N° 145, 1992/4   •  La misère, ni taboue, ni fatale
Dossier

Tsiganes : dans quelle Europe ?

René Bernard
  • publié en novembre 1992
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1992/4
Texte intégral

L’apparition dans nos villes de familles tsiganes très pauvres en provenance de l’Europe de l’Est, le plus souvent de Yougoslavie ou de Roumanie, ne surprend guère les amis des Tsiganes au moment où elle inquiète les autorités politiques et les responsables des services sociaux. Qui a partagé la vie des Tsiganes à ras de terre sait qu’ils sont disponibles pour la mobilité, quand la vie quotidienne agressée par l’hostilité ambiante et la misère se durcit au point de devenir insupportable. L’ouverture à l’Ouest d’espaces gorgés de richesses et perçus à distance comme plus accueillants provoque les familles démunies à l’errance. Elles n’ont rien à perdre, elles ne sont rien, elles restent séduites par les récits d’autres voyageurs ou les images de la télévision, qui nourrissent leurs rêves des merveilles entrevues dans nos cathédrales de la consommation, nos supermarchés. Nos rues encombrées où circulent des voitures étincelantes ne sont-elles pas le signe non équivoque d’une abondance facilement acquise, à portée de main. « Je vais vous dire pourquoi nous allons en Occident, déclarait sans ambages un Tsigane de la région de Zagreb. Ici, les poubelles sont toujours vides, chez vous, elles sont toujours pleines ! » Argument péremptoire qui entaille nos législations et nos certitudes.

Ainsi les Tsiganes de l’Est se glissent dans nos villes véhiculant une misère voyante. Ils se nichent dans des coins insalubres, sous la tente, au mieux dans des caravanes vétustes, brinquebalantes qui refusent encore, mais pour combien de temps, de s’enliser dans un chemin sans issue.

Ces familles tsiganes, qui écorchent le moindre mot français et délèguent leurs enfants à la mendicité, déclenchent une double irritation et de la société française et des Tsiganes de France.

Notre société a déjà bien du mal à accepter et à comprendre la présence des trois cent mille Tsiganes, citoyens français, enracinés depuis six cents ans sur nos terres, qui réclament à travers leurs associations, le respect de leur originalité culturelle, la pleine reconnaissance du droit de voyager et l’urgence de vivre « libres ensemble. » L’afflux de populations perçues comme les cousins germains des Tsiganes français, surgis à l’improviste, ne saurait enchanter une société déjà déroutée par la masse des étrangers et le chômage.

De plus, ces Tsiganes de l’Est qui déambulent en nos rues déploient l’image misérabiliste d’un monde tsigane dont les Tsiganes français s’acharnent de plus en plus à se démarquer. Aux yeux de la société majoritaire, l’amalgame de tous les Tsiganes en un bloc inquiétant et décidément inassimilable se renforce de plus en plus. La tentative d’insertion de Tsiganes roumains de Nanterre1 s’est soldée par un échec retentissant et un constat désabusé d’impuissance… Elle est révélatrice de nos ignorances et de l’absence d’une politique à l’échelle d l’Europe.

Cette opération de solidarité sous le couvert de la DASS des Hauts-de-Seine, mobilisant dans l’enthousiasme « Médecins sans frontière », la Croix Rouge, des municipalités de Haute-Loire et de Lozère, avait tout pour séduire. Logement, travail, scolarisation, soins de santé, rien n’était laissé au hasard. Or, plutôt que de s’ancrer paisiblement dans les petits villages de montagne, les Tsiganes roumains ont filé entre les mains des éducateurs, des travailleurs sociaux, des instituteurs, se sont éparpillés dans les banlieues des grandes villes et sont retournés dans des campements insalubres. La générosité et le dévouement incontestables de tous les acteurs se sont effilochés devant des Tsiganes insaisissables. Nombreuses sont les opérations ainsi avortées dont l ‘échec est déjà inscrit au départ. Au nom de l’humain, l ‘humanité propre aux Tsiganes reste en réalité ignorée ; leur histoire, jalonnée de rejets, voire de tentatives d’élimination physique, est gommée ou réduite à un incident de parcours, leur conscience collective blessée, ramenée aux normes de la société majoritaire. Or, l’expérience du rejet toujours actuelle, qui atteint son paroxysme en Roumanie, est une des composantes les plus vitales et les plus douloureuses de l’identité tsigane. Comment dans ces conditions inaugurer un dialogue constructif d’un avenir ? Comment tenir un langage vrai avec une population rejetée depuis des siècles ?

Or, aujourd’hui, et la présence visible des Tsiganes de l’Est en est le signe non équivoque, le problème tsigane change de taille. La conjonction de plusieurs événements met non seulement la France mais l’Europe tout entière face à un monde tsigane, dont la population constitue une des minorités les plus denses.

A nos trois cent mille Tsiganes français correspondent deux millions cinq cent mille à quatre millions de Tsiganes roumains, un million, voire plus, de Tsiganes hongrois, deux cent mille à un million de Tsiganes yougoslaves sans compter ceux des autres pays d’Europe centrale, Tchécoslovaquie, Bulgarie, Pologne, et ceux de Russie qui se profilent à l’horizon de la Pologne. Quels que soient les chiffres exacts2, une certitude s’impose : le monde tsigane en Europe est massif, son taux de natalité en expansion, sa population se compte par millions.

La débâcle du communisme en libérant la parole met les démocraties naissantes aux prises avec des minorités autrefois ignorées. Il n’y avait plus de Tsiganes, mais des citoyens communistes qui réclament aujourd’hui leur reconnaissance historique, culturelle et religieuse, le droit à la différence dans la communauté nationale. Des bouches cousues depuis des décennies ne sont guère préparées au dialogue qui présuppose l’écoute attentive et désirée de la parole des autres et un sens aigu du bien commun. Chaque minorité est tentée de coloniser une place au soleil au détriment de l’autre. Or, la montée des nationalismes en une période d’apprentissage de l’écoute crée un climat de crainte, de suspicion réciproque qui engendre le phénomène dangereux du bouc émissaire. L’élimination des Juifs par Hitler invite l’opinion publique de ces pays à désigner les Tsiganes comme acteurs et héritiers de ce rôle que les Juifs, vu leur nombre restreint, ne remplissent plus. Les actes de racisme multiples et répétés qui sont signalés ici et là dans les pays d’Europe centrale ne sont-ils pas porteurs d’un exode dont nous percevons les signes avant-coureurs ? L’Europe, jusqu’aux rives de l’Atlantique et de la mer du Nord, est à la croisée des chemins. Se décidera-t-elle à prendre acte de la présence des Tsiganes pour traiter de leur avenir dans les communautés nationales, à l’échelle de l’Europe ?

Le monde tsigane est disponible pour l’errance. Sa sédentarisation de l’Espagne aux pays de l’Est s’est effectuée par misère ou contrainte physique, en aucun cas par choix délibéré. Les Tsiganes sont expérimentés dans l’art de survivre et donc de se glisser dans le moindre interstice de nos législations et de nos frontières. Ces familles aux dimensions inoubliables ne sont point structurées en un peuple organisé même si régulièrement les journalistes et les Tsiganes eux-mêmes se prêtent au jeu de sacrer Roi un ancien qui a l’autorité sur un groupe familial…. Elles se déplaceront en masse pour protéger la seule richesse qui est la leur, la famille avec sa joyeuse et abondante progéniture. Et l’exode inauguré risque de se propager comme un tremblement de terre incontrôlable à toutes les familles menacées. En Roumanie, où les Tsiganes flairent un danger croissant, des familles de Paniceni (district de Cluj) déclarent qu’elles seraient capables de partir n’importe où dans le monde (rapport d’enquête, 8 avril 1991).

Pour reprendre l’expression d’un spécialiste, le Tsigane de l’Est est un « homo fugiens » et un « homo fugatus », « en fuite et chassé. » Il regarde vers l’Ouest où de toute manière son existence ne sera pas pire, même si en maints pays la législation ne vise pas à entériner le fait d’une minorité culturellement autre, mais cherche à protéger les populations sédentaires de ces assoiffés d’espace et de liberté. Quelques paroles d’accueil, quelques opérations bienveillantes ne dissolvent pas par enchantement des siècles de rejet encore inscrits géographiquement non seulement en Occident, mais plus encore à l’Est où le village tsigane de Hongrie ou de Yougoslavie est bâti à distance respectueuse du village hongrois ou yougoslave. La violence historique, qui a bloqué brutalement le nomadisme par la tuerie organisée des chevaux qui tractaient les verdines, se nourrit aujourd’hui d’opérations commandos qui se multiplient dangereusement, d’articles sauvages qui creusent un peu plus le fossé entre les Tsiganes et la population majoritaire3.

La Roumanie, où la concentration tsigane se trouve la plus serrée et proche de l’explosion, est le théâtre d’une confrontation redoutable entre Tsiganes et société roumaine dont la violence, la complexité, l’urgence surprennent et interrogent toutes les personnes soucieuses du respect et de l’avenir de l’homme. Elle déploie l’éventail des questions à traiter globalement. La communauté tsigane en Roumanie comme ailleurs n’est pas homogène. Une masse considérable de Tsiganes pauvres et analphabètes, voire installés dans la grande misère, survit parallèlement à une minorité tsigane qui tient des fonctions fort diversifiées dans la société, et s’efforce de dissimuler son origine. C’est que le Tsigane roumain est à la fois craint et méprisé. La société roumaine, ne l’oublions pas, a tremblé sous l’emprise de la terreur de la Securidad et des Tsiganes se trouvaient enrôlés avec d’autres Roumains dans cette police secrète… Par un phénomène de généralisation malheureusement bien connu, tous les Tsiganes sont facilement taxés de cette barbarie.

Dans un pays qui trace à tâtons son chemin de démocratie, les groupes roumains s'expriment, et dans la foulée les Tsiganes prennent la parole dans la dispersion. Pas moins de sept listes tsiganes aux élections législatives. Ils déclenchent, en réaction, une hostilité croissante de la société roumaine, comme si toute la communauté tsigane était infectée d’un communisme ensanglanté. Au point qu’un Tsigane très lucide déclarait : « Aujourd’hui, être anti-communiste veut souvent dire être anti-tsigane, et pour beaucoup de gens, l’extermination de notre peuple telle qu’elle avait été planifiée par Hitler est toujours la meilleure solution finale, bien sûr. » Propos inquiétants, quand des skinheads agressent physiquement les Tsiganes de Bohème, en Tchécoslovaquie, au nom de la pureté de la race !

Sur ce fond déjà meurtrier, il n’est point surprenant de repérer en Roumanie des agressions contre des quartiers tsiganes. Si la rumeur désigne un Tsigane comme l’auteur d’un délit, vrai ou faux, le quartier est visé, des maisons ou des taudis brûlent. Toute interrogation critique, toute enquête, tout discernement est balayé par la fureur.

Des enquêtes sociales sont réalisées le plus souvent à partir de dispensaires. C’est là une initiative heureuse à souligner, mais qui se heurte à bien des obstacles. Les Tsiganes se méfient des personnes qui les interrogent. Lors d’une enquête à Hïda (district de Salay), l’enquêteur est soupçonné d’organiser une déportation en Irak !

Une équipe médicale s’étonne du refus persistant des familles d’accepter la vaccination, et ne découvre aucune motivation… Qui les assure que les vaccins ne les empoisonneront point, quand un journal extrémiste « Romania Mara » propose « la punition capitale, des exécutions publiques, l’expulsion, la création d’une garde nationale qui punit les délinquants » (19-04, 24-05-91), les Tsiganes, qui complotent contre le régime roumain ! Or, cette publication, loin d’inquiéter la justice, a reçu le prix du ministère de l’Intérieur !

L’urgence de distribuer des contraceptifs pour diminuer une progéniture jugée trop abondante, parfois livrée à la mendicité ou à l’abandon dans les centres de Ceauscescu (200 000 enfants tsiganes) semble aller de soi pour maints responsables de dispensaires. Que signifie cette opération imposée, si les acteurs sociaux ne s’interrogent pas à partir du rejet et de la culture tsigane, sur la place de l’enfant dans la famille tsigane, sur les conditions de logement, de subsistance, de scolarisation. Les Tsiganes flaireront vite un moyen détourné de les éliminer progressivement sans compter le danger de déstructuration des familles pour qui l’enfant est la seule richesse. Les enfants délaissés, les odieux trafics d’enfants sont justement des signes éclatants de la misère et de la décomposition de familles qui se terrent dans des immeubles délabrés. Un fonctionnaire de la mairie de Sacuieu ( district de Cluj) n’a pas craint de menacer : « On va casser toute machine qui arrive ici pour apporter des aides aux Tsiganes. » Même si, à Bucarest, nombre de Tsiganes assurent le ramassage et le traitement des ordures, les autorités ne jugent pas globalement les Tsiganes comme des citoyens roumains à part entière. Qui pourrait certifier que des visions analogues ne trottent pas en France et en Occident, dans l’imaginaire de quelques-uns uns de nos édiles municipaux ou nationaux !

L’Europe qui naît à la solidarité se découvre maintenant aux prises avec un monde tsigane subissant de plein fouet un rejet dur et injuste, annonciateur de pogroms dévastateurs et d’errances incontrôlables. Or, parmi les minorités, cette population est la seule qui ne s’adosse pas à un pays d’origine soutenant son droit à l’existence. De ce fait, elle s’offre comme une cible particulièrement vulnérable aux agressions racistes. Qui l’accompagnera dans son histoire ensanglantée pour qu’elle prenne la parole en Europe, travaille à la reconnaissance de son identité culturelle et de ses droits par les sociétés majoritaires ?

Le Conseil de l’Europe a déjà balisé des chemins nouveaux. Les gouvernements, l’opinion publique les emprunteront-ils ?

- La résolution 13 (1975) adoptée par le comité des ministres du 22 mai 1975 invite à prendre les mesures législatives pour mettre un terme à toute forme de discrimination, l’acceptation du stationnement et du séjour des populations nomades sur des terrains aménagés, la scolarisation, une sécurité sociale qui tienne compte du mode de vie.

- Résolution 125 (1981) sur le rôle et la responsabilité des collectivités locales et régionales face aux problèmes culturels et sociaux des populations d’origine nomade.

Cette résolution constate que la situation des gens du voyage et des Tsiganes ne s’est pas améliorée depuis la dernière résolution, que la contrainte à la sédentarisation provoque la perte de l’identité sociale, réaffirme le droit de vivre parmi tous sur un pied d’égalité avec des droits et devoirs identiques à ceux des autres citoyens, ce qui implique la pleine réhabilitation là où ils étaient persécutés…, etc.

Les organisations tsiganes existent à l’Est et à l’Ouest. Elles prennent la parole et se posent comme interlocuteurs compétents et exigeants. La participation des Tsiganes est inéluctable dans la construction d’une Europe où toute minorité a le droit de vivre. Y aura-t-il une volonté politique à l’échelle de l’Europe pour que les Tsiganes soient enfin reconnus comme citoyens de leur propre pays dans le respect de leur culture ?

Des siècles de rejet ont cimenté les murs de préjugés. Qui les renversera ?

Notes

1 Cf. « Echec d’une tentative d’insertion de Tsiganes roumains, les Nomades de Nanterre » Article de Josée Pochat, Le Monde du 21 mars 1991.

2 Les chiffres cités sont tirés de la conférence « Les migrations en Europe » donnée à Zagreb par A.Bastenier, sociologue, les 8-10 mars 1991.

3 Cf. le rapport de « Médecins sans frontières » concernant l’image des Tsiganes dans la presse roumaine.

Pour citer cet article René Bernard, « Tsiganes : dans quelle Europe ? », Revue Quart Monde, Année 1992, La misère, ni taboue, ni fatale, Dossier, mis à jour le : 15/10/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3539.
Auteur

René Bernard

René Bernard est jésuite, ancien aumônier national des Tsiganes en France et membre du Comité catholique international pour les Tsiganes