«Tout le monde a besoin d'une part de rêve pour vivre»

Yannick de Taisne and Nathalie Corre

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Yannick de Taisne and Nathalie Corre, « «Tout le monde a besoin d'une part de rêve pour vivre» », Revue Quart Monde [Online], 173 | 2000/1, Online since 05 September 2000, connection on 24 November 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2118

Priver les exclus de notre société d'accéder aux moyens de se cultiver apparaît rarement comme une violence faite à l'homme, au même titre que la privation de pain ou de toit. Laure Adler a demandé à deux passionnés de cinéma de raconter comment ils partagent leur passion avec les plus défavorisés. (Propos recueillis par Laure Adler)

Laure Adler: Les nourritures terrestres sont essentielles, les nourritures imaginaires aussi, le plaisir, la convivialité, le fait de se retrouver dans un lieu ensemble pour communier en voyant des choses que notre société offre à tout instant, ne serait-ce que par les affiches. Nous vivons dans une société qui offre au regard ce à quoi les personnes exclues ne peuvent jamais accéder. Cette exclusion est bien réelle et nous empêche de créer un monde qui nous serait commun. Quand on est privé d'accès à la culture, on ne peut en parler, on ne peut communier, on n'est pas relié à l'autre. Yannick de Taisne, Nathalie Corre, comment avez-vous conçu votre action qui permet de restaurer un accès au monde en passant par le plaisir et le fait d'être ensemble ?

Yannick de Taisne : Il y a une dizaine d'années, j'ai créé une société qui fait du conseil en cinéma. Son rôle est de mettre les entreprises en contact avec le monde du cinéma.

En 1996, à trois amis, nous avons créé « Rendez-vous au cinéma ». Notre but est d'organiser des séances de projection de films grand public, en première exclusivité. Nous avons voulu que ces projections soient suivies d'échange sur le film, animé par de jeunes comédiens. Le public est composé de bénéficiaires et de bénévoles des « Restos du cœur. »

Pourquoi avons-nous créé cette association ? Pour nous, le cinéma fait partie de la vie, ce qui peut paraître paradoxal quand on n'y va plus ! Il peut y avoir de multiples raisons, mais malgré tout le cinéma est omniprésent, on en parle, on en entend parler, on voit les affiches dans la rue. Nous considérons que c'est un déclencheur important. Tout le monde a besoin d'une part de rêve pour vivre. De plus, le cinéma permet à la personne humaine de se penser dans la collectivité. La fiction, regardée ensemble, réfléchie ensemble, fait partie de l'élan collectif. Puisque le cinéma, notre métier, est pour tout le monde, nous avons voulu le mettre à la disposition de personnes qui en étaient écartées parce qu'elles sont dans le besoin en ce moment.

Concrètement, les invitations sont remises de la main à la main. La personne qui a remis l'invitation vient également. Les séances ont lieu le samedi matin. Après la projection, ceux qui le souhaitent restent pour participer à une discussion. Ce sont des moments privilégiés où nous voyons des liens se créer : des personnes venues seules repartent ensemble par exemple, des bénévoles et des bénéficiaires qui ont discuté ainsi ensemble acquièrent un autre regard, une autre perception les uns des autres.

Nous tenons à ce que les séances soient régulières : plus les gens sont dans le besoin, plus ils sont frustrés quand quelque chose cesse d'exister. On ne peut ainsi ouvrir un espace, une respiration, puis arrêter tout à coup.

C'est donc un vrai rendez-vous pour des personnes qui sont un peu perdues, dans la rue. Pour eux, dont le temps s'effiloche, avoir un rendez-vous régulier est très important.

Nathalie Corre : La première partie est donc la projection. C'est un moment intéressant parce qu'on vit ensemble le film, avec des rires, des moments de peur, des pleurs même.

A l'issue de la projection, on encourage les gens qui le désirent à rester pour discuter. C'est un peu comme tout un chacun au sortir d'une séance, encore sous l'émotion : on a besoin d'en parler, de demander comment on a trouvé le film... de donner ses sentiments à chaud sur un film. Pour des personnes qui ont peut-être perdu prise sur la parole, qui sont dans l'isolement, certaines ne parlant à personne depuis une semaine, dix jours... ces discussions sont vraiment un moment de plaisir : voir le film, se rencontrer, en parler, ça donne une sorte d'épaisseur à la vision. Cela manque aussi pour bon nombre de gens. C'est une relation au cinéma qu'on essaie de développer dans d'autres sphères. Là, on le fait de la manière la plus gratifiante parce que la plupart de ceux qui viennent ne sont pas gâtés et en profitent peut-être plus que d'autres.

L.A. : A travers votre initiative, vous restaurez ce qui était un des buts du cinéma. Le cinéma n'est pas simplement un moment de consommation où chacun est seul, face à l'écran et repart aussi seul. Le cinéma est aussi la possibilité de réfléchir, de voir le monde autrement, de permettre à chacun d'avoir des histoires.

N.C. : C'est gratifiant de voir des personnes venues seules repartir ensemble et continuer la discussion sur le trottoir, avec autant d'émotion, d'énergie.

Y.T. : Les personnes qui viennent peuvent en inviter d'autres. Elles qui sont souvent dans une situation où elles reçoivent, peuvent à leur tour donner. Des parents peuvent offrir une séance à leurs enfants.

Lorsqu'on laisse s'exprimer ceux qui n'ont pas la parole, ils nous livrent leur regard et enrichissent le nôtre par leur manière de voir. Ainsi, à la suite de la projection du film d'Alain Resnais "On connaît la chanson", un monsieur qui venait depuis trois ou quatre fois, restait au débat sans jamais parler, a levé la main et dit : "Je voudrais chanter une chanson". Il a chanté et tout le monde l'a applaudi. Ce monsieur en avait les larmes aux yeux. Tout d'un coup dans le fond de la salle un homme s'est mis à crier. Je lui dis qu'on pouvait se parler normalement. Il me répond : "Mais, monsieur, je n'ai parlé à personne depuis dix jours, je ne sais pas ce que ça veut dire, parler normalement." Cela a remis les choses à leur place. Puis il nous dit : "Ce film n'est pas sur la chanson française, c'est un réquisitoire contre les promoteurs immobiliers qui veulent raser Paris." Nous étions tous surpris. Or, en fait, la première scène du film c'est ça ; il avait un regard sur ce film, passionnant.

Je voudrais terminer en disant que, grâce à ces séances et ces discussions, j'ai mis des visages sur les personnes que je croise dans la rue, le métro... Elles sont devenues pour moi des personnes bien réelles, leur vie prend de l'épaisseur, à mes yeux, grâce à ce partage.

CC BY-NC-ND