Île-de-France pour une priorité régionale

Cécile Vorms

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Cécile Vorms, « Île-de-France pour une priorité régionale », Revue Quart Monde [Online], 127 | 1988/2, Online since 01 December 1988, connection on 26 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3948

L’Île-de-France pionnière de tous les défis technologiques, de la créativité urbaine et de tant de performances est aussi le lieu où associations et intervenants sociaux rencontrent des situations d’errance stupéfiantes à notre époque. Pourtant, l’opinion s’inquiète, les initiatives se multiplient, les pouvoirs publics se mobilisent. Comment un tel décalage peut-il exister et se prolonger ?

Bien au fait des actions du Mouvement ATD Quart Monde en matière de logement, ayant elle-même, dans l’esprit du rapport Wresinski présenté une étude sur le logement des sans-abri au Comité économique et social régional d’Île-de-France, l’auteur insiste ici sur quelques points qui font l’objet de fréquents malentendus.

Qui sont-ils ?

Le premier malentendu concerne l’identité des sans-abri. En entendant ce mot, neuf personnes sur dix pensent « clochard », un homme seul, plus très jeune qui a renoncé à se battre et mendie, comme s’il venait de nulle part et n’avait jamais fait partie de rien. Les campagnes d’hiver visent ce stéréotype.

Mais les sans-abri que je connais sont des familles qui calfeutrent des cabanes de jardin avec du papier journal, habitent un garage, un autobus ou un camion sans roue, sont à cinq dans une mansarde de seize mètre carrés ou dans une cave.

Ceux pour lesquels les assistantes sociales nous appellent au secours sont des ménages avec enfants, expulsés, qui dorment dans l’escalier ou des locaux techniques d’un immeuble, à l’hôtel, quelques nuits, puis se font recueillir en surnombre chez d’autres, puis squattent un pavillon en construction ou un appartement muré sans eau ni chauffage.

Les sans-abri, en 1988, sont des jeunes ménages qui vivent dans les caves, les gares ou les dépôts du RER. Ce sont des couples, pas nécessairement jeunes, qui vivent sous la tente ou dans des cabanes, des familles réduites à vivre en caravane fixe le long des voies rapides, dans les terrains délaissés de la grande banlieue, loin des écoles, loin de tout.

Certains, fréquentent les « restaurants du cœur » ou d’autres accueils, mais beaucoup ne sont même pas connus des services sociaux ou de santé : des jeunes femmes accouchent sans une seule visite prénatale, puis disparaissent pour éviter que leur enfant ne soit placé.

Les « sans domicile fixe » sont souvent les mêmes, mais six mois ou deux ans plus tard, au bout de leur combat. La misère et l’errance ont fini de les briser. La cellule familiale n’a pas su résister. Ils ont cessé de se battre pour vivre et protéger les leurs. Ils sont seuls. À ce moment-là, on les abrite, on leur donne un peu de nourriture et quelques soins. L’opinion publique, très généreuse, soutient volontiers.

Et les familles qui n’ont pas encore coulé à pic continuent à se débattre et à boire la tasse…

Le cycle de l’urgence

Le deuxième malentendu est là. On entend « sans-abri » et on répond « accueil d’urgence » : héberger le plus de monde possible, au risque de perdre le temps d’un accueil personnalisé, humain et orienté vers une réinsertion dans la société. Quelle réinsertion, quand l’emploi, la couverture sociale, le logement indispensables deviennent quasi-inaccessibles ?

Simultanément, cette même société continue d’expulser des familles sans ressources, des ménages trop pauvres pour rester dans leur quartier, des occupants d’HLM qu’on démolit, créant ainsi de nouveaux sans-abri. Jusqu’à quand faudra-t-il multiplier les hébergements, ces « cache-misère » ?

Or, sans logement décent, ce sont toutes les capacités de familles entières qui se dégradent durablement : comment être en bonne santé, garder ses forces et son équilibre, se nourrir et dormir correctement ? Dans l’insécurité permanente, comment apprendre à l’école, être stable et efficace au travail ? Sans adresse reconnue, on est déjà hors du monde et des droits de tout citoyen.

Sans adresse c’est le vide

C’est le troisième malentendu qui permet de telles inégalités : nous sommes persuadés, en France, de l’excellence de notre système de protection sociale, en omettant un constat : plus votre situation est critique, plus vous échappez aux critères de prise en compte. Sans adresse, sans logement, c’est le vide.

L’existence de tant de sans-abri en Île-de-France nous confronte à une réalité qui atteint tous les droits les plus fondamentaux de la personne humaine car, sans logement, pratiquement rien n’est possible.

C’est pourquoi le Comité économique et social régional propose que le logement des sans-abri devienne une priorité régionale. Cet avis est un événement porteur d’un grand espoir. Mais il me reste deux inquiétudes, la première portant sur nos manières d’agir, la seconde relative aux capacités de renouvellement de notre réflexion collective quand il s’agit des plus pauvres.

Les familles sans-abri seront-elles considérées dans ces projets comme des partenaires à part entière et les premiers acteurs de leur réinsertion, avec le droit de donner leur avis et de le voir respecté devant elles, ou seulement de dire « merci » à ce que l’on prévoira pour elles, mais sans elles ?

Plus globalement, allons-nous continuer à bâtir sur des images anciennes des « solutions traditionnelles », à nous bercer d’une idée rassurante de notre système social, ou bien allons-nous répondre par de véritables choix de société qui sont indispensables ?

Extrait de l’avis du Comité Économique et Social d’Île-de-France, relatif au logement des sans-abri (mars 1988).

Le Comité économique et social émet les propositions suivantes.

Définir pour chaque département un plan d’action ambitieux, cohérent et prospectif pour le logement des sans-abri : connaissance qualificative et quantitative de la situation, définition des moyens et des méthodes nécessaires, programmation des engagements, notamment financiers, des différents partenaires de façon à parvenir :

- à l’accueil immédiat et convenable de chaque personne et chaque famille sans abri ;

- à l’accompagnement social de ceux qui ne peuvent d’emblée être admis en logement ordinaire ;

- à l’admission aux logements sociaux de ceux qui peuvent s’y insérer directement, ou après un séjour dans un centre de réinsertion sociale ou de promotion familiale.

Créer dans chaque département une « cellule solidarité logement » chargée :

- d’impulser et dynamiser la mise en œuvre du plan d’action départemental ;

- d’intervenir pour que soient dépassées les blocages éventuels au relogement adéquat des ménages exclus d’un logement normal ;

- d’être un lieu de recours possible pour les sans-abri et ceux qui les soutiennent ;

- de susciter une évaluation annuelle des actions engagées et de leurs résultats.

Améliorer le fonctionnement et la portée du dispositif d’accueil d’urgence. Dans ce domaine, les priorités sont :

- développer des capacités supplémentaires dans les départements qui en manquent, prioritairement des centres pouvant héberger des familles et créer un réseau entre structures d’hébergement pour que les places disponibles puissent être connues à chaque instant ;

- renforcer les moyens de la recherche de logement et d’insertion en aval de l’hébergement d’urgence ;

- prolonger l’activité de certains centres au-delà de l’hiver afin de répondre aux besoins (notamment de relogement) tout au long de l’année.

Assurer le relogement des usagers des centres et créer des centres de promotion familiale :

- désembouteiller les centres de réinsertion sociale et de promotion est indispensable : la priorité prévue dans les contingents départementaux doit être appliquée avec détermination, par exemple, en y affectant un tiers de ce contingent ;

- chaque département ou, mieux, chaque district devrait se doter d’un Centre de Promotion Familiale.

Permettre l’accès des sans-abri à un logement normal

Les personnes et les familles défavorisées doivent au maximum et le plus rapidement possible accéder à un logement normal, si nécessaire avec un accompagnement social, ce qui suppose :

- de réimpulser le fonctionnement du contingent préfectoral ;

- de démultiplier les possibilités d’accueil en habitat adapté pour les familles dont la composition ou le mode de vie ne permettent pas une insertion dans les logements sociaux ordinaires, par acquisition ou location de petits immeubles ou de pavillons anciens réaménagés. Les communes devraient être soutenues dans ces actions par une incitation financière régionale et départementale ;

- de développer un parc social encore notoirement insuffisant par des constructions neuves et des réhabilitations et des adaptations dans le parc ancien, privé.

Susciter une mobilisation de tous acteurs sociaux pour la réussite de l’insertion

Les moyens d’un accompagnement social efficace doivent être développés en particulier par l’information et la formation des personnels à la connaissance des milieux de grande pauvreté et des moyens et collaborations à mobiliser avec eux. Devraient en bénéficier en priorité les travailleurs sociaux, les agents de contacts des organismes HLM et des CCAS, les responsables des associations concernées.

Surseoir à l’exécution des expulsions de familles réellement insolvables en mobilisant tous les moyens de solvabilisation possibles, existants ou à créer dans le cadre d’une coordination départementale ou en leur assurant un nouveau logement.

Inscrire l’action pour le logement des sans-abri dans la planification régionale : le caractère prioritaire, volontariste et ambitieux de ce plan d’action doit être matérialisé par une ligne budgétaire particulière du contrat État-Région.

Évaluer chaque année les actions engagées et leurs résultats.

Cécile Vorms

Née en 1945, mariée de trois enfants, diplômée en lettres classiques, vit de 1969 à 1977 au Cambodge, puis au Zaïre et au Pérou où elle est enseignante. À son retour en France, elle prend contact avec le mouvement ATD Quart Monde, avec lequel elle participe, en Seine Saint-Denis, à des actions culturelles autour du livre avec les enfants, à la formation des alliés et à l’information publique. Depuis 1983, elle anime le Secrétariat national habitat. À la demande du Mouvement, elle est membre du Comité économique et social régional d’Île-de-France au nom des grandes associations de solidarité.

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