Confiance en l’homme, confiance en la société

Antoine Kerhuel and Jean-Luc Vedrine

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Antoine Kerhuel and Jean-Luc Vedrine, « Confiance en l’homme, confiance en la société », Revue Quart Monde [Online], 173 | 2000/1, Online since 23 June 2020, connection on 24 November 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2122

Les divers dispositifs ou initiatives de lutte contre l'exclusion permettent-ils vraiment de construire des projets d'avenir, personnels, communautaires ou collectifs ? Vouloir « faire société ensemble » suppose réappropriations et réapprentissages. Cette contribution, fruit d'un groupe de travail, est extraite de leur intervention au colloque du CERAS "Enjeux humains et sociaux de quelques initiatives pour l'insertion » (4 décembre 1999)

L’exclusion porte atteinte aux personnes. Elle affecte aussi la société tout entière. La froideur des informations statistiques et la brutalité du langage parfois utilisé pour parler des exclus illustrent la violence faite aujourd’hui à des personnes bien vivantes, violence dont souffre également notre société. Une société qui laisse sur le bord de la route certains de ses membres est une société blessée et meurtrie, qui risque de voir altérer le sens des mots « citoyenneté » ou « république ». Le lien social lui-même est remis en cause, mis à mal.

Lorsque les discours tenus dans la lutte contre l’exclusion rappellent des droits fondamentaux, ils prennent position sur ce qui est dû à l’être humain en tant qu’être humain, sur la dignité de l’homme. Ce rappel a du prix, car il énonce ce que nous voulons vivre ensemble. Mais si, présupposant l’existence d’un individu souverain, autonome et responsable, ces discours en viennent à définir des outils de lutte contre l’exclusion sans tenir compte de la réalité des dépendances qui enferment les exclus, ils risquent d’en rajouter à la violence des faits. Ils peuvent alors traduire, voire renforcer, des sentiments de défiance à l’égard des exclus car il leur est ordonné de rentrer dans le rang sans qu’aucun moyen réaliste ne soit élaboré. Cette violence est fortement ressentie par de nombreux travailleurs sociaux chargés de faire tourner des dispositifs qui, bien souvent, sont bouleversés au gré des changements de gouvernement.

Et pourtant, divers dispositifs ou initiatives de lutte contre l’exclusion existent, et sont des outils précieux. Jusqu’à quel point permettent-ils de construire des projets - projet d’avenir élaboré par une personne en difficulté, projet commun bâti avec d’autres dans une relation, projet de société ? Cette dernière question invite à sonder le désir de « faire société ensemble » qui s’exprime dans les diverses mesures et initiatives de lutte contre l’exclusion. En effet, « lutter contre l’exclusion » signifie agir dans la durée pour rétablir (ou établir) une relation qui a été rompue (ou qui n’a jamais existé). Cette relation est observable sur trois plans.

Le lien social global

Les discours de lutte contre l’exclusion sont souvent empreints de solennité. C’est ce que montrent, par exemple, les articles 1 de la loi du 1er décembre 1988 instituant le revenu minimum d’insertion, ou de la loi d’orientation du 29 juillet 1998 relative à la lutte contre les exclusions1 Au nom d’une conception particulière de la dignité de l’homme en société, les représentants de la nation reconnaissent l’existence de droits qui doivent être assurés à chacun et à tous. Ces textes considèrent l’être humain comme un individu autonome et responsable, capable - en particulier - de passer contrat. Les mêmes textes manifestent aussi le souci d’assurer aux citoyens une égalité de traitement : personne ne doit bénéficier de droits ou avantages qui ne seraient pas accessibles à toute autre personne dans la même situation. La référence au mythe fondateur de l’individu républicain est claire ; le législateur et les responsables politiques n’ignorent pas non plus que ce mythe énonce également - et c’est en cela qu’il est fondateur - un horizon à ne jamais négliger.

En effet, la réalité semble bien éloignée de cet horizon. Le rappel de ces droits est cependant utile : il fixe une tâche, une perspective, un engagement de toute la société. Et il est important que ce rappel se traduise par la mise en place d’outils et dispositifs concrets de lutte contre l’exclusion. Mais le risque est grand de croire ou de se comporter comme si l’on croyait que la réalité se laisserait capturer par la définition d’outils ou leur mise en œuvre mécanique. Cette croyance aveugle en l’efficacité des dispositifs d’insertion qui seraient supposés apporter d’eux-mêmes une solution aux difficultés présentes a quelque chose d’un peu magique. Elle est aussi source de violence car elle nie les itinéraires concrets des personnes directement concernées. Malgré leur réelle nécessité, il est difficile de manier les dispositifs de lutte contre l’exclusion. Ces outils sont utiles dans la mesure où leur mise en œuvre rend possible l’émergence d’une parole échangée en pleine liberté, d’une parole qui ouvre à nouveau la possibilité de participer au jeu des relations sociales, dans leur diversité. La lutte contre l’exclusion est, semble-t-il, comme une pédagogie de la relation sociale qui s’adresse à chacun dans la société. Cette pédagogie est tournée vers le réapprentissage (l’apprentissage) d’un mode d’existence en société, où tout le monde ne fait pas tout simultanément, mais où des rôles différents sont confiés à chacun. Parler de pédagogie, c’est parler d’un parcours, souvent long et chaotique, et donc d’une durée.

Comment, dans ce contexte, entendre la référence, si fréquente aujourd’hui, au contrat ? Le contrat idéal, présent dans l’imaginaire de notre société, renvoie à un acte libre de la volonté : liberté de se lier ou de ne pas se lier avec quelqu’un, et autonomie de plusieurs volontés qui se fixent à elles-mêmes des règles pour gérer un aspect particulier de leurs relations, dans les limites de règles générales fixées par le législateur. Or, le cas du contrat d’insertion du RMI montre qu’il n’en va pas ainsi. Dans ce cadre, des règles sont définies, qui proposent un ensemble d’actions à engager sur un laps de temps déterminé. Tout se passe comme si les partenaires se disaient l’un à l’autre : « Allez, pendant six mois, on va essayer de s’y prendre ainsi ». Ces règles sont comme une obligation de moyens, un engagement à prendre tel instrument... avec l’espoir de parvenir à tel résultat. Mais le résultat apparaît souvent nébuleux, voire trompeur car, souvent, le doute s’insinue : y a-t-il, oui ou non, une place pour ces personnes marginalisées dans la société ? L’impératif national d’insertion en est-il bien un pour tout le monde ? De plus, l’utilisation du terme « contrat » paraît illusoire car, pour l’une des parties, l’urgence réduit à néant la liberté de contracter ou de ne pas contracter : il faut passer par le contrat d’insertion pour pouvoir toucher le RMI. Une telle situation est souvent vécue comme injuste : « Non seulement je m’estime moi-même victime, mais, en plus, le contrat d’insertion laisse penser que je suis responsable de cette situation, et que je ne suis pas capable de découvrir par moi-même comment m’en sortir ». Comment, par ailleurs, ne pas se poser des questions sur la réalité des engagements réciproques dans le contrat d’insertion : face à qui la personne en difficulté peut-elle faire valoir son droit ? Qui lui répondra ? Qui est garant ? Et pourquoi donc s’enfermer soi-même dans un tel contrat, alors que la société n’en garantit pas l’effet ?

L’itinéraire personnel

Bâtir un projet dans le présent suppose de se projeter soi-même dans un avenir. Cela n’est possible qu’à travers une réappropriation de son passé. Cela demande aussi que les préoccupations matérielles immédiates n’occupent pas l’ensemble de la vie quotidienne. Or, les personnes en situation d’exclusion se trouvent acculées à vivre dans l’instant, sans savoir de quoi le lendemain sera fait, pour certaines, sans savoir que manger ou dans quel lieu dormir. Cet écrasement des perspectives sur l’instant, avec la solitude qui l’entoure, est un réel obstacle pour sortir de l’exclusion. Tout se passe comme si l’histoire s’était arrêtée un jour. Ouvrir à nouveau la conscience de la marche de l’histoire, d’une histoire personnelle, apparaît comme un élément essentiel de la lutte pour sortir de l’exclusion. Cette ouverture se fera par différents moyens. Par exemple, le fait d’avoir un logement pour une période relativement longue permettra de créer un environnement sécurisant, car stable ; la personne pourra alors s’engager dans un processus de relecture de son passé et, progressivement, réassumer son histoire. Une sécurité objective et matérielle rendra possible la réappropriation d’un itinéraire personnel. Un autre élément jouera parfois le même rôle. Lorsqu’un demandeur d’emploi de longue durée se présente dans une association de soutien aux chômeurs, il est obnubilé par le fait de ne pas avoir de travail aujourd’hui, se dit prêt à accepter n’importe quel emploi et néglige ses propres capacités. Rouvrir la marche du temps, c’est lui donner la possibilité de reconnaître quels sont ses atouts, ses capacités professionnelles... et progressivement de se découvrir un avenir. Sortir de l’instant, de l’urgence et rendre possible un avenir est la première nécessité, qui demande d’arriver le plus vite possible au “ déclic qui fera redémarrer ” la personne. Elle seule peut le faire... mais elle peut y être aidée par d’autres avec qui une relation de confiance a pu être nouée (assistante sociale, conseiller de l’Agence pour l’emploi, membre d’une association, etc.). C’est la raison d’être de nombreuses pratiques qui se sont développées ces dernières années sous le nom d’accompagnement2 L’accompagnement est précieux dès lors qu’une personne a besoin de retrouver son histoire, comme par exemple pour la recherche d’un emploi. Mais il convient de veiller à ne pas le transformer en relation de dépendance, voire en occasion de contrôle insidieux de la vie d’autrui. L’accompagnement a pour but d’ouvrir à une dimension collective pour orienter vers une vie en société. Il doit éviter l’enfermement dans l’interpersonnel, et créer un espace de liberté qui puisse être investi pour rentrer (entrer) plus largement en relation avec la société dans son ensemble.

Les liens de proximité

Ces réapprentissages de la vie sociale ne se font pas mécaniquement, comme si les outils mis en œuvre produisaient par eux-mêmes leurs fruits. Ce sont, bien souvent, les liens de proximité qui exercent une fonction médiatrice et permettent un retour à la société. Une solidarité associative orientée vers un (ré)entraînement à la vie sociale, mais aussi une solidarité à visée pédagogique forte remettent les situations concrètes en perspective, ouvrent un horizon entre la sphère interpersonnelle et la dimension sociale. Les démarches adoptées reposent sur une relation de confiance, sur une promesse qui ne sont en rien évidentes : pourquoi ferais-je confiance à tel ou tel ? Qu’est-ce qui me dit que je peux avoir foi en la promesse qui est faite ? Celle-ci n’est-elle pas un leurre ? La logique des liens de proximité tend à faire naître un projet, un espace où la personne exclue peut parler, exprimer ce qu’elle ressent. On pourrait parler à ce sujet de « contrat moral » : dialoguer, mettre en œuvre des moyens, évaluer ensemble, définir de nouveaux objectifs, etc. « Contrat moral », dans le sens où et dans la mesure où l’interlocuteur associatif se détermine lui aussi vis-à-vis de la personne en difficulté. Tel est le cas lorsque l’association s’engage à trouver une solution durable aux problèmes rencontrés. La relation met alors en jeu la confiance, une volonté partagée, etc. Tout se passe comme si ces micro-contextes mettaient en scène une sorte de mythe fondateur d’un contrat social, où chacun se découvre lié à l’autre pour/par un projet commun. Un lien de proximité est ici vécu entre un individu et une association ; ce lien passe par des visages concrets.

Certes, ces liens de proximité ne sont pas sans ambiguïtés. Jouer un « mythe fondateur » structurant est une expérience positive. Mais il faut que ces expériences, vécues dans ces univers associatifs, embraient sur la dimension du lien social global. Face aux risques de paternalisme, d’une empathie débordante, etc., seule une politique rigoureuse de recrutement des collaborateurs des associations et de leur formation constituera une protection. Il convient aussi que les lieux où sont proposés des liens de proximité mettent en relation avec la société globale, qu’ils ne s’instituent pas en contre-société ou en donneurs de leçons mais qu’ils aient en permanence le souci de renvoyer à plus large qu’eux, à se tenir en lien avec d’autres institutions, à faire circuler les personnes. Il est essentiel, en effet, de recréer (de créer) la capacité à entrer dans un jeu de relations sociales : savoir faire appel à des instances différentes, aptes à intervenir sur des aspects précis.

Une capacité à espérer

Il ne fait guère de doute que, dans la société, de nombreuses personnes et institutions mettent en œuvre de multiples moyens pour lutter contre l’exclusion : recours à des dispositifs, engagements dans des parcours, etc. A commencer par les personnes en difficulté elles-mêmes, qui s’engagent parfois, dans le cadre du RMI, à effectuer certaines démarches. Il en est de même des associations qui ont recours à certains outils pour lutter contre l’exclusion, outils que l’Etat a validés ou mis en place. La lutte contre l’exclusion suppose de la part de tous les acteurs sociaux, y compris de la part de la personne exclue elle-même, d’entrer dans un itinéraire, dans une durée, dans un parcours. Il y a nécessairement de l’aléa dans cet itinéraire, dont l’aboutissement ultime - tenir une place dans la société - s’inscrit dans une histoire humaine faite d’avancées et de reculs. De ce fait, la notion d’obligation de résultat paraît illusoire et ne peut donc servir de base réaliste au nécessaire contrôle de l’utilisation des fonds publics. Il n’est pas possible de rendre compte des itinéraires vécus par des statistiques, car celles-ci réduisent le regard à l’instantané. Les statistiques sont des photos mais c’est d’un film que l’on aurait besoin pour rendre compte des évolutions dans le temps. Les récits permettraient certes de rendre compte des dynamiques qui animent ces itinéraires mais leur utilisation éventuelle demanderait que soit construit un véritable consensus sur les modalités du respect de la vie privée.

Cependant, on ne peut être insensible au nombre important d’acteurs qui s’associent pour lutter contre cette violence, à la fois humaine et sociale, de l’exclusion. Il y a, dans cette activité, quelque chose d’un « rendre à l’homme sa confiance » qu’il importe de conjuguer avec un « rendre à nos sociétés leur confiance ». Si nous mettons en œuvre des procédures de lutte contre l’exclusion, c’est bien parce que nous sommes confiants dans le fait que chacun peut se réapproprier son histoire personnelle et vivre en société. Cette confiance n’est pas simplement placée en un but, si généreux soit-il. Elle est, plus fondamentalement et concrètement, confiance en l’engagement des différents acteurs de la lutte contre l’exclusion, confiance en la capacité des intéressés eux-mêmes à prendre, pour la part qui leur revient, leur devenir en mains.

Bien sûr, force est de constater que nous nous heurtons à des difficultés dans la mise en œuvre de cette confiance. Et pourtant, nombreux sont ceux qui continuent à se mobiliser pour une société autre, où chacun ait sa place. Ils mettent en œuvre des outils, développent des initiatives nouvelles, s’engagent dans des pratiques qui apparaissent comme autant de cris d’indignation devant la banalisation de l’exclusion. Ces cris sont aussi des engagements qui expriment une capacité à espérer, malgré tout. Espérer pour ces hommes et ces femmes exclu(e)s, pour notre société, pour nous-mêmes. Lorsque notre société (législateur, responsables politiques, personnes en situation d’exclusion, travailleurs sociaux, bénévoles et militants associatifs, etc.) réaffirme ainsi les droits fondamentaux de l’homme et exprime le désir d’une autre forme de « vivre ensemble », que souhaite-t-elle dire d’elle-même et de l’être humain qu’elle entend servir ?

1 Cf. « Refuser la misère à l'échelle d'un pays : une lecture de la loi d'orientation relative à la lutte contre les exclusions », Quart Monde

2 Ce nom rassemble cependant des façons de faire non homogènes entre elles.

1 Cf. « Refuser la misère à l'échelle d'un pays : une lecture de la loi d'orientation relative à la lutte contre les exclusions », Quart Monde, dossiers et documents numéro 9, 1998, 132 pages

2 Ce nom rassemble cependant des façons de faire non homogènes entre elles.

Antoine Kerhuel

Antoine Kerhuel est directeur du Centre de Recherche et d'Action Sociales (CERAS).

Jean-Luc Vedrine

Jean-Luc Védrine enseigne au séminaire Saint-Sulpice.

CC BY-NC-ND