Priorité aux demandeurs d'emploi les plus délaissés

Loïc Richard

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Loïc Richard, « Priorité aux demandeurs d'emploi les plus délaissés », Revue Quart Monde [Online], 190 | 2004/2, Online since 05 November 2004, connection on 22 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1359

Mobiliser des chefs d’entreprise, leur demander de s’engager à promouvoir l’accès  à un emploi stable pour les publics les plus en difficulté, n’est-ce pas le souci premier de tous ceux qui assument des responsabilités dans le domaine de l’insertion professionnelle ?

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Entreprise, Emploi, Chômage

Denis Prost : Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre la responsabilité qui est la vôtre aujourd’hui ?

Loïc Richard : Si je relis mon parcours, je note trois étapes importantes. J’ai bénéficié de ce que j’appelle « la rampe de lancement chrétienne ». Je pense avoir été fidèle à ce que mes parents m’ont appris, à savoir : on ne mène pas sa vie tout seul, on la réussit avec les autres. Si on est utile aux autres, on est au cœur de l’Evangile. Mais, cette formation chrétienne ne m’avait pas sans doute préparé à rechercher les causes de la misère, des inégalités.

Une rencontre forte pour moi, c’est mai 68. J’ai découvert qu’il y avait des causes structurelles à la pauvreté. J’ai même crû un moment - retour du balancier - qu'en s’attaquant aux structures on résoudrait tous les problèmes. Je suis plus nuancé aujourd’hui. Dans mon travail d’insertion professionnelle je cherche à agir sur les causes mais je cherche aussi à agir avec chaque personne pour que l'individu trouve sa place par du travail plutôt que par des minima sociaux. Ma motivation est de faire bouger l’économique, et de ne pas se satisfaire de distribuer des aides sociales.

Le troisième moment important pour moi est a été celui de l’engagement syndical à la CFDT, en travaillant à un syndicalisme non corporatiste. Dans ma responsabilité actuelle, j’ai La chance d’avoir une profession où j’agis avec mes convictions personnelles.

Parfois je suis découragé. Mais l’Evangile m’a appris que tout homme a des talents ; à ns de les valoriser. J’ai toujours dans mon bureau une photo découpée dans un hebdomadaire. Elle représente un vieux monsieur voûté, coiffé d’un chapeau, assis à la terrasse d’un café devant un verre de vin. Elle est accompagnée de cette légende : « Méfiance, cet homme a l’air au chômage depuis longtemps ». L’homme en question, c’est… Prévert ! C’est pour moi le rappel permanent que comme tout le monde je suis en danger de classer et de stigmatiser les personnes.

D.P. : Vous êtes donc engagé dans le Plan local pour l’insertion et l’emploi…

L.R. : Oui, je suis au PLIE. J’ai d’abord été embauché en 1988 à l’arrivée du revenu minimum d’insertion. Les élus de la ville de Rennes trouvaient qu’au centre communal d’action sociale (CCAS), le social était trop séparé de l’économique. Ils ont vu, avec l’arrivée du revenu minimum d’insertion (RMI) l’occasion d’une liaison avec l’emploi. Je venais du monde de l’entreprise. J’avais travaillé dans un hypermarché. Permanent syndical, je m’étais occupé des petites entreprises, des employés de maison, de la convention collective de la coiffure... On m’a donc recruté sur la base de cette expérience.

D.P. : Comment avez-vous pu mobiliser les chefs d’entreprise ?

L.R. : Au début, nous avons fait des binômes : toute notre équipe d’animateurs d’insertion pour le RMI était en binôme avec des chefs d’entreprise du Centre des jeunes dirigeants(CJD).

Lorsque nous avons contacté le CJD nous savions bien qu’il n’y a pas de solution miracle. L’important, pour travailler ensemble, était de se connaître, de rapprocher les deux cultures : l’économique et le social. Chacun a d’abord passé une demi-journée sur le lieu de travail de l’autre. Ainsi des animateurs d’insertion sont allés dans l’entreprise. Ce sont de petits gestes mais qui ont entraîné des changements importants. Des deux côtés on ne voyait plus les choses de la même façon.

Puis, nous avons repéré des engagements de chefs d’entreprise qui pouvaient nous être utiles, par exemple des entretiens de conseil, des visites d’entreprise, des évaluations en milieu de travail. Nous avons commencé à utiliser ces outils. Avec l’aide de l’Union patronale et du CJD, nous avons ensuite envoyé un questionnaire aux chefs d’entreprise pour leur demander : « A quoi êtes-vous prêts à vous engager ? » ; c’est le phénomène de la boule de neige.

Nous avons également réalisé quatre pages spéciales dans Ouest France, pour expliquer le démarrage du PLIE et pour demander aux lecteurs de nous faire part de leurs idées. Nous avons reçu 600 réponses !

D.P. : Demander aux chefs d’entreprises un engagement c’est intéressant mais qu’est-ce qui en a résulté ?

L.R. : Ns avons beaucoup travaillé avec une méthode qu’on appelle IOD ‘Intervention sur l’offre et la demande). Ns avons fait des tables rondes entre demandeurs d’emploi et chefs d’entreprise. Le nombre de chefs d’entreprise qui ont voulu y participer a dépassé notre capacité de les organiser. Nous avons découvert que beaucoup d’entre eux trouvaient là un sens. Après le décloisonnement entre professionnels d’insertion et chefs d’entreprise, nous avons œuvré pour le décloisonnement entre demandeurs d’emploi et chefs d’entreprise.

La grosse opération dans ce domaine fut conduite avec Citroën. En 2000, Citroën propose deux mille embauches pour 6 mois. Nouvelle formidable ! Nous distribuons des papiers d’information pour la faire connaître. Rien ! Pas de candidats ! L’Agence pour l’emploi : « Il y a 4000 bénéficiaires du RMI ! Alors qu’est-ce que vous faites ? »

Une animatrice d’insertion avait invité huit personnes pour leur expliquer de quel travail il s’agissait. Ces huit personnes furent très intéressées. Je me suis dit alors : Il faut faire venir les gens ! Et nous avons mobilisé nos forces dans cette action.

Il a fallu d’abord vaincre la résistance de certains professionnels de l’insertion qui disaient : « J’ai autre chose à faire ! Ce n’est pas notre travail ! Je ne suis pas au service des entreprises ! » Les professionnels, souvent involontairement, ne sont pas toujours suffisamment actifs pour le lien entre les demandeurs d’emploi et les entreprises. Nous avons fait venir le directeur du personnel de Citroën pour leur parler en direct. Ceux-ci ont pu lui exposer tous leurs griefs : « Vous proposez un contrat de six mois, ce n’est pas suffisant ! Les horaires sont trop difficiles ! »

Puis, dans un deuxième temps, nous avons organisé une réunion d’information pour les demandeurs d’emploi, avec le directeur de Citroën. Nous avons été dépassés par le nombre, il y avait la queue dans la rue ! Trois cent cinquante personnes bénéficiaires du RMI ont été embauchées et certaines ont vu leur contrat prolongé. Le directeur de Citroën nous a avoué plus tard quelle avait été sa crainte de rencontrer ces bénéficiaires du RMI et sa conclusion a été : « Mais ce sont des personnes comme celles qui travaillent déjà aujourd’hui dans l’usine ». Des difficultés bien sûr, il y en a eu ; beaucoup de gens auraient souhaité un CDI, mais globalement cette initiative renforce notre volonté de faire confiance à la volonté travailler des demandeurs d’emploi.

D.P. : Y a-t-il des avancées pour accéder à un emploi stable ?

L.R. : Je me pose des questions sur ce point. Pris dans la logique de rapprochement entre l’économique et le social, ns avons peut-être eu trop tendance à défendre le travail à tout prix, même s’il est précaire. Il faut donner du choix aux personnes. Pour quitter le RMI, la personne veut avoir de la visibilité et de la sécurité pour son avenir. Aujourd’hui, la bataille pour des contrats stables est très importante.

D.P. : Pour favoriser la mobilité territoriale, le Conseil économique et social (CES) préconise le groupement d’employeurs. Qu’en pensez-vous ?

L.R. : Le rapport du CES est très intéressant et il est pour ns un point d’appui fort. Le groupement d’employeurs est une bonne idée, mais la mobilisation territoriale a des aspects multiples. Par exemple, en 2000, pour Citroën, nous nous heurtions à des problèmes de transport, en particulier pour les ouvriers qui commençaient leur travail à cinq heures du matin. Nous cherchions des réponses individuelles, du genre « payer un vélomoteur ». En 2004, Rennes Métropole, face à ce problème, a décidé de lancer une initiative d’envergure : organiser des lignes de bus à cette heure-là pour desservir la zone industrielle. Il est intéressant de voir que la sensibilité au public le plus en difficulté pour se déplacer a influencé l’organisation du transport de toute l’agglomération vers les entreprises et a donc pu avoir des incidences sur le développement de l’emploi. Ainsi l’attention à tous dans le cadre de la mobilisation territoriale peut profiter à tous, y compris aux entreprises.

D.P. : Tout le monde a donc intérêt à ce que chacun trouve sa place dans la vie économique ?

L.R. : Si l’on estime que la cohésion sociale est une condition du développement économique, je crois comme le dit le rapport du CES. qu’il faut repenser les dépenses sociales. Et là je retrouve le lien avec mon combat personnel : indemniser une personne au chômage coûte très cher.

On voit croître le budget des affaires sociales des conseils généraux et les patrons se plaignent de payer trop de charges sociales.

Il faut avoir le courage de dire que certains budgets sociaux pourraient être mieux utilisés, de manière plus active pour l'emploi : c’est l’idée du programme d’aide au retour à l’emploi (PARE), par exemple, mais c’est aussi l’idée de base du RMI qui lie insertion et revenu.

Offrons toutes leurs chances aux personnes qui sont là sans travail, multiplions les passerelles et les rencontres directes. Avec un accompagnement, il y a des possibilités pour de nombreux demandeurs d’emploi de trouver leur place en entreprise. Collectivement, il faut se creuser les méninges et se retrousser les manches. L’Europe a bien réussi à maîtriser l’inflation ; ne pourrait-elle pas déployer le même effort pour le plein emploi ?

Ns disons à Rennes que l’emploi pour tous, c’est une utopie, sans doute, mais c’est une utopie mobilisatrice.

Loïc Richard

Loïc Richard est directeur à Rennes du Plan Local d’Insertion par l’Economique (PLIE)

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