Droits humains, affaire de citoyens

Georges de Kerchove

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Georges de Kerchove, « Droits humains, affaire de citoyens », Revue Quart Monde [Online], 151 | 1994/3, Online since , connection on 06 May 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3170

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Droits humains, Citoyenneté

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Belgique

Un homme, un droit. Un homme, une voix. Cela va de soi dans une démocratie qui y trouve son fondement et son essence. Pourtant, à y regarder de plus près, il est des hommes sans droit, des hommes sans voix. Pas uniquement une voix pour exprimer un vote, mais une voix pour s’exprimer tout simplement, qui peut se faire entendre, dont on tient compte parce qu’elle importe dans la symphonie humaine. Une voix qui parle, qui rit, qui pleure, qui aime, qui est écoutée. Ces hommes sans voix en viennent  à ne plus exercer leurs droits, et on le leur reproche, les soupçonnant de se complaire dans leur mutisme. Ils sont de mauvaise volonté : on imagine des revenus garantis, on leur accorde des facilités, on assouplit les règles, mais ils n’en font rien. Ainsi donc, les sans-droit ne sont-ils pas des hors-la-loi ? La boucle est bouclée : ils n’exercent pas leur droit parce qu’ils en sont indignes.

Indignes. Le mot est décoché, implacable. Indignité. Parce qu’il se fonde sur la dignité, l’idéal de justice se heurte de plein front contre cet écueil et reflue, bon gré mal gré, s’exposant alors à des compromissions. Certes, l’indignité revêt des visages plus édulcorés et reçoit des qualifications mois brutales. Elle se justifie au nom de théories apparemment cohérentes. Tout droit suppose un devoir et celui qui ne remplit pas celui-ci, ne peut exercer celui-là, dit-on classiquement. D’autres insistent sur la responsabilité et malheur à ceux qui ne prennent pas la leur : ils seraient malvenus de revendiquer des droits sans contrepartie . Entravés par cette logique, certains juristes généreux s’efforcent d’en atténuer les effets et font reconnaître des droits particuliers à des catégories spéciales. Prouvez que vous êtes spécial et vous pourrez faire valoir un droit. Exhibez un handicap de ceci ou de cela et vous recevrez telle ou telle indemnité. Montrez que vous êtes un peu moins que les autres et vous prélèverez un peu plus.

Un homme, un droit. Un homme, une voix. On affirme les droits inaliénables, mais on oublie que leur réalisation est liée à la parole, donc à la voix. Dans nos systèmes de droit basés sur l’individualisme, l’exercice du droit est classiquement subordonné à la demande. Celui qui ne demande rien, n’a rien. On le laissera mourir de solitude, de faim ou de froid. Celui qui demande, obtient… parfois. Encore doit-il savoir comment s’y prendre, où introduire sa requête, à qui s’adresser. Comme si les droits d’une personne dépendaient, non pas de son existence – donc de sa dignité intrinsèque – mais de la qualité de sa demande. Malheur à l’homme sans voix dont le silence, insignifiant, passe inaperçu ; il est condamné à vivre clandestin et terré.

Ainsi donc, déclarer des droits fondamentaux s’avère insuffisant et se retourne même contre l’homme meurtri et silencieux s’il n’est pas d’emblée considéré comme un citoyen, c’est-à-dire une personne appelée à contribuer à l’avenir de la cité, indispensable même à son développement. Alors, une personne ou une famille à la rue ne peut que susciter le branle-bas, le combat général. Comme un homme à la mer : tout le navire s’immobilise immédiatement, sans que l’on se pose la question du comment ou du pourquoi. Sa disparition serait un échec et une blessure pour chacun ; elle affecterait la fraternité des gens de la mer. Tout est mis instinctivement en œuvre pour qu’il regagne le bateau.

C’est pour cette raison que l’on ne peut dissocier les droits de l’homme et ceux du citoyen. Sinon, la personne la plus vulnérable, perçue comme un frein au progrès de la cité, reste inévitablement ce passager clandestin que l’on pourchasse ou que l’on ignore, et qui sombre dans l’indifférence.  Dépourvu même du droit à la compassion puisqu’il est de trop. En réalité, cette personne, pour qui sans doute les déclarations ou les conventions des droits humains ont été écrites, en appelle à notre citoyenneté. Sommes-nous disposés à nous mobiliser sur le champ lorsque nous sommes témoins d’une violation des droits fondamentaux ? Sommes-nous prêts à peser du poids de nos responsabilités, de notre statut social pour que cesse une injustice au risque de nous mettre à dos l’opinion publique ?

La personne dont le droit d’exister est nié nous invite, par son silence, à nous solidariser avec elle. Il n’y a pas de demi-mesure en cette matière. L’indifférence, ou plus simplement l’absence de réaction, rendent complice de la violation des droits humains et du déni de la dignité du plus vulnérable d’entre nous.

A défaut de cette citoyenneté active, les lois les mieux faites, les réglementations les plus généreuses se retournent comme un boomerang contre les très pauvres. Les déclarations les plus fondamentales ou les mieux élaborées restent des outils rangés dans un placard, rongés par le temps avant même de servir.

Le respect de l’homme le plus pauvre s’inscrit dans nos cœurs avant que d’être figé dans un texte. Alors, son silence devient significatif. Comme celle de tout un chacun, son existence devient une chance et un espoir pour tous.

Telles sont les questions que se sont posées les intervenants et participants au séminaire public « Avec le Quart Monde, faire respecter les Droits de l'homme : citoyens et juristes aux prises avec la justice » organisé, en mai 19931, par le Mouvement international ATD Quart Monde. Ce dossier est abondamment nourri des communications et des témoignages échangés à cette occasion. A ces textes s’ajoute un article, venant du Québec, qui relate une avancée du droit face à la discrimination fondée sur la condition sociale.

1 Le prochain séminaire public aura lieu les 9 et 10 décembre 1995.
1 Le prochain séminaire public aura lieu les 9 et 10 décembre 1995.

Georges de Kerchove

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