Le meilleur de soi

Miguel Angel Estrella

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Miguel Angel Estrella, « Le meilleur de soi », Revue Quart Monde [Online], 173 | 2000/1, Online since 05 September 2000, connection on 25 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2116

Tout être humain a besoin du beau pour vivre pleinement ses dimensions humaines, dans le partage. L'auteur puise dans ses racines cette conviction qu'il met en pratique dans sa vie. La musique éveille en chacun le meilleur de lui-même. Elle peut contribuer à bâtir la paix.

L'histoire de Nahum1 me suggère immédiatement une réflexion autour du concept « culture et développement », depuis une dizaine d'années. Ces idées brillantes ont été lancées par quelques intellectuels dont Federico Mayor, Ricardo Petrella, Carlos Fuentes, Albert Jacquard et d'autres, mais la mise en place des programmes demande beaucoup de temps.

Nahum est un exemple significatif de ceux qui vivent ce concept de culture et développement, tel que je l'entends. Il a découvert comment l'écriture et la lecture de beaux textes pouvaient modeler et former les enfants autrement. Nahum, nous dit François Jomini, a trouvé un travail, et c'est heureux pour lui. Mais ce qu'il espère, c'est revenir un jour à la bibliothèque de rue lire des livres aux enfants : « Ils en ont besoin, et moi aussi, j'en ai besoin », confie-t-il. Je crois que, dans la vie de tout être humain, la dimension du beau est vitale.

Avec Yehudi Menuhin, nous parlions souvent de ce goût inné du beau. Quand j'avais 18 ans, je commençais à pianoter sérieusement, mais je n'avais pas de piano. Ma fiancée a trouvé le moyen de constituer un réseau d'une cinquantaine de pianos dans l'immense ville de Buenos Aires, ce qui me permettait de ne pas déranger toujours les mêmes voisins puisque je travaillais dix heures par jour. L'une de ces maisons était située dans un quartier douteux. La famille employait à la journée une Paraguayenne très belle, qui, la nuit, se prostituait. Quand elle m'entendit jouer Bach, elle se mit à danser. Sans savoir, elle adorait Bach. Chaque jour elle me disait : « Joue-moi les danses, je vais danser pour to ». A son insu elle faisait sauter ces préjugés qu'on a dressés autour des formes artistiques élaborés, très belles. Ils ont creusé un abîme entre le petit peuple et les créations artistiques de génie, issues de racines culturelles très fortes, qui sont le trésor de toute l'humanité.

« L'espérance dès mon enfance »

Toute musique, qu'elle soit populaire, traditionnelle, classique, est l'émergence d'une racine porteuse de message. Elle a une histoire que nous, musiciens, pouvons raconter, expliquer. A l'origine, il y a la rencontre avec un être humain qui a créé de la beauté, partagé une émotion.

Cette conviction est au cœur de Musique Espérance2 qui pourtant est née dans les lieux les plus terribles qu'ont été, dans ma prison, les séances de torture. Mais l'espérance, je crois qu'elle m'a habité depuis mon enfance, une enfance rurale en Amérique du Sud, dans un petit village pauvre, sans aucune beauté, sans montagne, sans mer, sans rivière, rien, une sorte de désert promis depuis cent ans à l'exode rural. Autrefois, il y poussait un arbre au bois très dur, le quebracho. Les Anglais l'ont coupé pour faire des traverses de chemin de fer. Ce lieu, je l'aime. C'est là que j'ai grandi, entouré d'amour et d'une énorme joie malgré la pauvreté. Dans ce milieu, des personnages ont marqué très fort ma vie, qui chantaient, faisaient de la musique, racontaient des légendes. On n'avait jamais vu de curé dans les parages, mais il y avait la prière trois fois par jour. On était entouré de mystère aussi. Le rapport avec la nature et les animaux comptait beaucoup. Et puis il y avait la solidarité vécue par tout le village. Ma grand-mère nous apprenait l'hygiène. L'eau était un bien précieux, rare. Elle disait : « Une main lave l'autre, et les deux lavent le visage, ensemble on est meilleur ». Mon père et ma mère répétaient toujours : « Ensemble, nous sommes meilleurs ». Très tôt, j'ai appris auprès d'eux qu'être ensemble, se soutenir, est toujours un espoir, une force.

Plus tard, au temps des dictatures, quand j'ai été confronté‚ comme tant de « disparus », à la sauvagerie la plus cruelle, j'ai prié Dieu en lui disant : « J'ai fait beaucoup de choses, je suis un enfant de Vatican II, j'ai fait l'option pour les pauvres et je suis trop jeune pour mourir. Si je m'en sors, je ferai quelque chose contre cette sauvagerie, contre la haine, contre l'apartheid, contre... » et alors ma propre voix intérieure m'a dit : « Arrête de dire contre et fais quelque chose pou ». Musique pour l'Espérance. Elle deviendra plus tard en raccourci Musique Espérance.

« Quand on offre, on reçoit »

J'ai le sentiment de faire l'un des plus beaux métiers du monde. Si j'aime l'être humain, j'ai envie de communiquer avec lui, de partager avec lui ce que j'ai de meilleur. Pour cela, je dois aller chercher au fond de moi, au risque de tarir l'émotion, si je ne me ressource pas. Cette éthique du partage, et du partage avec tous, est le plus souvent incompatible avec une carrière commerciale.

Mais vécue comme un don, une offrande du meilleur de soi-même, la musique rend plus humain, j'en suis convaincu. Cette réalité, je la vis aussi bien lors d'un concert à la salle Pleyel que dans les villages ou les bidonvilles d'Amérique latine, dans les quartiers pauvres d'Europe ou au fin fond de l'Afrique.

C'est toute notre humanité que nous offrons travers notre musique. Nous l'avons vécu, ma femme et moi, dès le départ. Sa présence a été d'emblée fondamentale. Elle avait une très belle voix, mezzo soprano. Je l'accompagnais à la guitare car nous n'avions pas d'argent pour louer un piano. Elle chantait dans les bidonvilles d'Amérique latine. Nous sentions d'instinct le besoin de parler, d'établir des liens entre la musique et la vie quotidienne. C'est là que j'ai appris à raconter la musique, à trouver des mots pour exprimer les sentiments présents dans chaque morceau. Pour moi, la musique naît du cœur d'un être qui vit, souffre, aime... elle est message que nous pouvons raconter, expliquer. Il est vital de créer un lien par la parole, afin de susciter celle de l'autre. Un exemple m'en a été donné au cours d'un récent voyage au Burundi.

Lors d'un concert pour des jeunes Africains, tous très différents - soldats, étudiants, ouvriers, paysans - j'ai commencé à jouer Mozart. Ce fut un brouhaha continuel. A la fin du morceau, je leur ai demandé si cette musique leur parlait. L'un d'eux m'a répondu franchement non, pas du tout. Je leur ai dit alors que j'allais jouer un petit passage très court de huit mesures d'un gars qu'ils ne connaissaient pas et qui s'appelait Chopin. J'ai évoqué rapidement son parcours de grand compositeur exilé, peut-être le plus grand exilé de l'histoire de la musique. J'ai donc joué huit mesures et je leur ai dit : « Je vais le jouer trois fois, et vous me direz si vous ‚prouvez une émotion ». La première fois, ce n'était pas encore le grand silence. La deuxième fois, ils sont entrés tout à coup dans un silence religieux. Quelqu'un a dit : « C'est triste, ça » Après la troisième fois, une dizaine d'interventions ont fusé. Une fille est arrivée à dire : « Moi, je voyais la nature derrière une vitre et j'avais une nostalgie terrible ! » Une autre : « C'est une femme, une femme fragile, mélancolique » Toutes les interventions ont tourné autour de la mélancolie, de la nostalgie. Comment ces jeunes, apparemment si loin des connaissances de la musique, rejoignaient-ils soudain, dans ce coin perdu du monde, les sentiments si propres à Chopin lui-même ? Je leur ai dit : "Vous savez, quand j'ai découvert ce morceau, c'était pour moi la période de l'exil. Je ne pouvais pas retourner chez moi. J'avais une nostalgie terrible de mon pays en même temps que cette immense pudeur qui nous empêchait, nous les exilés, de parler de ces secrets que nous portions en nous. Moi aussi je voyais une femme fragile et mystérieuse. Vous avez accueilli l'émotion et vous avez tout compris. »

Quand on s'ouvre, on reçoit. J'ai joué pour eux pendant deux heures une sorte d'histoire de la musique occidentale, dans un silence et une communion extraordinaires.

« Les rêves de nos vingt ans »

Ma vie musicale est faite ainsi de ces partages, dans les salles prestigieuses ou dans les endroits les plus humbles, de ce qui nourrit, enrichit le cœur, l'intelligence, la sensibilité.

Grâce à mon entourage, j'ai pu rester fidèle à cette éthique. Nous nous étions promis, ma femme et moi, d'être attentifs à ne pas trahir nos racines, les rêves de nos vingt ans, de ne pas nous laisser accaparer par le commerce de la musique et de nous rappeler à l'ordre mutuellement si nécessaire.

Je suis conscient que l'idée de Musique Espérance ne m'appartient pas, qu'elle est le bien de tous, dont cependant je me sens gardien et garant. C'est peut-être une nouvelle manière de faire de la musique, celle qui fait vivre et qui rend meilleur.

1 Cf. « La passion de Nahum » dans ce même numéro de Quart Monde
2 Musique Espérance, fondée par Miguel Angel Estrella, a pour vocation de mettre la musique au service de la communauté humaine et de la dignité de
1 Cf. « La passion de Nahum » dans ce même numéro de Quart Monde
2 Musique Espérance, fondée par Miguel Angel Estrella, a pour vocation de mettre la musique au service de la communauté humaine et de la dignité de chaque personne, de défendre les droits artistiques des musiciens, en particulier des jeunes, et de consolider la paix en rendant à la musique son rôle de communication solidaire entre les hommes, entre les peuples. Depuis 1992, Musique Espérance est une ONG reconnue par l'UNESCO. Miguel Angel Estrella a été élevé au rang d'ambassadeur de bonne volonté des Nations unies pour son action au service de l'éducation, de la science et de la culture.

Miguel Angel Estrella

Pianiste argentin de renommée internationale, Miguel Angel Estrella a été enlevé en Uruguay par les militaires de son pays, en 1977. Il subit le sort des « disparus ». Grâce à une vaste campagne de solidarité réunissant artistes du monde entier et organisations des droits de l'homme, il est libéré en 1980 et trouve accueil en France, avec sa famille. Il fonde le 10 décembre 1982 Musique Espérance.

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