Dossier

Quand la police cautionne des jeunes

Grégoire Krikorian
  • publié en février 1992
Résumé
  • Français

Les jeunes non ou peu canalisés dans les responsabilités d’une famille ou d’un travail dérangent parfois la tranquillité des populations. Dans certains quartiers défavorisés la police est fréquemment présente. C’est à l’esprit et à la qualité de cette présence que fait réfléchir l’entretien suivant. (Propos recueillis par Bertrand Boureau)

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1992/1
Texte intégral

Revue Quart Monde : Monsieur le Commissaire, quelle est votre fonction actuelle ?

Je suis commissaire divisionnaire, très proche de la retraite. J’exerce mes fonctions en qualité d’expert de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, plus précisément au sein de l’équipe « politique de la ville » ; à ce titre, je m’occupe plus particulièrement des questions qui touchent à la prévention de la délinquance.

RQM : Nous vous avons demandé cette interview, à cause de votre engagement en tant que policier auprès des jeunes très défavorisés. Pourriez-vous nous faire entrer dans cette histoire ?

Je m’occupe de prévention de la délinquance, en tant que policier, depuis maintenant près de 18 ans. En 1974, quand j’ai été nommé commissaire dans le quartier de la Belle de Mai, dans le 3ème arrondissement de Marseille, je n’ai pris connaissance des problèmes des cités qu’à travers une structure associative, le Comité d’Intérêt de Quartier (C.I.Q). J’ai pu m’initier à ce qui pourrait préfigurer la police communautaire.

Une association de locataires située à Font Vert, m’a amené à m’impliquer dans les problèmes touchant les cités en difficulté et à prendre connaissance, notamment, de tous les avatars, des difficultés, de tout ce qui constitue la précarité des « grands ensembles. »

J’ai été sensibilisé à cette situation de précarité des jeunes, dont la condition favorisait leur stigmatisation.

RQM : Vous avez beaucoup travaillé et réfléchi au moyen de lutter contre cette stigmatisation, entre autres à la cité Font Vert. Pouvez-vous nous en parler ?

Mon action a duré de 1974 à 1977, dans les 3ème et 4ème  arrondissements. Ensuite, j’ai conservé certaines attaches avec des associations de locataires et notamment le centre social de Font Vert. J’ai, en quelque sorte, été le parrain de ces associations et du centre social.  Cela m’a fait toucher du doigt l’importance qu’il y avait pour les populations précarisées à bénéficier du soutien et de la caution de l’autorité officielle. J’en ai gardé la volonté de continuer dans cette voie si l’occasion m’était offerte. Et effectivement, en 1981, l’autorité politique m’a renvoyé dans mon ancien poste, pour que je poursuive les expériences commencées dès 1974.

C’est, alors, la population de Bassens qui m’a fait valoir que les populations en difficulté n’étaient pas constituées de bandits de grands chemins, mais qu’il s’agissait, pour l’essentiel, d’une société de pères de famille, eux-mêmes confrontés à des difficultés sans nom, mais avec cette circonstance aggravante pour eux, qu’ils n’étaient pas écoutés des pouvoirs publics.

RQM : La police doit-elle avoir un lien avec ces jeunes qui leur permette de sentir qu’elle désire les respecter ?

La question s’est posée précisément avec ces pères de famille et leurs jeunes en situation de précarité économique. Ils essayaient de placer leurs enfants auprès d’entreprises situées dans la zone industrielle près de Bassens, une cité de 200 logements environ, située au cœur de la zone industrielle des quartiers Nord de Marseille. Elle représentait à l’époque 10 000 emplois et plus de 150 entreprises. Le scandale – il s’agissait du début des années 80 – consistait à n’employer aucune personne habitant cette cité, en raison de l’étiquette extrêmement péjorative, qui lui avait été accolée.

RQM : Est-ce à ce genre de situation que vous vous référez en parlant de votre souci de lutter contre la stigmatisation ?

Oui, je crois que la police est particulièrement concernée. Car le fait d’être en situation de marginalité, aggravait l’attitude d’hostilité – inconsciente souvent, il faut quand même le dire – de la part des policiers. Ceux-ci étaient eux-mêmes conditionnés par toute une culture policière de l’époque. J’ai compris qu’il était possible de lutter contre la stigmatisation des jeunes en soutenant l’action des pères de famille. Ils voulaient assurer aux jeunes leur insertion économique.

Selon eux, si le représentant de la police cautionnait leur démarche auprès des décideurs économiques, notamment des chefs d’entreprises, ils pourraient certainement obtenir satisfaction. Certains élus avaient déjà tenté l’opération, mais vainement . Il s’est trouvé que ma simple intervention a rassuré les chefs d’entreprises à qui il fallait garantir la moralité, la respectabilité de la majorité de ces populations en situation de précarité.

RQM : Ne fallait-il pas entre elles et vous un dialogue approfondi ?

Oui : c’était assez révolutionnaire à l’époque, de voir un commissaire de police participer à  des réunions publiques au sein de ces cités, et accepter de se soumettre à la critique de la population, du moment qu’il s’agissait d’une critique constructive, bien entendu. A condition qu’un certain nombre de règles soient observées, respect de la légalité et des règles élémentaires de la politesse, l’autorité officielle doit pouvoir rendre compte de sa gestion à la population au service de laquelle elle travaille.

RQM : Considérez-vous que la police est au service d’une population particulière ?

Je me situe dans la perspective de ce qu’on pourrait appeler la police communautaire, par opposition à la police d’Etat.

Nous ne devons pas méconnaître le caractère dual de la mission de police. Elle comporte d’une part l’objectif d’assurer la cohésion du corps social en veillant précisément au respect de la loi, et d’autre part celui de rendre service aux citoyens dans leurs problèmes quotidiens. Ces objectifs complémentaires relèvent de deux logiques répondant, la première à la « discipline d’Etat », la seconde à la « discipline communautaire. » Je m’explique : la discipline d’Etat trouve sa légitimité dans l’existence d’un « dissensus » qui ne se règle pas à l’intérieur de la communauté locale. C’est l’arbitrage de la loi et la référence aux principes fondamentaux de la société qui permet d’en sortir. La loi émane elle-même du consensus à l’échelon national de la démocratie sur les procédures légitimes qui permettent de passer d’un rapport de forces entre opinions majoritaires et minoritaires à la loi de tous.

La logique de la communauté, au contraire, est de gérer elle-même la production du consensus qui lui permet, en son sein, d’entretenir des relations pacifiques. Nous ne devons pas oublier qu’on ne peut pas assurer la tranquillité et la discipline collectives sans le consentement ou contre le consentement des populations. Ce n’est pas la police qui assure l’ordre public pacifique. C’est la population, la cellule sociale elle-même qui l’assure. Même si certaines structures institutionnelles comme la police, peuvent l’y aider.

RQM : A l’échelle d’une cité par exemple, les habitants font référence à la police en considérant qu’elle ne les regarde pas comme membres d’une communauté, les respectant comme tels. Pensez-vous que la police devrait renforcer cet aspect communautaire ?

Ca peut paraître paradoxal, certains esprits chagrins ont pu douter de l'efficacité d’une telle pratique. Mais, d’un point de vue historique, la police communautaire a toujours existé. Les communautés rurales étaient régies par la loi de l’Etat, de la province, du royaume ou de la République, mais ces communautés rurales étaient assujetties à une discipline communautaire. Le garant au quotidien en était le garde champêtre qui n’a jamais relevé de la police d’Etat. Il était là pour assurer une discipline, mais avec la participation de tous les habitants.

Le principe d’une police communautaire n’est pas quelque chose de passé ou de théorique. Il a commencé à trouver son application au Canada, dans un programme qui s’appelle « l’avenir de la police. » Cette police de l’an 2000 au Canada est cautionnée par le Sollicitor Général, c’est-à-dire le ministre de la Justice.

Chez nous, il faut réinstaurer l’équivalent du garde champêtre dans les quartiers des grandes cités. Techniquement, cela est parfaitement possible grâce à une structure qui s’appelle l’îlotage.

Actuellement, celui qu’on désigne sous le terme d’îlotier a une mission de simple surveillance. Mais il pourrait être un fonctionnaire du commissariat local véritablement inséré dans le dispositif du quartier d’une façon permanente. D’ailleurs un commissariat local doit actuellement faire face pour 70 % des cas à des problèmes qui relèvent de conflits d’ordre civil et non pas pénal. Or, actuellement, les commissariats locaux ne sont plus en mesure de traiter ce genre de problèmes.

RQM : Vous insistez beaucoup sur cet aspect du policier qui va être garant de la vie pacifique dans la communauté. Comment, le jeune peut il regarder le policier tel que vous le définissez ?

Sur la base des expériences que j’ai vécues on peut dire que ces jeunes stigmatisés rétablissent le dialogue avec le représentant de l’autorité de l’Etat, pour peu qu’ils ne le perçoivent plus comme un ennemi de classe mais comme un médiateur qui va intervenir en leur faveur.

Médiateur, entre les jeunes et l’extérieur, mais qu’en est-il dans la cité ?

Une mission traditionnelle du garde champêtre était d’intervenir auprès des parents, notamment en matière d’admonestation. Mais ce sont là des pratiques révolues. Le policier toutefois pourrait aider à résoudre les conflits de voisinage. Si le problème revêt une certaine dimension collective il peut être examiné au sein du quartier au cours, par exemple, d’une réunion publique ou par des médiateurs institutionnalisés.

Des familles disent : « A un moment donné des actions avec des associations, les pouvoirs publics ont permis de dynamiser la cité, de susciter des militants, de permettre le rassemblement, la concertation entre les habitants. Comment en assurer la pérennité ? »

C’est une réflexion que je me suis faite. Ce qui, d’après moi, va conditionner la pérennité de ce type d’action c’est la présence permanente de l’autorité officielle. Parce qu’elle est sécurisante, rassurante, dissuasive à l’égard des éléments pernicieux, et c’est la présence de cette autorité, conçue d’une façon intégrée, et non pas uniquement extérieure, qui peut garantir, à mon avis, la pérennisation des actions de ce type.

RQM : Un militant, qui habite une cité où vous avez travaillé, parlait du centre social aujourd’hui disparu : « Tant qu’il y a eu des animateurs militants dans ce centre, on arrivait à avancer malgré les heurts et les contestations. A partir du moment où il y a eu des animateurs professionnels, on a eu le sentiment de se trouver face à des gens qui faisaient bien leur travail, mais ne croyaient pas réellement en notre capacité d’agir. Les habitants y ont eu moins d’intérêt ; des conflits de personnes, de pouvoir, s’en sont suivis. On a besoin d’avoir en face de nous, concluait-il, des gens qui ont de l’ambition avec nous. » Parleriez-vous d’une foi militante des policiers ?

Certainement. Le policier, dans ce cas-là, doit être animé de la foi militante, mais encore faut-il qu’il soit soutenu par sa hiérarchie, et surtout par le pouvoir politique. Tel a été le cas, en ce qui me concerne, dans les années 80. C’est pour ça que certains choses ont pu se réaliser. L’engagement doit venir également du haut niveau, du niveau politique, voire même gouvernemental.

Pour citer cet article Grégoire Krikorian, « Quand la police cautionne des jeunes », Revue Quart Monde, Année 1992, Jeunes rencontreraient monde pour un avenir commun, Dossier, mis à jour le : 29/10/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3637.
Auteur

Grégoire Krikorian

Grégoire Krikorian : Licencié en droit, est reçu au concours de commissaire de police en 1963. Il exerce dans la police judiciaire à Dijon, Reims et Marseille. En 1974 nommé dans le corps des polices urbaines au commissariat de quartier de la Belle de Mai, il engage son action en coopération avec le réseau associatif et des travailleurs sociaux. Cette action mal comprise et un moment interrompue par la hiérarchie reprend de 1981 à 1983 sur une échelle plus large. Elle préfigure certaines orientations du Conseil national de prévention de la délinquance créée en 1983 et dont il est membre.