La lettre de l’auteur en réponse à Claude Farrer

Philippe Tabarly

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Philippe Tabarly, « La lettre de l’auteur en réponse à Claude Farrer », Revue Quart Monde [En ligne], 140 | 1991/3, mis en ligne le 01 mars 1992, consulté le 22 juin 2024. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3705

30 avril 1991

Madame,

La genèse du coupeur d’eau remonte à une lecture d’un texte qui m’a bouleversé, à la suite d’un grand voyage au Tibet. Je pensais faire la Fabuleuse route spirituelle, à Lhassa, parmi les moines tibétains que j’ai rencontrés nombreux ; bien plus j’ai été plongé, submergé par la matière, la poussière, le froid, parfois la faim, la nuit, la fatigue, la fièvre, la misère froide implacable, avec par-dessus tout cela, une extraordinaire envie de vivre.

Je suis revenu en France par le transit littéraire, et notamment par le livre de M. Duras, « La vie matérielle », dans lequel était édité un texte intitulé « Le coupeur d’eau ».

J’ai rencontré le juge qui s’était occupé de ce fait divers en 1986, il m’a dévoilé quelques renseignements déterminants pour la bonne tenue scénaristique du film. Je dis sciemment « scénaristique » car je voulais faire un film de fiction afin d’être libre des contraintes de la réalité que le documentaire impose. Ce film est classé dans les fictions, car bien que partant d’un fait divers qui ne s’est certainement pas déroulé ainsi, il me permettait de traiter silencieusement et fortement j’espérais, une situation de non-retour, à partir d’un geste complètement anodin, couper l’eau. Même si dans la vie quotidienne des hommes, des femmes, des familles entières, sont plongés dans la misère la plus déshonorante, il est possible de parler d’eux grâce, entre autres, à la fiction, qui dans certains cas sera plus respectueuse que le documentaire et l’actualité.

Il ne me paraissait pas juste de traiter cette histoire tragique dans le simple but de visualiser un fait-divers, qui aurait alors pris les allures d’un « scoop », images que les journalistes charognards s’arrachent pour de la menue monnaie.

Voilà pourquoi la fiction me paraît dans certains cas, plus forte pédagogiquement que le documentaire qui n’organise rien de la réalité.

Vous dites que « mon thème collait avec la réalité » … Ce qui collait, ce qui colle, c’est le sens, le symbole de cette histoire vraie réorganisée pour les besoins du « ménage » bien modeste d’ailleurs ; tout comme le symbole de la justice est la balance, ici, celui de la dignité est le dépouillement de l’histoire, le silence de cette famille face à la patronne du café qui est nous ; nous les coupables, comme le coupeur d’eau qui exécute des ordres, couper l’eau devant un enfant en pleine canicule. Il y a des lois hors la loi. Mieux vaut-il le montrer à l’intérieur d’une histoire.

J’ai vu tellement plus de dignité en Afrique que dans nos régions socialement modernes, je me suis senti parfois si « humiliant » face à des gens « humbles », que la dignité m’est apparue comme le grain de sable à multiplier, surtout dans notre société de jugement, où l'immédiat prime la durée, la longueur.

L’impact de l’image peut être considérable si elle passe les mailles du filet de la censure (dernier exemple frappant, la guerre du Golfe) et le verrou des préjugés et de l’entendement humain suivant nos différentes cultures.

Alors peut-être cette image sera une graine, et pourquoi pas un futur germe pour l’avenir. Le film bien que toujours lu au présent doit déclencher l’avenir.

Voilà en quelques mots quelques-unes de mes pensées tournées vers vous, vers votre famille, quelques mots de remerciements, car une lettre comme la vôtre encourage, mobilise et me montre à quel point les humains deviennent beaux quand ils perçoivent derrière l’épais brouillard, le clignotement ensoleillé des cœurs qui battent à l’unisson.

Je prépare un autre film sur l’amour d’un retraité pour une jeune femme, cet homme osant vivre son amour alors que, le « courant dominant le condamne. » Enfin, un autre court-métrage montrant un jeune de 12 ans qui a une demi-heure pour convaincre son père de vivre avec lui, ses parents étant divorcés.

Il est préférable d’oser, mais c’est un art délicat, car il puise sa force dans la spontanéité et dans l’ordre en toute transparence. Il n’y a rien à cacher, c’est ce que je dis à mes enfants.

« A chaque fois que tu cueilles une fleur, tu fais trembler une étoile. »

Sincèrement,

Philippe Tabarly

CC BY-NC-ND