Dossier

Quelqu’un à qui parler

Rédaction de la Revue Quart Monde
  • publié en décembre 2008
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2008/4
Texte intégral

E. est arrivée de bon matin et elle tourne en rond pendant des heures en attendant le rendez-vous que nous avons pris l’après-midi pour rendre visite à M. qui est à l’hôpital.

Quand nous arrivons enfin dans la chambre de M., je comprends mieux l’impatience de E.

C’est la fin du mois et elle n’a plus rien à manger chez elle.

Dans sa table de chevet et sur le rebord extérieur de la fenêtre de sa chambre, M. lui a gardé les restes de ses repas distribués ces derniers jours par l’hôpital. Elle l’invite à se servir hors de la vue des infirmières. E. s’en va manger discrètement dans les toilettes. Après quoi, il y a encore un surplus, qu’elle emportera précieusement dans un sac en plastique quand nous partirons. Multiplication moderne des pains, et délicatesse des pauvres entre eux. (Maison Quart Monde de Marseille, fin octobre 2008.)

« Pilar, quand elle n’en peut plus, c’est Dieu qu’elle interpelle.

- Question colère, parfois, j’ai le caractère enragé. Quand je ne peux pas me venger sur quelqu’un, Dieu y passe ! Après cinq minutes, je me calme, je dis : mon Dieu, pourquoi je fais ce cirque-là ? ... C’est vrai, on se met en colère, on se tue, et puis qu’est-ce qu’on a fait dans le fond ? ... C’est trop tard ! Eh oui, parfois, Dieu, je l’insulte quand je suis en colère, mais d’autres fois, je lui dis merci, ou je lui demande quelque chose. C’est vrai, il y a des gens qui croient, il y a des gens qui ne croient pas, c’est normal... mais avec ceux qui en rigolent, avec ceux-là tu ne peux pas discuter, ce n’est pas la peine... » (Extrait de « A la première personne, Rébecca et Silvio », Martine Hosselet-Herbignat, éd. L’Harmattan, 2002, p.83. L’auteur présente ceux qui fréquentent la Salle des mots perdus à Marseille, qui viennent de cultures et de pays différents, ayant entrevu dans cet endroit l’occasion de quitter un personnage qu’ils se sont construit pour subsister, qui n’est pas eux, seulement un vêtement qu’on leur a mis sur le dos.)

« Job serait resté seul si ses amis n’étaient pas venus le rejoindre. Seul face à lui-même, seul face à Dieu. (...).

Loes nous dit encore : «  A la maison, je ne peux plus ouvrir la bouche, on se moque de moi. Je raconte mes problèmes pour la xième fois... Pourtant, il faut que je puisse parler, que j’ose, pour garder le contact, chercher le contact. Je dois pouvoir aller chez la voisine, chez le curé ou le médecin... Si j’avais seulement pu garder le contact avec mes enfants ! Si j’avais pu parler avec leurs parents adoptifs ! Mais il y a toujours des gens qui t’enlèvent les moyens de parler... Et quand on n’a plus personne à qui parler, on prend un Spa citron avec du genièvre. Mais on n’y gagne rien, ça n’avance à rien, au contraire... Je cherche toujours quelqu’un à qui parler. Il y a un assistant social que je peux toujours appeler, pour mes enfants ou pour moi-même. Je lui dis : ‘J’en peux plus. –Viens !’ qu’il me répond. Que je puisse seulement parler... On a tous fait des fautes. Mes enfants, ils peuvent toujours venir me voir, la porte est toujours ouverte, jamais je ne les renverrai, jamais je ne les laisserai à la porte, je serai toujours là pour les accueillir. Mais comment leur dire ? »...  » (Extrait de « Le monde vu d’en bas », Marie-Jeanne Notermans-Lemaire, éd. Quart Monde/fidélité, 2005, p. 81, 83-84. Evoquant la vie quotidienne et la démarche spirituelle de ces pauvres qui pourtant sont l’Eglise, l’auteur dit aussi l’espérance et la dignité d’un peuple qui se reconnaît dans la souffrance de Job.)

Pour citer cet article Rédaction de la Revue Quart Monde, « Quelqu’un à qui parler », Revue Quart Monde, Année 2008, Les religions : leviers ou linceuls pour le combat des pauvres ?, Dossier, mis à jour le : 04/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2524.