Hiroshima, Nagasaki : les plus exclus des survivants atomisés

Philippe Pons

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Philippe Pons, « Hiroshima, Nagasaki : les plus exclus des survivants atomisés », Revue Quart Monde [Online], 155 | 1995/3, Online since 05 March 1996, connection on 01 October 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2933

Les plus pauvres le savent depuis toujours : les hommes n’aiment pas les victimes de leurs actes ou de leur indifférence. Cette vérité, sans cesse refoulée, resurgit cette année avec les commémorations anniversaires de la libération des camps nazis – les survivants n’eurent pas la parole libérée parce que, comme le déclara Simone Veil, « on ennuyait » - avec aussi celles des premières bombes atomiques.

A propos de celles-ci, nombre de journaux ont dit la discrimination qui pesa et pèse encore sur les survivants irradiés. Mais cette discrimination n’atteignit pas également toutes les victimes. En témoigne Philippe Pons dans son article : « Des survivants contaminés, indésirables et déshumanisés ».

Il cite Mitsuharu Inoue qui, dans les années 50, fut le premier auteur à révéler cette « hiérarchie » des victimes dans un roman intitulé « La Foule de la terre ». Puis il évoque les hors castes d’antan : les « habitants des hameaux discriminés ( hisabetsu burakumin »). Il y avait : « les eta ( êtres souillés) à qui revenaient les tâches viles (équarrisseurs et bouchers) ou le travail du cuir, et les hinin ( non humains) : les déchus ».

Ces interdits ancestraux survécurent jusqu’à atteindre toute la population des quartiers où vivaient ces exclus , rejoints peu à peu par les paysans les plus pauvres. Dans les deux villes bombardées, ces quartiers de misère furent touchés. Comme, par exemple , celui de Fukushima à Hiroshima. « Mais il n’y eut jamais d’enquête et le nombre exact des morts des différents ghettos d’Hiroshima reste inconnu. Sans famille à l’extérieur de la ville, les survivants de Fukushima durent rester dans la zone radioactive et vécurent pendant des années dans le grand slum de Hongawa… Absence de soins, épidémies, tuberculose : ils survivaient avec leurs plaies infectées dans les gravats, ramassaient des ferrailles ou abattaient chez eux des animaux dont ils vendaient la viande au marché noir, raconte Masamori Konishi, membre de l’Union de libération des buraku de la préfecture de Hiroshima… » Fukushima, devenu aussi le refuge des Coréens atomisés ( longtemps traités en parias au Japon comme dans leur pays) ne fut reconstruit qu’après tous les autres quartiers, soit dix ans après.

A Nagasaki, les plus pauvres des survivants ont cherché à se terrer ailleurs en ville : « pour cacher leur origine, ils ont renoncé à se faire enregistrer comme victimes, mais la rumeur les poursuit », nous dit Mme Teruko Umemoto, membre de la Ligue de libération des buraku de Nagasaki... (Le Monde, 3 août 1995)

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