibliothèque de rue, à Bangui (République centrafricaine). Depuis 1997, il est animateur à La Voix du Cœur, un centre d’accueil pour des enfants vivant dans la rue.