N° 155, 1995/3   •  Elèves aujourd'hui, citoyens demain
Actualité

Lieu de mémoire

Michèle Grenot, Bruno Tardieu, Brahim Benaïcha, Claude Deleplanque et Monique Rodary
  • publié en septembre 1995
Index

Index chronologique

1995/3
Texte intégral

A travers le monde, des populations sont soumises depuis des générations à l’enchaînement de la misère, humiliation insensée qui nourrit la violence, engendre la peur, prépare la terreur.

Ce siècle a pourtant vu des populations vivant la misère trouver une voix pour dire au monde l’humiliation, « la mort sociale, la honte qui efface l’histoire, le déni des droits de l’homme » que représente la misère. Celle du père Joseph Wresinski. Elles ont prouvé avec lui leur capacité à laver cette humiliation par une autre voie que celle de la violence et de la revanche. A sa suite, elles ont osé s’unir pour rompre le silence, pour écrire l’histoire des droits de l’Homme, honneur commun à l’humanité, honneur atteint par la misère. Elles ont ainsi fait le premier pas d’une réconciliation, dans l’honneur retrouvé de tous.

Parce qu’elle exprimait de façon sensible et intelligible une expérience humaine extrême, intolérable, indiscutable, leur voix a atteint des citoyens de tous milieux, cultures, philosophies et religions. Ces citoyens ont alors osé cesser de se justifier, laisser leurs peurs et regarder en face ce que vivaient leurs contemporains et les responsabilités qui étaient les leurs, dans cette catastrophe humaine qu’est la persistance de la misère. Ils ont regardé autrement les institutions qu’ils croyaient avoir créées pour tous et qui, de fait, excluaient. Ils se sont engagés sur la voie du seul changement radical possible : celui qui est librement choisi. En joignant leurs aspirations à celles des citoyens plus pauvres, ils ont fondé avec eux un rassemblement nouveau.

Ce rassemblement commença en 1957 dans le camp des sans-logis de Noisy-le-Grand, en France, quand ses habitants décidèrent de s’associer entre eux, à l’initiative du père Joseph Wresinski. Mais leur association ne fut pas acceptée par les pouvoirs publics. Il fallut que des citoyens d’autres milieux y entrent pour qu’elle puisse exister. Ainsi, du fond de la plus grande misère et de la dépossession totale de pouvoir, cette alliance avec les nantis fut une nécessité dès l’origine. Elle devint une chance pour tous de s’associer avec les plus pauvres.

Ce rassemblement ne cessa de s’élargir pendant trente ans jusqu’au 17 octobre 1987. Ce jour-là, en inaugurant une dalle à l’honneur des Victimes de la misère, le père Joseph Wresinski proposa, pour la première fois dans l’histoire, à tous les défenseurs des droits de l’homme, à tous les hommes, de se rassembler pour entendre ceux dont l’honneur est bafoué par la misère, dont l’histoire est effacée. Il invita tous les hommes à s’unir à eux pour que la vie change.

Enfin ce rassemblement fut rejoint par les Nations unies qui, le 22 décembre 1992, invitèrent tous les Etats et les peuples à célébrer le 17 octobre comme journée mondiale du refus de la misère.

Le 17 octobre fait émerger et inscrire en nous, année après année une histoire commune qui, sans cela, s’effacerait. Il est un des signes concrets de la possibilité d’un dialogue entre ceux qui vivent la misère et les autres, condition sine qua non d’une action efficace contre cette dernière.

Cette journée est un repère commun à tous d’une nouvelle pratique, d’une nouvelle politique, d’une nouvelle culture de « l’alliance entre les citoyens, les députés, les fonctionnaires et tous les autres avec les chômeurs, les illettrés, les indigents et les sans-logis (…) une route neuve (…) où la justice et l’amour seront enfin réconciliés »1.

Ces mots, ces convictions sont ceux qui se sont forgés au fil des multiples rencontres que j’ai pu avoir avec des personnes les plus diverses lors des préparations annuelles du 17 octobre dont j’ai eu la responsabilité. Rencontres qui, fil à fil, tissent le rassemblement, renouvellent les perspectives, prolongent l’histoire.

La rencontre avec Brahim Benaïcha eut lieu aux Journées du Livre « J’ai faim dans ma tête », organisées par les Editions Quart Monde en 1993. Il venait y présenter Vivre au Paradis. D’un oasis à un bidonville. Dans son livre, il témoigne de sa vie d’enfant et de jeune au bidonville des Pâquerettes à Nanterre. De ce qu’il disait se dégageait une recherche de paix, déroutante, alors même qu’il s’agissait de décrire la faim, la boue, les descentes de police, le grillage posé en une nuit pour enfermer les habitants du bidonville. La spiritualité de ses ancêtres du désert lui servait de boussole pour percevoir, dans tous les gestes des siens et de ses voisins, la résistance à la déshumanisation , la recherche d’harmonie face à la laideur et au chaos, la recherche vitale de paix face à la violence.

Son témoignage aux Journées du livre donnait à comprendre que tous ceux du bidonville étaient sur ce même chemin de paix. Il était une invitation à le rejoindre. Le fait d’écrire un livre pour que le vie du bidonville ne soit pas ignorée était en lui-même un acte qui l’apaisait, remettant dans la conscience commune ce qui y manquait parce que la honte l’avait effacé. Il recrée un honneur commun.

A la fin de la présentation de son livre, j’allai voir Brahim Benaïcha et lui parlai du 17 octobre en évoquant le « devoir de mémoire pour renouer le monde ». Il comprit immédiatement. Il me fit part de sa volonté de faire de la vie qui régnait au bidonville de Nanterre jadis, une aventure commune avec la municipalité de Nanterre et la société des Amis de l’histoire de Nanterre. Non pas un outil contre des fautifs, mais un ouvrage pour « renouer » . Pour que jamais l’histoire du bidonville ne soit une histoire à part. Il me parla de la fontaine, la seule fontaine de cette époque que la ville de Nanterre voulait lui offrir.

Il était très ému d’entendre parler de la Journée du 17 octobre et il sentait qu’il lui fallait s’en saisir.

Une année passa, durant laquelle nous nous rencontrâmes souvent. Il approfondit le sens de cette journée et la partagea avec sa communauté spirituelle, en la personne du Recteur de la Mosquée de Paris, M. Dalil Boubakeur. Ce dernier rencontra Mme de Vos van Steenwijk, président du Mouvement international ATD Quart Monde, grâce à Brahim Benaïcha. Le Recteur vint ensuite manifester son accord avec l’esprit de cette journée sur la Dalle du Trocadéro aux côtés d’autres dignitaires religieux. Il exprima publiquement que « la Paix ou la rencontre des religions ne repose pas entre les mains de ceux qui en possèdent toute la science mais de ceux qui ont un besoin vital de réconciliation ».

L’année suivante, alors que le Journée du 17 octobre gagnait en ampleur et en retentissement, nous nous inquiétions de l’approfondissement de son sens. Nous demandâmes à Brahim Benaïcha de nous aider dans cette recherche. Je lui redis, au nom du Mouvement, qu’il nous fallait oser ce jour-là commémorer les habitants des bidonvilles de Nanterre : il nous fallait faire connaître le lieu et le temps du bidonville de Nanterre comme « un lieu où l’humanité a souffert » ainsi que l’écrit le père Joseph à propos d’un autre lieu de misère disparu à Stains, effacé par la honte collective.

Peut-être est-ce la profonde compréhension qu'il sentit entre sa communauté spirituelle et la spiritualité du père Joseph qui nous décida. Peut-être aussi est-ce parce qu'il prit conscience qu'il lui était impossible de témoigner seul d'une époque aussi brûlante de sa vie.

Il me revint en mémoire d’autres personnes que le bidonville de Nanterre avait profondément marquées.

Claude Deleplanque y avait, à vingt ans, exercé son premier poste d’institutrice, en 1964. Elle m’avait raconté la vie qui s’y déroulait et cette vraie vie, violente et drôle, qui force l’amour, remontait comme si c’était hier et coulait de ses yeux. C’est là qu’elle a tout compris de son métier et de son idéal d’une école pour tous.

Michèle Grenot, étudiante en Mai 68 dans la faculté d’histoire qui faisait face au bidonville, y vécut cette période pleine d’une espérance toute étrangère aux enfants du bidonville qui tentaient de s’approcher par jeu. De cette dissonance, elle fit toute sa vie et son engagement de chercheur en histoire pour renouer l’idéal des Droits de l’Homme et les hommes hors du droit.

Monique Rodary enfin, juriste engagée dans le combat politique du Mouvement, prit conscience, lors des Assises de l’Alliance d’ATD Quart Monde, que la source de son engagement se trouvait dans son enfance : sa dame catéchiste invitait les enfants de Neuilly à se joindre aux enfants du bidonville pour faire le catéchisme ensemble. Elle nous offrit une photo où, le sourire lèvres serrées, les pieds dans la boue, pauvres et riches, côte à côte témoignent du creux impossible à combler dans son cœur d’enfant, appelant à l’engagement de vie. Elle témoigne de ces rencontres discrètes, visionnaires, incomprises, enfouies dans sa mémoire, qui, tout à coup, ont pris publiquement sens dans la vision du père Joseph.

Toutes les trois ont accepté, avec d’autres, de se joindre à Brahim Benaïcha, le 15 octobre 1994 devant la chapelle Sainte-Catherine, seul vestige du bidonville des Pâquerettes. Des personnes vivant là, à la rue, ont d’emblée compris ce que nous faisions et se sont jointes à nous, nous apportant leur soutien. Brahim a osé témoigner, car il n’était plus seul à penser que ce bidonville était un « haut-lieu d’humanité. » Laisons-leur la parole. (Bruno Tardieu1).

Bruno Tardieu : Nous sommes aujourd’hui samedi 15 octobre 1994, à deux jours de la Journée mondiale du refus de la misère. Nous sommes ici dans la rue des Pâquerettes, là où se trouvait l’un des bidonvilles de Nanterre. Ce lieu a touché ceux qui y sont vécu, ceux qui y sont passés. Sont venues ici deux ou trois personnes qui ont été touchées par ce lieu. Un lieu que nous refusons d’effacer, d’oublier. Qui veut prendre la parole ?

Brahim Benaïcha : Merci Bruno, je vais peut-être te surprendre ; aujourd’hui, je suis en pleine révolte intérieure, comme un volcan à la veille d’une éruption. Des générations entières ont vécu dans l’oubli, dans l’exclusion, et on a refusé le témoignage de leur mémoire et de leur existence ! J’ai pu leur apporter une contribution en écrivant un livre, et si je peux écrire, c’est parce que j’ai réussi à sortir de la condition. Je pense que si j’étais resté dans ma classe de « misère », il n’y aurait jamais eu de témoignage…

Ensuite, je constate qu’au-delà de l’oubli des gens exclus, on leur refuse même une place d’écoute pour que leur vécu ne soit pas effacé de la mémoire collective. Je suis en révolte parce que je constate qu’aujourd’hui il n’y a de place que pour les provocateurs. Aujourd’hui, pour passer dans les médias, il suffit d’insulter une religion, une association, ou des individus et, automatiquement, on a le droit à la parole. J’ai été frappé par le témoignage de l’évêque d’Oran, le week-end dernier, à Brives. Il est arrivé en bout de course en disant : « Je n’arrive pas à comprendre pourquoi notre message de paix ne va pas au-delà de cette salle » ; et j’ai ressenti une injustice supplémentaire. La question fondamentale que je me pose aujourd’hui, je le dis à tous les « phares de paix » en France et ailleurs. Faut-il céder ? Je dis non, il faut rester déterminés, essayer de contenir sa colère et je dirai qu’au-delà du témoignage pour les exclus, nous avons un autre combat à mener, celui de garder une fenêtre ouverte ne serait-ce que pour pouvoir parler aux autres ; aujourd’hui c’est ce qui me détermine.

Claude Deleplanque : Je ne suis pas arrivée exactement dans ce quartier des Pâquerettes. C’était « Les Fontenelles », à la limite de la zone urbaine et là où commençait « la zone ». La zone, c’était un ensemble de vieilles roulottes qui avaient cessé de se promener à travers la France, c’étaient quelques cabanes d’Italiens que la ville n’avait pas acceptés, qui n’avaient pas trouvé à se loger à l’intérieur de la commune. C’étaient des ferrailleurs. Et tous ceux que la société avait rejetés.

Pour moi, la misère n’a pas une image, elle est faite de pleins de petits visages dont le souvenir est resté très vif en moi. Depuis 1954.

Il y avait Marie-José, une petite fille de trois ans et demi, blanche, un teint de porcelaine transparente, des yeux bleu clair complètement délavés. Je suis très émue parce que c’est vraiment elle qui m’a le plus marquée. A trois ans et demi, elle était une vraie petite ménagère, un as du balai. Elle vous nettoyait la classe en moins de d’eux après la révolution semée par ses cinquante-trois petits copains. Elle était la dernière partie à midi, mais c’était la première de retour à l’école, assise sur les marches devant la porte fermée. Le repas avait été vite expédié. Quand on lui demandait : « Qu’est-ce que tu as eu pour ton déjeuner ? » Invariablement, la réponse était : « des nouilles ».

Et un beau jour, on la retrouvait sous la table. Ça s’est passé plusieurs fois, car je l’ai gardée trois ans à cause de ses difficultés sur le plan scolaire ( en général c’étaient toujours les enfants difficiles qui me restaient sur les bras). Un beau jour donc, on la retrouvait sous la table. Impossible de l’en déloger, sauf à l’heure de la sortie parce qu’il fallait bien qu’elle s’en aille. C’était le signe que le papa était sorti de prison, pour la énième fois, et que l’insécurité régnait à nouveau à la maison.

Il y avait d’autres personnages. Il y avait Michel et Micheline, des jumeaux. Ces deux-là, pas du tout structurés, excités et faisant une pagaille monstre ! Tellement excités qu’il avait fallu les séparer. On en avait mis un dans chaque classe, au grand dam des parents qui n’ont pas du tout compris, parce qu’à cette époque-là, il n’y avait pas de dialogue. On ne parlait pas de partenariat. Les parents, on évitait un peu de discuter avec eux, même si l’on a toujours eu, en maternelle du moins, de bons rapports avec eux.

Il y avait aussi deux petits blonds aux yeux bleus, très propres quoique vivant dans une roulotte sans confort. Le nez en compote d’un bout de l’année à l’autre, ce qui montre leur état de santé. Ils restaient terrés dans un coin de la cour à la récréation. C’étaient des enfants très résignés. Ils étaient la proie des autres enfants qui avaient tout de suite senti leur faiblesse.

Je me souviens aussi des enfants très désenchantés. Un jour, j’étais derrière le castelet, pour le théâtre de marionnettes, une petite fille vint me voir. Elle me dit : « Hein, maîtresse, les marionnettes, c’est tout des conneries ». Elle n’avait plus de rêves, plus d’espoir.

Il y avait aussi Marcel. Marcel était un enfant de ferrailleurs, très à l’aise dans sa peau. Sale comme un peigne, mais très bien coordonné. Quand on lui demandait ce qu’il ferait quand il serait grand, il répondait : « la biffe ». Il était très fier de sa condition, l’un des seuls d’ailleurs. Il y en avait d’autres … beaucoup d’autres.

Alors que voulez-vous faire quand on a vingt ans, qu’on sort de l’Ecole Normale ? Mais on ne sait rien du tout, en fait ! On ne sait pas comment les prendre, on ne sait pas les canaliser, on ne sait rien. Alors désespérée, fatiguée par le bruit, que peut-on faire ? On s’est mis à chanter. On a beaucoup chanté. Moi, ça m’a calmée, ça a détendu l’atmosphère et je crois que ça a beaucoup apporté aux enfants. Mon fameux Patrick, qui était si affreux, habitait en face de l’école. Cinq, six ans plus tard, quand il me voyait passer, il ne manquait pas de fredonner « J’ai descendu dans mon jardin » , l’air de dire : « c’est toi qui me l’a appris ».

En fait, le chant était notre meilleur moyen de communication, parce que je ne savais pas leur parler. Ils ne comprenaient rien de ce que je leur disais, et moi, je ne comprenais pas leur langage.

Notre interprète, c’était la dame de service de l’école. On l’appelait « Mémère Chevalier ». Elle avait de grandes poches sous les yeux que le chagrin avait laissées au long des années, le visage strié de rides, un gros chignon couleur ficelle, et les poches pleines de bonbons . Elle, elle les comprenait. Elle leur parlait et c’était elle qui nous aidait à faire le lien. Elle avait la connaissance . Nous les livres.

Ces image sont restées gravées dans ma mémoire. C’est peut-être pourquoi je suis parmi vous aujourd’hui.

Monique Rodary : Si je suis ici, ce matin, c’est parce que ce lieu est un lieu vraiment important pour moi. Je pense que c’est un lieu fondateur. J’ai été dans ce lieu lorsque j’avais 11-12 ans, c’était en 1967, 1968. Je ne suis pas issue de la misère. Je venais avec une catéchiste. C’est une femme extraordinaire, de ces personnes extraordinaires que vous comptez sur les cinq doigts de la main. Elle est vraiment un des cinq doigts les plus importants dans ma vie.

Cette femme habitait à Paris. Avec son mari, ils accueillaient toujours beaucoup d’étrangers chez eux. Je ne sais pas comment elle était entrée en lien avec des familles d’un des bidonvilles de Nanterre. Elle venait rendre visite à des familles maghrébines et portugaises. Je revois très bien les lieux, je revois la boue. L’image qui me reste dans la tête, c’est la boue par terre ; on faisait vraiment attention où l’on mettait les pieds, et puis il y avait des lattes de bois entre les baraques. Je me souviens du point d’eau où les gens venaient prendre de l’eau avec leur seau. Quand on est gamine, on se dit : ce n’est pas juste quand chez soi on a l’eau en tournant simplement le robinet et là , il y a des gens qui sont obligés de patauger dans la boue, dans le froid pour venir prendre de l’eau.

Cette catéchiste s’appelle Geneviève Meunier. Elle a maintenant plus de quatre vingt ans. Quand j’ai su que j’allais venir aujourd’hui, je lui ai réécrit et téléphoné plusieurs fois, sans réponse de sa part. J’espère qu’elle est encore en vie. Elle est peut-être à l’hôpital ou elle n’est peut-être plus sur cette terre, mais je suis sûre qu’elle est en union avec nous. Cette femme ne nous a jamais fait de grands discours sur la pauvreté, elle vivait simplement mais on comprenait qu’elle vivait des choses fortes.

Les moments que j’avais passés dans ce bidonville de Nanterre sont restés enfouis en moi, pendant des années, mais ils sont restés semés. Et si je suis alliée du Mouvement ATD Quart Monde, je pense que c’est en lien étroit avec ce passé, parce que quand on voit la souffrance des gens de si près, je pense qu’on n’a pas besoin après de grandes explications et l’on a envie de faire quelque chose. Quand j’ai rejoint ATD Quart Monde, je ne pensais pas au bidonville de Nanterre. Et cette Mme Meunier qui, un jour, m’a envoyé une photo, - je l’ai montrée tout à l’heure à Brahim parce qu’il y avait un petit garçon, je me disais que cela pourrait être lui, cela aurait été génial ! Mais, ce n’était pas lui - … elle m’a donc envoyé cette photo et en la voyant, toutes les images et les souvenirs me sont revenus : ce point d’eau, l’intérieur des baraques, les gens...

Je vois encore cette femme qui était malade dans son lit, une femme algérienne, une famille portugaise aussi, alors là, il faut que je demande pardon à une famille portugaise qui nous offrait à chaque fois le porto et je ne pouvais vraiment pas le boire. Je me revois encore le verser en cachette dans une plante verte, quand elle avait le dos tourné. C’est un souvenir un peu amusant, mais il est caractéristique de l’accueil qu’ils nous faisaient à chaque fois, avec des gâteaux, ou autres friandises. Quand je regarde la photo que j’ai apportée, j’avoue que j’ai un petit air un peu crispé et les gamins qui sont avec moi ont un grand sourire.

Je suis venue ce matin parce que je trouve qu’on a besoin de faire mémoire des lieux fondateurs de notre vie. Et puis il faudrait le dire, il faudrait que ce qu’on est en train de dire en ce moment passe sur des radios, et puis qu’il y ait des gens du bidonville et des gens d’ailleurs qui se rassemblent vraiment. C’est cela, le sens du 17 octobre, dire publiquement que l’on ne se résigne pas, qu’il ne faut pas se décourager.

Bruno Tardieu : On a envie de témoigner de ce lieu encore. Nous sommes aussi en union avec des personnes du monde entier, qui, durant la fin de cette semaine, marquent aussi ce jour, grâce à cette « pierre » posée sur le parvis des Libertés et des Droits de l’homme, place du Trocadéro à Paris. Qui, parmi nous ici, veut lire le texte de cette pierre ?

« Le 17 octobre 1987, des défenseurs des droits de l’homme et du citoyen de tous pays se sont rassemblés sur ce parvis. Ils ont rendu hommage aux victimes de la faim, de l’ignorance et de la violence. Ils ont affirmé leur conviction que la misère n’est pas fatale. Ils ont proclamé leur solidarité avec ceux qui luttent à travers le monde pour la détruire. Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré ». (père Joseph Wresinski).

Brahim Benaïcha : Je voudrais ajouter quelques mots.

Je disais tout à l’heure ma violence contenue ; je dirais aussi que j’ai une tristesse joyeuse à cause de ce que je vois à la place du bidonville où l’on a vécu, durant dix ans, de 1960 à 1970, au temps des « trente glorieuses ». On nous enseignait « Nos ancêtres sont les Gaulois » bien sûr, mais on vivait notre religion. Nous avons toujours été musulmans, nous n’avons pas découvert l’Islam. Nous sommes nés musulmans. Devant cette chapelle Sainte-Catherine, le jour où sa statue est tombée, le jour d’un ouragan, on était un peu triste de la voir par terre. Il est dommage qu’elle n’ait pas été remise à sa place.

Et aujourd’hui, je me pose beaucoup de questions auxquelles je souhaiterais qu’on arrive très vite à avoir des réponses. Je ne veux pas parler d’injustice, parce que si on parle d’injustice on va soi-même dresser des barrières d’incompréhension. Mais quand je vois trente- quatre ans après, que l’on est en train de construire à la place de ce bidonville une cité en béton, je me demande où est la raison de l’homme aujourd’hui sur terre. Je crois que la grande question que chaque être, chaque communauté doit se poser est qu’elle doit s’interpeller elle-même pour pouvoir composer avec les autres. Je crois qu’on doit être aujourd’hui très très modeste en face de tous les problèmes qui se posent à nous. Et j’espère que la modernité dont on bénéficie directement ou indirectement sera un moyen pour nous de nous comprendre mutuellement.

Bruno Tardieu : La chapelle était là à cette époque-là ?

Brahim Benaîcha : Oui, oui, tout à fait. Oui, c’était notre mosquée-église. Je précise que dans le bidonville il y avait une pratique de l’Islam simplement. Je me rappelle de l’atmosphère du mois de Ramadan. C’était fabuleux de voir le bidonville de l’extérieur pendant le mois du Ramadan. C’était quelque chose qui brillait malgré la boue et que décrivait tout à l'heure Monique. C’est fabuleux, un bidonville durant le mois du Ramadan. J’ai connu le mois du Ramadan lorsqu’il faisait très très froid en hiver. Là, on voyait les prières universelles aller vers le ciel, je peux vous dire qu’on les voyait. Et pour nous, petits musulmans, passer devant cette chapelle qu’on adorait, était quelque chose d’imposant par rapport au reste. On était un peu affligé de voir nos frères chrétiens la déserter. Je lui disais ceci : « Eglise des Pâquerettes, ne pleure pas, moi qui suis musulman je vois en toi cette mosquée que j’ai laissée là-bas à Ramra, dans le désert. Et si tu pleures, c’est quelque part pour laver les péchés des citoyens d’ici ; aujourd’hui ils t’ignorent, ils se croient à l’abri de la société de consommation parce qu’ils ont leur morceau de béton ». Je lui ai dit : « si demain leur urbanisme a raison de toi, ne pleure pas, des hommes et des femmes de foi iront te construire ailleurs dans un lieu plus grand ».

Voilà, je pense qu’à partir du moment où l’on accepte les autres sans aucune agressivité, on est en communion avec soi-même, avec les autres, avec le ciel et la terre. On pourrait parler pendant des heures mais laissons la parole à Michèle.

Michèle Grenot : Je voudrais simplement dire pardon et merci.

Pardon à Brahim, à tous ses compagnons de route du bidonville de Nanterre et, avec eux, à tous ceux qui ont vécu ou vivent dans la misère. En fait, il y a vingt sept ans, en 1968, j’étais à la fac. De l’université, on ne voyait pas le bidonville, mais il était tout près. On voyait les petits garçons jouer à venir de plus en plus près de la fac. Ils avaient l’air malin et cherchaient à avoir nos tickets de restaurant universitaire… Nous étions choqués, meurtris et mal à l’aise de l’existence du bidonville. Impuissants, Nous avions honte, je crois.

Mai 68. Dans les amphithéâtres, pendant les assemblées générales, les étudiants réclamaient le droit à l’expression, rêvaient de dialogue et d’un monde meilleur. Ils cherchaient des réponses, des maîtres à penser. Avec Marcuse, ils refusaient la société de consommation, avec les figures des précédentes révolutions – Lénine, Trotsky, Mao ou Fidel Castro – ils voulaient rejoindre les ouvriers et faire la révolution. En réaction à la guette du Vietnam, certains rêvaient de paix. Des rêves d’amour, de vie en communauté et de liberté aussi : « Il était interdit d’interdire ». Certains écoutaient, non insensibles, mais insatisfaits tout de même.

Les petits garçons du bidonville et leurs familles étaient présents dans le cœur de certains d’entre nous, mais pas dans notre réflexion. Ils n’étaient pas encore entrés dans l’Histoire.

Alors, merci à ceux qui ont organisé ce moment en leur honneur. Merci à Brahim Benaïcha qui, à travers son histoire, celle de sa famille, de ses amis, nous fait revivre le bidonville. J’ai réalisé ce que ces petits garçons enduraient dans le quotidien de la vie et je me souviens de cette formidable force de résistance qui se lisait dans leurs yeux, que je ne comprenais pas alors. Grâce à eux, grâce à lui, cette histoire rejoint l’histoire du peuple de la misère qui commence à s’écrire.

En 1968, des barricades ont été dressées, des barrières entre les professeurs et les étudiants sont tombées, mais les plus pauvres ont été oubliés. Considérer ce lieu comme un « lieu de mémoire » aujourd’hui, c’est le considérer comme un lieu qui a du sens. Si près de l’université et, pourtant, si éloigné. Nous sommes invités à l’inscrire dans l’histoire, pour tirer les leçons de l’histoiren pour « conjuguer le passé et le futur au présent » comme le suggère Brahim Bénaïcha. N’est-ce pas la mission de l’Université, l’aspiration de beaucoup de jeunes ? Le père Joseph Wresinski a proposé ce défi aux universitaires lors de sa conférence à La Sorbonne en 1983. C’est sans doute une des raisons de mon travail de recherche universitaire sur les pauvres dans l’histoire.

La honte du bidonville, le regard de ses enfants ont fini par donner du sens aux questions de mes vingt ans.

Notes

1 Extrait du dernier message public du père Joseph Wresinski le soir du 17 octobre 1987.

1 Bruno Tardieu, français, marié et père de trois enfants, diplômé de l’Ecole nationale supérieure des Techniques avancées, a été chercheur en mathématiques appliquées. Après avoir animé des bibliothèques de rue dans un quartier défavorisé pendant quatre années, il rejoint le volontariat permanent du Mouvement ATD Quart Monde, avec son épouse Geneviève, en 1981. Participant à l’animation du mouvement « Tapori » jusqu’en 1983, il est chargé de cette dynamique des enfants aux Etats-Unis, de 1984 à 1988. Depuis 1988, il est responsable de « l’alliance » internationale d’ATD Quart Monde, rassemblement de personnes de toutes origines et appartenances qui s’engagent à faire entendre et reconnaître le Quart Monde dans leurs milieux et professions.

Pour citer cet article Michèle Grenot, Bruno Tardieu, Brahim Benaïcha, Claude Deleplanque et Monique Rodary, « Lieu de mémoire », Revue Quart Monde, Année 1995, Elèves aujourd'hui, citoyens demain, Actualité, mis à jour le : 27/07/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2938.