L'entreprise, acteur de l'intérêt général ?

Boubacar Macalou

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Boubacar Macalou, « L'entreprise, acteur de l'intérêt général ? », Revue Quart Monde [Online], 190 | 2004/2, Online since 05 November 2004, connection on 30 November 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1369

Les grandes entreprises ont aujourd’hui la responsabilité morale de s’impliquer dans l’économie locale et la possibilité de contribuer à son développement en permettant l’accès à l’emploi d’un public en difficulté. Encore faut-il vouloir mettre en œuvre une telle politique !

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Entreprise, Emploi

Joseph-Marie Bonkoungou : Pourquoi Evian Volvic s’est-elle engagée dans une politique sociale ?

Boubacar Macalou : Evian Volvic fait partie d’un groupe qui s’appelle Danone dont le double projet économique et social, lancé par son créateur Antoine Riboud, date des années 60. Dans ce domaine, il a été un précurseur. La performance économique est la vocation première de l’entreprise. Mais les résultats de ses activités influent directement sur son environnement local. A ce titre, nous avons la responsabilité morale de nous impliquer dans les débats qui animent notre territoire. C’est notre intérêt réciproque, parce qu’une entreprise n’est pas « suspendue en l’air ». Elle est inscrite dans un territoire, dans un environnement. Une entreprise toute seule dans le désert, ça n’existe pas. Nos salariés s’investissent bénévolement, volontairement, dans diverses associations en dehors de leur temps de travail. Ils cultivent de nombreux liens avec leur territoire. L’entreprise doit faire de même. Cet engagement réciproque est favorable aux deux parties : à l’entreprise, mais aussi au territoire.

Nous exploitons l’eau minérale issue de la nature. C’est dire que nous ne pouvons guère nous délocaliser. Nous occuper des sujets d’intérêt général, c’est aussi nous occuper de notre propre pérennité. Nous avons des responsabilités sociales à assumer vis-à-vis des citoyens habitant les lieux où sont implantées nos entreprises.

Ceci étant, il ne s’agit pas de faire le travail à la place des autres. Nous devons rester dans nos compétences propres pour apporter quelque chose aux territoires. Nous ne menons donc pas nos actions tout seuls. Nous collaborons avec les acteurs sociaux et les autres entreprises présentes dans notre environnement (institutions, élus locaux, établissements scolaires, etc. ), qui ont aussi des préoccupations de développement. Autour d’une action particulière qui intéresse un territoire donné, se retrouvent les acteurs qui ont des compétences spécifiques pour contribuer à cette action.

Concernant la formation des jeunes, par exemple, nous pensons avoir des compétences puisque nous avons des métiers qui les intéressent. Pour ce faire, nous essayons d’impliquer plusieurs acteurs : les entreprises du bassin d’emploi, la mission locale pour l’emploi, l’agence pour l’emploi (ANPE), la direction du Travail, les établissements scolaires concernés et les jeunes bien sûr. Nous prenons en charge la formation des tuteurs qui encadrent les stagiaires dans les entreprises.

J. M. B. : Quelles sont concrètement les actions que vous avez menées ?

B. M. : Nous menons des actions au niveau de la formation professionnelle des jeunes par l’alternance (contrats de qualification, d’apprentissage, initiative emploi en direction des adultes). Sur chacun de nos sites, les actions sont adaptées aux problématiques du territoire considéré.

Ainsi, par exemple, à Evian, nous menons une action qui s’appelle « Action spécifique femme ». Elle consiste à proposer à des femmes qui cherchent un emploi, des postes de travail traditionnellement réservés aux hommes, même s’ils ne sont pas typiquement masculins (magasinier par exemple) : « Si cela vous intéresse, nous sommes prêts à vous donner la formation nécessaire, à vous accompagner dans ce métier pour une période d’essai, afin que vous puissiez voir vous-même si ce métier vous convient ou pas ». Cette action est maintenant menée depuis trois années dans des entreprises locales.

Nous menons une autre forme d’action avec des jeunes en rupture scolaire, ne pouvant accéder directement au contrat d’apprentissage puisqu’ils n’ont pas le niveau requis. Elle est intitulée « Apprentissage plus ». Il s’agit d’un contrat d’orientation qui peut permettre d’accéder à terme à un certificat d’aptitude professionnelle (CAP). Ils découvrent ainsi deux ou trois métiers et choisissent en connaissance de cause. Ils peuvent donc se dire : « J’ai pratiqué ce métier pendant des semaines ou des mois, je suis presque sûr maintenant que c’est ce métier-là que je souhaiterais exercer ». Si c’est le cas, nous déterminons ses lacunes avec l’intéressé. Puis nous nous engageons à parvenir, avec le concours d’un établissement scolaire, à les combler. Ensuite nous le présentons à un CAP pour le métier qu’il a choisi.

De nombreuses actions de ce type s’adressent, sur chacun de nos sites, à des populations ayant une difficulté à surmonter. Ces projets, menés sous la responsabilité de la direction des ressources humaines, fonctionnent par l’intermédiaire de tuteurs qui accompagnent chaque jeune ou adulte. Nous impliquons également la hiérarchie pour que les tuteurs puissent disposer du temps nécessaire pour mener à bien leur accompagnement. Nous voulons donner à chaque personne que nous accueillons, sa chance pour acquérir une qualification et ensuite trouver un emploi.

J. M. B. : Que deviennent ces jeunes et adultes après leur formation ?

B. M. : Si des opportunités d’emploi se présentent chez nous, ces personnes peuvent postuler au même titre que les salariés. Même si nous ne menons pas cette politique avec un objectif de recrutement, plus de 10% des personnes ont été embauchées chez nous. Nous les accompagnons de toute façon dans des actions classiques de recherche d’emploi. Puisqu’ils sont formés sur des métiers pratiqués sur leur territoire, ils sont recrutés par les autres entreprises du territoire. Dans les métiers industriels, en gros 80 à 90% des personnes qui passent chez nous en contrat d’apprentissage, de qualification ou d’insertion, trouvent du travail immédiatement. C’est un peu plus difficile pour les métiers du tertiaire. Voilà, brièvement présentés, les grands axes de la politique que nous menons depuis une dizaine d’années.

J. M. B. : Quelles sont les difficultés rencontrées par rapport à cette politique ?

B. M. : Les difficultés bien sûr ne manquent pas. Cette politique, conçue avec certains critères, nous la menons avec nos salariés. Mais pour certains acteurs et certaines entreprises que nous sollicitons, l’adhésion n’est pas toujours spontanée. Cela n’est pourtant pas du mécénat ! C’est dire que nous prenons le temps de convaincre les acteurs pour leur donner le goût de s’occuper de leur environnement local. Donner une qualification et une expérience professionnelle aux jeunes qui sont sur notre territoire commun relève pourtant de l’intérêt de tous.

Chaque fois qu’un partenaire accepte de participer à une action initiée par nous, l’évolution de cette action et ses résultats positifs font de lui un partenaire convaincu. Beaucoup d’entreprises assument des responsabilités sociales sans le savoir. Quel salarié ou quel chef d’atelier n’a pas été une fois ou l’autre sollicité par un voisin, pour un jeune sans diplôme qui cherche du travail ou pour une personne qui a des problèmes et qui ne sait pas comment s’en sortir ? Chacun de nous a eu à faire face un jour ou l’autre à ce type de situation. Dans la proximité, chacun essaie d’apporter des solutions. Mais ces solutions n’auront jamais l’efficacité souhaitée si elles ne sont pas intégrées dans une démarche collective.

J. M. B. : Comment évaluez-vous les fruits de votre action et comment envisagez-vous l’avenir ?

B. M. B. : L’objectif que je vise au niveau de mon service à l’intérieur de mon entreprise, le voilà : convaincre chacun de nos salariés que nous avons tous au niveau individuel cette responsabilité morale de nous impliquer dans notre environnement local. Nous mesurons notre réussite au nombre de salariés qui nous suivent dans nos actions.

Un autre objectif est que les autres partenaires locaux considèrent l’entreprise privée comme un acteur du développement local. Ce qui n’est pas toujours le cas.

Mais le souhait d’œuvrer pour cette responsabilité sociale gagne chaque jour du terrain dans les mentalités. Je suis très optimiste à ce sujet.

Permettre l’accès à l’emploi d’un public plus ou moins en difficulté. Les résultats de 1998 à 2003

Emplois suite intervention ITEL1 dans le Chablais et le Forez : 102.

Emplois jeunes créés et suivis : 87.

InSèRes et Services à Domicile à Evian et Rungis : 49.

Chablais initiative : création d’entreprises 91, emplois créés : 207.

Emplois : 445.

Tuteurs formés : 130.

Personnes en alternance : Evian, Forez : Volvic .442.

Personnes en parcours insertion : Evian : 85

Entreprises visitées à Evian et Forez : 121.

1Implication Territoriale dans l’Economie locale
1Implication Territoriale dans l’Economie locale

Boubacar Macalou

Boubacar Macalou, d’origine sénégalaise, est manager du développement local. Il est chargé depuis 1992 de la responsabilité sociale et du développement durable au sein d’Evian Volvic. (Propos recueillis par Joseph-Marie Bonkoungou)

CC BY-NC-ND