Opinion publique et exclusion : une analyse*

Didier Witkowski

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Didier Witkowski, « Opinion publique et exclusion : une analyse », Revue Quart Monde [Online], 155 | 1995/3, Online since 01 March 1996, connection on 27 September 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2936

L’angoisse est un des termes les plus utilisés par les commentateurs depuis quelques années pour décrire d’état psychologique des Français. Chaque flambée du score électoral de Jean-Marie Le Pen et du Front national par exemple, est l’occasion de gloser à nouveau sur les inquiétudes d’une part importante de la population face au changement, aux difficultés économiques, à l’exclusion qui menace. Et de fait, il existe une véritable inquiétude avérée dans les enquêtes d’opinion quantitatives et qualitatives, face à toutes les sources de désagrégation sociale. L’angoisse dépasse d’ailleurs le seul contexte de crise économique : elle est générée également par tout ce qui apparaît comme une remise en cause du lien social et des principes sur lesquels s’établit la vie en commun. Il est ainsi tout à fait symptomatique que la crise de la représentation politique, qui affecte l’opinion française depuis le milieu des années 80, soit concomitante d’événements marquants qui, chacun dans leur domaine, ont subitement induit l’idée que les schémas traditionnels de la vie sociale et le modèle d’intégration à la française s’affaiblissaient dangereusement. Le choc en retour qui affecte aujourd’hui le système politique est double : d’un côté, les citoyens accusent les politiques d’impuissance rétrospective, voire d’incompétence ; de l’autre, ils leur reprochent de ne plus savoir leur parler et de ne pas prendre en compte leurs angoisses quotidiennes. Trois moments forts ont, à mon sens, fait prendre conscience à l’opinion que le monde issu de l’après-guerre et de l’expansion économique était en train de s’effondrer.

- L’explosion des banlieues, tout d’abord, qui est la survenance d’un monde marginal et incontrôlable, au sein même de la ville, issu à la fois de la période d’expansion (les grands ensembles) et de la crise (le chômage).

- L’affaire du voile islamique, ensuite, qui interroge à nouveau le sens donné à un des principes fondateurs de notre société, la laïcité. Quelle signification donner à la Nation, comment va-t-on intégrer ces enfants d’immigrés qu’une combinaison de facteurs défavorables transforme en marginaux ?

- Le phénomène des sans-abri, enfin, qui revient de façon lancinante à la une des médias chaque hiver, et qui projette au cœur de la vie quotidienne des Français les effets les plus dramatiques de la crise économique.

Ces trois événements qui marquent la crise d’un système se combinent avec les interrogations que génère le seul horizon politique et, au fond, la seule « utopie » actuelle : la construction de l’Europe. Il n’est pas indifférent que le clivage sur l’Europe, apparu à propos du Traité de Maastricht, soit avant tout un clivage social qui introduit une dimension verticale au sein même du clivage gauche-droite : les gens « d’en haut » et les gens « d’en bas ». Cette perception que deux mondes se côtoient désormais, sépare, d’un côté, non pas des « dominants », mais des personnes qui ont un capital social ou culturel, du travail, qui sont intégrés, et de l’autre, ceux qui restent à l’écart d’une modernité de moins en moins compréhensible. Cette cassure a permis d’expliquer quelques comportements électoraux récents, l’émergence par exemple de dissidences politiques comme le vote Tapie et le vote de Villiers aux élections européennes de 1994. Face aux interrogations que suscitent l’avènement de l’Europe, l’ouverture des frontières, la place des nations dans cet ensemble plus vaste, les plus intégrés choisissent l’ouverture et l’aventure, les plus fragilisés protestent et choisissent la fermeture.

Reste un vrai paradoxe, qui tient aux valeurs véhiculées par la majorité des Français. Ces dernières restent en effet très largement orientées sur tout ce qui est lié à la promotion individuelle. Le années 80 ont souvent été décrites comme les années de l’individualisme-roi, ce qui est excessif. Mais il est vrai qu’on perçoit bien depuis une dizaine d’années une forte dépréciation de toutes les valeurs liées à l’engagement collectif. Cette évolution affecte en particulier les institutions qui, à des degrés divers, ont pour fonction l’engagement des citoyens ou la représentation des groupes sociaux, éventuellement marginaux. Au contraire, les institutions les plus fortement valorisées sont elles qui permettent la promotion individuelle, l’éducation, la réussite, comme l’université et l’école, avant celles qui symbolisent l’intégration à la collectivité, comme la patrie ou l’idéal politique. Et de ce point de vue, l’engagement collectif, qu’il soit politique, syndical ou associatif, est confronté à une véritable perte de sens ou d’utilité perçue.

La confiance à l’égard des valeurs1

Avez-vous plutôt confiance ou plutôt pas confiance dans les valeurs suivantes ?

Rappel enquête

décembre 1985

Février 1993

Evolution de l’indice de confiance

Plutôt Plutôt pas

confiance confiance

Plutôt Plutôt pas

confiance confiance

La famille....................

Le mariage...................

Les études..................

Le progrès..................

La patrie.....................

L’avenir......................

La religion...................

Le travail....................

L’idéal politique..........

92 6

74 17

85 10

83 11

67 20

69 21

52 31

84 12

30 47

93 55

76 18

86 11

82 14

67 25

67 27

51 38

79 18

31 59

+ 2

+ 1

0

- 4

- 5

- 8

- 8

- 11

- 11

Dans un tel contexte idéologique, quel est le regard des Français sur l’exclusion et la pauvreté ? En novembre 1992, un sondage réalisé pour La Croix et « La Marche du siècle »2 demande à un échantillon de la population, entre autres questions, « quelles sont les catégories qui devraient être les destinataires privilégiés de la solidarité nationale ». Pour les trois quarts des Français interrogés, les enfants maltraités viennent en tête, suivis des gens qui sont « victimes de maladies graves » (40 %) et ensuite seulement les sans- abris (38 %). On voit donc bien que la mobilisation pour les défavorisés est avant tout émotionnelle : elle est une réaction à l’intolérable, à la douleur ou à la marginalité criante.

Logique émotionnelle, mais aussi conjoncturelle. Ainsi, en février 1994, une question posée pour « 7 sur 7 » interroge les Français sur « ce qui les indigne le plus dans la société ». Le résultat est frappant : ce qui indigne le plus n’est pas la marginalité, ni l’exclusion : c’est le chômage pour 42 %, suivi de la guerre en Bosnie (23 %), de la faim dans le monde (18 %) et, seulement ensuite, des sans–abri, cités par 13 %. Au fond, le malheur lointain indigne plus que la misère quotidienne, à laquelle l’opinion s’endurcit. L’intolérable paraît plus proche même s’il se déroule sur des continents éloignés : la révolte avec l’étranger est plus forte que l’indignation face au malheur de notre quotidien. Ce qui, au demeurant, confortera ceux qui, sensibles à l’universalisme implicite de ces réponses, verront sans doute comme un progrès cette capacité à s’indigner du malheur des antipodes par-delà les barrières culturelles, nationales ou ethniques.

Il faut toutefois prendre en compte un élément nouveau, intervenu au cours de l’année 1993, et qui brise le caractère récurrent, et donc démobilisateur, du phénomène des sans–abri. L’aggravation des chiffres du chômage réintroduit l’exclusion comme préoccupation principale des Français, pour la simple raison qu’on assiste à une très forte dramatisation du chômage comme situation potentielle. Ce phénomène explique la première place du chômage dans la hiérarchie de l’indignation, avant les sans-abri, car il devient alors un des principaux facteurs de la marginalisation. Avec l’allongement de la durée moyenne du chômage, les conséquences s’alourdissent : être au chômage aujourd’hui, ce n’est pas seulement être écarté temporairement du circuit économique, c’est aussi risquer de demeurer dans une situation d’exclusion. Deux éléments en témoignent, dont on peut trouver trace dans des enquêtes récentes. L’une d’entre elles, déjà citée (La Croix et « La Marche du siècle »), révèle ainsi que si pour les trois quarts des gens, être pauvre c’est « ne pas manger à sa faim » ou être “sans logement”, c’est surtout être sans emploi, ainsi que son conjoint. Autrement dit, le chômage aujourd’hui est bien perçu par les Français comme signe de pauvreté ou risque de marginalisation.

La perception de la pauvreté3

Pour vous être pauvre c’est avant tout :

Ne pas manger à sa faim 74%

Etre sans logement 66%

Etre sans emploi et son conjoint aussi 58%

Etre gravement malade 31%

Ne pas pouvoir rembourser ses crédits 22%

Etre isolé 19%

Etre handicapé 18%

Etre mal habillé 5%

Ne pas pouvoir partir en vacances 4%

Etre sans voiture 3%

Etre sans télévision 2%

Sans opinion 1%

L’expérience de la pauvreté ensuite – c’est ici que pointe l’ambiguïté de cette perception de l’exclusion dans l’opinion – s’est indéniablement accrue mais davantage comme une menace que comme un véritable contact quotidien avec la pauvreté. Des questions posées de façon régulière, et les deux dernières en novembre 88 et en novembre 92, l’attestent : la part des personnes affirmant connaître des gens qui vivent dans la pauvreté n’augmente pas, elle diminue même, de 34 % à 32 %. En revanche, les personnes qui nous disent connaître “des gens qui risquent de tomber dans la pauvreté” passent de 18 % à 29 %, soit + 11 points en quatre ans. Autrement dit, si la pauvreté survient comme préoccupation des Français, elle renvoie davantage à la perception d’un risque qu’à une expérience concrète.

Face à cela, comment agir ? Que souhaitent les Français ? On constate une véritable attente d’un réinvestissement de la collectivité publique face à ce problème, et en premier lieu de l'Etat. « Qui doit s’occuper des sans–abri et des SDF ? » posions-nous pour « 7 sur 7 » en novembre 19934. L’Etat est cité par les trois quarts des Français (74 %), loin devant les collectivités locales (43 %) et « les Français eux-mêmes « (42 %). Les associations humanitaires sont citées seulement au quatrième plan : 28 %. On atteint pourtant ici la limite de ce que peut nous enseigner un sondage, c’est-à-dire le déclaratif : pour les Français, il est toujours plus valorisant de dire que c’est la population elle-même qui doit prendre en charge le phénomène de l’exclusion, alors qu’en répondant l’association humanitaire, on accrédite l’idée que seul le versement de fonds est efficace. Il y a certainement une réticence à avouer que la façon la plus efficace pour lutter contre l’exclusion revient à donner de l’argent. Autre aspect de cette logique émotionnelle que j’évoquais plus haut : les remèdes préconisés pour venir à bout du problème des sans–abri. La grande majorité des Français serait très favorable à des mesures très brutales comme la réquisition de logements inoccupés (plus d’un Français sur deux y seraient favorables ( 54 %) selon une enquête réalisée en février 1994 pour « 7 sur 7 ») plutôt que des solutions plus longues, plus infra-structurelles comme la transformation de bureaux vides en logements (25 %), la création obligatoire de locaux d'accueil (23 %), de HLM (22 %), etc. La logique d’urgence prévaut donc, malgré tout, et elle apparaît comme la seule articulation par laquelle les Français se confrontent au phénomène de la pauvreté et de l’exclusion.5

* Intervention faite à la conférence “Citoyenneté et représentation des exclus” organisée par les associations de la Grande cause nationale 1994

1 Sondage SOFRES du 23 au 25 février 1993 sur « les valeurs dans ka société française » réalisé pour le Nouvel Observateur.

2 Sondage SOFRES réalisé les 13 et 14 novembre 1992 auprès d un échantillon de 1 000 personnes âgées de 18 ans et plus

3 Sondage SOFRES réalisé les 13 et 14 novembre 1992 auprès d’un échantillon de 1 000 personnes âgées de 18 ans et plus.

4 Sondage SOFRES réalisé les 26 et 27 novembre 1993 auprès d’un échantillon de 800 personnes âgées de 18 ans et plus.

5 Sondage SOFRES réalisé le 4 février 1994 auprès d’un échantillon de 800 personnes âgées de 18 ans t plus.

* Intervention faite à la conférence “Citoyenneté et représentation des exclus” organisée par les associations de la Grande cause nationale 1994

1 Sondage SOFRES du 23 au 25 février 1993 sur « les valeurs dans ka société française » réalisé pour le Nouvel Observateur.

2 Sondage SOFRES réalisé les 13 et 14 novembre 1992 auprès d un échantillon de 1 000 personnes âgées de 18 ans et plus

3 Sondage SOFRES réalisé les 13 et 14 novembre 1992 auprès d’un échantillon de 1 000 personnes âgées de 18 ans et plus.

4 Sondage SOFRES réalisé les 26 et 27 novembre 1993 auprès d’un échantillon de 800 personnes âgées de 18 ans et plus.

5 Sondage SOFRES réalisé le 4 février 1994 auprès d’un échantillon de 800 personnes âgées de 18 ans t plus.

Didier Witkowski

Didier Witkowski est responsable du département Politique et Sondages d'opinion à la SOFRES.

CC BY-NC-ND