Des livres… mais les meilleurs

Geneviève Patte

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Geneviève Patte, « Des livres… mais les meilleurs », Revue Quart Monde [Online], 133 | 1989/4, Online since 05 May 1990, connection on 27 November 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4178

Le père Joseph avait visité la bibliothèque de « la Joie par les livres » à Clamart peu de temps après son ouverture en 1965. Il en avait éprouvé une grande émotion. Pour une fois, expliquait-il, on avait fait du « très beau » pour des populations habituellement méprisées, voire oubliées.

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Joseph Wresinski

Il est vrai que lorsque nous nous sommes implantés au milieu de la Cité HLM de la Plaine, près de ce que l’on appelle la Cité du Million – une cité de « cas sociaux » - nous avions eu le souci de proposer le meilleur à une population qui ignorait, pour la majeure partie d’entre elle, la notion même de bibliothèque : l’équipe d’architectes a reçu le Grand Prix International d’architecture pour ce bâtiment, et la bibliothèque s’est vue attribuer un rôle pilote dans le monde professionnel.

Enfin des interlocuteurs

C’est tout de suite sur la question du choix des livres que le Mouvement ATD et la « Joie par les livres » se sont rencontrés. Quel réconfort pour nous de constater l’extrême exigence et le professionnalisme du Mouvement sur ce point ! Si, dans les années qui ont suivi l’ouverture de la bibliothèque, nos collègues bibliothécaires étaient en général prêts à accepter nos options – voire à nous copier – beaucoup nous accusaient d’élitisme. Ne vouloir proposer aux enfants que des œuvres de qualité, préférer celles-ci au tout venant qui traîne partout, alors que nous avions à servir un public populaire, n’était-ce pas simplement nous faire plaisir, à nous, bibliothécaires cultivées ? Avec le père Joseph, et ceux qui travaillaient avec lui, nous avions enfin des interlocuteurs qui nous encourageaient dans la voie que nous avions choisie. Je crois pouvoir dire que pendant de longues années, les sélections de livres pour enfants proposées dans le cadre du Mouvement ont été faites en étroite collaboration avec « la Joie par les livres. »

Une enquête fait par le Mouvement, et un article signé d’Isabelle de Grièges- Williams, faisaient apparaître que, parmi toutes les animations proposées dans les pivots culturels, c’est la lecture qui occupait la première place auprès des enfants. Cette constatation m’a beaucoup frappée et j’en fais état chaque fois qu’il m’est donné de parler de mon travail. Elle m’a fait prendre conscience d’un rôle du livre presque toujours sous-estimé : une lecture, un conte, ça se découvre à plusieurs mais une fois l’animateur parti, le livre, lui, reste. Des psychanalystes, comme René Diatkine à la suite de Winnicott, sont très sensibles à cette fonction du livre, objet traditionnel, qui permet aussi à l’enfant d’être seul et de le vivre bien, d’accéder à une certaine forme d’autonomie, d’être en mesure de partager en famille une expérience vécue ailleurs.

La priorité donnée à l’accès au savoir, et en particulier l’accès à la lecture comme possibilité de « s’en sortir », cette conviction du père Joseph – qui était fondée sur sa propre vie – ne pouvait que nous séduire, nous bibliothécaires. Et réciproquement, le principe des bibliothèques ne pouvait que séduire le père Joseph, puisqu’une de leurs caractéristiques est d’essayer de répondre aux besoins de chacun en particulier, en prenant en compte sa manière de vivre, sa culture, en respectant son rythme, en un mot en le prenant tel qu’il est, là où il est. Cela, les bibliothécaires le savent en théorie ; le souci de ceux qui sont habituellement oubliés devrait nous obliger, tous, à concrétiser chaque jour ce principe, pour le bénéfice de tous ceux qui fréquentent la bibliothèque.

Un appel aux bibliothécaires trouve écho

Le père Joseph avait lancé en 1980 un appel aux responsables de l’Ifla (International Federation of Library Associations), l’organisme international des bibliothécaires, leur demandant de prendre en compte dans leur programme les populations désignées sous le nom de Quart Monde. Sa lettre m’avait été finalement adressée, puisque j’étais à l’époque responsable de la section des Bibliothèques pour Enfants de cet organisme international. Notre congrès annuel avait lieu, pour la première fois dans un pays en voie de développement, aux Philippines. J’ai un souvenir très vif du moment où j’ai fait part du vœu du père Joseph, devant une salle pleine à craquer de bibliothécaires venus du monde entier. Je me rappelle la prise de conscience émue de tous mes collègues découvrant cette grande lacune de beaucoup de nos bibliothèques. Un collègue britannique disait ne pas regretter d’avoir entrepris ce voyage long et coûteux puisque cela lui avait fait prendre conscience de cette énorme lacune : l’oubli du Quart Monde dans les bibliothèques. Les organisateurs philippins du congrès ont décidé sur le champ de modifier complètement le circuit de visites qui prévoyait, comme d’habitude, uniquement la présentation des réalisations prestigieuses. Nous avons donc visité les très petites unités de lecture implantées dans les quartiers pauvres, qui sont la majorité à Manille.

Au cours de cette session, à l’unanimité, les participants ont demandé que les réunions de la section des Bibliothèques pour Enfants du congrès de Montréal en 1982 soient consacrées à la question de l’accès des plus pauvres dans les bibliothèques publiques pour enfants.

A la réunion de Manille, j’avais été chargée par la direction de l’Ifla d’organiser le premier séminaire international sur « Les services de lecture pour enfants, et pour jeunes, dans les pays en voie de développement. » Ce séminaire, qui s’est déroulé à Leipzig en 1981, a mis en évidence la valeur d’expériences très proches de celles qui sont menées depuis longtemps par le Mouvement ATD Quart Monde. Je pense en particulier au travail qui se fait à Caracas, ou plus exactement dans ses banlieues. Là, Bruno Renaud mène depuis plus de quinze ans des expériences qui ont d’ailleurs été très vite reconnues et soutenues par les instances officielles telles que la Bibliothèque Nationale du Venezuela.

Nous avions donc prévu d’inviter au congrès de Montréal le père Joseph et Bruno Renaud. C’est Bernadette Lang qui avait remplacé le père Joseph. Bruno Renaud n’avait jamais entendu parler du Mouvement, et le Mouvement ignorait complètement l’existence de celui qui avait lancé l’expérience des mini-bibliothèques populaires au Venezuela. A notre grande surprise, et à celle des intéressés, les témoignages de l’un et de l’autre étaient tout à fait identiques. Ils avaient fait les mêmes analyses, proposé les mêmes réponses. C’était très encourageant.

La fécondité d’un travail fait avec presque rien

Depuis 1980, notre travail, à « la Joie par les livres » s’est beaucoup développé à l’étranger au sein de l’Ifla et de l’Ibby (International Board of Books for Young People), et principalement dans les pays du Sud. Cela me donne l’occasion de faire connaître quelques uns des principes d’ATD Quart Monde. Je me rappelle ainsi une mission de formation à Saint-Denis de la Réunion. J’avais un public de bibliothécaires, d’enseignants, d’animateurs socioculturels, que j’essayais de sensibiliser à l’importance du choix de livres et de l’animation. Au cours de stages semblables, je suis toujours frappée de constater à quel point les stagiaires sont avides d’apprendre les techniques sophistiquées de cette science au nom bizarre de « bibliothéconomie. » Est-ce une manière de faire reconnaître une profession souvent méprisée ? Cette attitude est, hélas, très fréquente dans la profession, peut-être plus encore chez nos collègues des pays en voie de développement.

J’animais donc un stage à l’île de la Réunion lorsque Gérard Bureau, volontaire du Mouvement, arriva à l’improviste. Dès que j’ai su qui il était, je lui ai demandé de prendre ma place et de raconter ce qu’il faisait dans un quartier « dépotoir » de la Réunion. Quelle n’a pas été la surprise des stagiaires de voir l’efficacité, la fécondité d’un travail fait presque rien ! Sans nul doute, ces brefs moments ont été les plus forts de toute la semaine : ils avaient remis en place des priorités.

De plus en plus, c’est notre conviction : il est indispensable de ne pas s’embarrasser de trop de techniques et de gadgets si l’on veut s’adapter à toutes les situations et à tous les publics. Nous préférons aux grandes institutions, lourdes de contraintes et de règlements, les petites réalisations qui peuvent trouver leur place partout, là où chacun a droit à la parole.

En 1983, la Bibliothèque des Enfants de Clamart s’est lancée dans une expérience qui, par certains points, ressemble beaucoup à ce que le Mouvement ATD Quart Monde a créé avec les bibliothèques de rue. Sans le savoir d’ailleurs, ce Mouvement reprenait les mêmes intuitions et les mêmes formes d’action que les toutes premières bibliothèques anglo-saxonnes qui sont nées au XVIIIème siècle et se sont développées au XIXème siècle pour s’insérer ensuite dans le réseau des bibliothèques publiques. Animés par le souci de rejoindre en priorité les enfants ouvriers et appentis vivant en ville et loin de leur famille, les bibliothécaires d’alors rejoignaient ces enfants, là où ils vivaient, pour leur permettre d’accéder à un savoir dont ils étaient exclus puisqu’ils n’étaient pas de tout – ou à peine – scolarisés.

Faire sortir la bibliothèque dans la rue

Nous-mêmes, nous avons repris, en l’adaptant, l’approche d’ATD. Nous avions pris conscience que toute une frange de la population, essentiellement d’origine étrangère, avait du mal à fréquenter la bibliothèque : soit parce que les enfants l’ignoraient, soit parce qu’ils ne savaient pas comment s’y comporter. Alors, nous avons décidé de sortir et de planter la bibliothèque dans leur quartier. Ainsi, tous les mercredis matin, par équipes de deux, nous allons à la Cité de Bourgogne (appelée aussi « Cité du Million ») avec de grands paniers plats remplis de ce que nous considérons comme les meilleurs livres de la bibliothèques ; nous faisons à notre manière, notre bibliothèque de rue. Du père Joseph, nous avons appris un principe extrêmement important auquel nous nous tenons : celui de la régularité de nos visites. Chaque semaine, les enfants de cette cité vivent dehors des animations et des découvertes proposées habituellement dans une bibliothèque. C’est une fréquentation bien particulière : les enfants – grands et petits – regardent, au début, en badauds ; et petit à petit nous rejoignent. On lit ensemble des histoires ; on raconte ; et puis, sans aucune formalité, ils peuvent emprunter des livres. Les parents qui passent, ou qui regardent du haut de leur fenêtres, découvrent que leurs enfants qu’ils croyaient voués à l’échec, peuvent se passionner pour la lecture : leur regard sur leurs enfants s’en trouve transformé, tout comme leur attitude à l’égard de ce qui pourrait être leur propre lecture.

Pour respecter notre contrat de régularité, et s’adapter aux conditions climatiques, nous avons dû parfois renoncer à nous installer dehors et nous avons tout naturellement commencé un travail de porte à porte. Les parents nous connaissent, ils nous accueillent à bras ouverts. Certains d’entre eux sont analphabètes, mais nous tenons à les associer à la découverte des livres proposés à leurs enfants. Nous prenons donc toujours le temps de raconter le livre devant eux, pour qu’ils puissent, s’ils le désirent, le raconter à nouveau eux-mêmes à leurs enfants, et ne pas se sentir exclus du plaisir de lire et de raconter. Les parents savent que ce que nous proposons est absolument gratuit et que nous ne faisons qu’un travail de bibliothécaires. En cela notre approche diffère de celle de nos amis d’ATD Quart Monde. Nous nous limitons, volontairement, à des échanges – avec les adultes comme avec les enfants - sur les livres et la lecture. Nous ne sommes pas des militants au sens habituel du mot, même si nous souhaitons vivement travailler en collaboration avec des organismes comme par exemple des associations d’alphabétisation.

Autre différence avec le travail d’ATD Quart Monde : cette rencontre hebdomadaire, d’ailleurs trop limitée dans le temps, s’intègre dans un réseau de bibliothèques publiques. Nous insistons donc toujours sur le lien entre notre petite bibliothèque de rue et « la grande bibliothèque ronde. » Notre travail à ciel ouvert est en effet une façon de rendre familière l’approche du livre, pour faire connaître la bibliothèque du quartier où toutes les catégories de la population peuvent trouver leur place et où les documents sont en nombre beaucoup plus importants et peuvent donc répondre à davantage de questions et de curiosités. Depuis le début de cette action, nous voyons d’ailleurs un nouveau public participer activement à la vie de la bibliothèque : non seulement les enfants viennent mais ils font aussi venir leurs parents.

Le souci des marginalisés fait avancer l’institution

Le travail que nous faisons dehors le mercredi matin est tout de même très limité : nous ne visitons que quelques bâtiments et surtout nous nous heurtons aux grandes difficultés que bien des enfants connaissent pour aborder la lecture de ce qu’ils appellent de « vrais livres. » Tant que les adultes sont présents pour les accompagner dans leur lecture, tout va bien : les enfants sont avides de découvrir, d’écouter, de montrer ce qu’ils savent. Mais accéder à une lecture autonome est bien autre chose ! Notre souci est donc de trouver à la bibliothèque une formule d’accueil qui permette à ces enfants-là de surmonter leur peur. Nous avons réfléchi avec d’autres professionnels à cette question difficile : comment tout en restant fidèles à la vocation de la bibliothèque, aider ces enfants à maîtriser la lecture ? Nous sommes en pleine recherche : faut-il un travail entête à tête ? Mais alors ces enfants risquent d’apparaître aux yeux des autres comme ceux qui échouent et ont droit à un traitement particulier qui les isole. Ne vaut il donc pas mieux veiller à ce qu’ils puissent participer activement aux programmes de la bibliothèque et prendre ainsi peu à peu des responsabilités ? Cette petite expérience de bibliothèque de rue, qui consiste tout simplement à rejoindre les enfants là où ils sont, nous a beaucoup appris. Trop souvent les bibliothécaires restent prisonniers d’une image finalement traditionnelle de la bibliothèque : ils veillent à choisir très consciencieusement les livres, à organiser des collections, à réserver un accueil attentif aux enfants avec la conviction, plus ou moins consciente, que c’est au public de s’adapter à l’institution et non à l’institution de chercher à s’adapter à l’immense diversité des personnes.

C’est le souci des marginalisés, quels qu’ils soient, qui fait avancer une institution parce qu’ils la remettent d’une certaine manière en question ; c’est le souci de ceux qui n’y trouvent pas d’emblée leur place qui force à imaginer d’autres réponses, d’autres manières d’accueillir, pour le bénéfice de tous. Le père Joseph, et tous ceux qui travaillent dans son esprit le savent bien. Et grâce à eux, de plus en plus de bibliothécaires sont convaincus de l’importance de ces publics, en France et à l’étranger.

Geneviève Patte

Geneviève Patte est bibliothécaire pour enfants. Formée en France, en Allemagne et aux Etats-Unis, elle a créé en 1965 la Bibliothèque pour Enfants à Clamart, la « Revue des livres pour enfants » et quelques années plus tard le Centre National du Livre pour Enfants. Au sein de l’Ifla (International Federation of Library Associations) et de l’Ibby (International Board of Books for Young People), elle prépare actuellement un séminaire international sous l’égide de l’Unesco, sur « De nouvelles voies pour la promotion de la lecture des enfants. »

CC BY-NC-ND