Pourquoi taire les solidarités des pauvres ?

Jacqueline Chabaud

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Jacqueline Chabaud, « Pourquoi taire les solidarités des pauvres ? », Revue Quart Monde [Online], 138 | 1991/1, Online since 05 August 1991, connection on 16 April 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3773

Un quartier de misère a d’emblée le visage du monde entier. Les travailleurs immigrés, les réfugiés de tous les continents s’y côtoient et voisinent avec les familles du pays. Au moins dans les villes, les plus pauvres ont des relations internationales. Dans le Golfe comme ailleurs.

A la radio, un soir de janvier, un Asiatique venu travailler en Irak confiait : « Maintenant, chaque nuit, je dois conduire un camion de pétrole d’Irak en Jordanie. Il y en a des centaines comme moi, des Irakiens, des Jordaniens, des gens d’Asie… Pour toucher la paye, on n’a pas le choix. On a peur des avions. Il y en a qui se sont enfuis, au bout de quelques nuits. » Enfuis où, vers qui ? Le journaliste a conclu sur le salaire de la peur. A t-il demandé à cet homme qui témoignait sans haine aucune comment ces transporteurs, s’entraidaient ? La radio n’en a soufflé mot. De quoi témoigneront ces travailleurs immigrés s’ils peuvent un jour écrire chez eux ou y rentrer ?

Quand, à longueur de journée, radio, télévisions et journaux livrent les pensées des experts de tous poils, comment ne pas s’interroger sur le silence de ces autres experts que sont les plus pauvres ? Ces relations internationales, ils les vivent dans le quotidien des cages d’escaliers, des courses, du travail, de l’école où vont leurs enfants. Parce qu’ils refusent chaque jour l’humiliation d’être comptés pour rien et traités comme des chiens, ils affirment cette vérité première sans cesse bafouée : tout homme est un homme. De leur misère sans frontières, ils ont appris à vivre une solidarité sans frontières, la seule qui soit. Par là, ils ouvrent des chemins de paix. Il est temps que le monde s’en aperçoive enfin ! A la télévision, une femme du Maghreb disait : « Qu’on soit jaune, rouge ou vert, je souhaite qu’on continue à se tendre la main. C’est ça la paix. » Pourquoi donc rien n’est-il jamais dit sur la solidarité qui réchauffe les quartiers les plus abandonnés ?

Quand la presse annonce des initiatives prises pour renforcer le dialogue entre diverses communautés, certains énoncés laissent perplexe. Que signifient-elles ces annonces qui parlent d’Arabes, de Juifs et de…Français, comme s’il n’y avait pas de Français arabes ou juifs ?

Et si l’on convie chrétiens, juifs et musulmans à prier ensemble pour la paix, comment ne pas aussi s’interroger sur ce fait : en quels lieux autres que religieux, les hommes peuvent-ils vraiment tous s’unir pour la paix, quelles que soient la couleur de leur peau, de leurs opinions et la hauteur de leur niveau de vie ?

Jacqueline Chabaud

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