S'il te plaît, ne m'aide pas

Guy Hardy

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Guy Hardy, « S'il te plaît, ne m'aide pas », Revue Quart Monde [Online], Dossiers & Documents (2002), Online since 17 November 2010, connection on 20 August 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4947

Un travailleur social s’interroge sur ses pratiques professionnelles et « sur les règles d’un jeu qui piègent les familles comme les travailleurs sociaux. »

Je commencerai par vous parler d’un doute, d’une question à laquelle je n’ai pas de réponse. Je partage avec beaucoup de personnes la conviction que l’expression des droits de l'homme et la mise en place de procédures pour qu’ils soient concrètement respectés, est un signe que nos sociétés progressent.

Pourtant, ma pratique m’interpelle. Je rencontre de plus en plus de personnes qui, bien qu’elles aient le sentiment que leurs droits sont respectés, souffrent de l’intime sensation que les droits deviennent un rempart froid, vide, formel entre les humains, presque un moyen de gommer le fait que ce qui se construit entre des personnes, ce qui donne sens à leur relation, qu’elle soit de famille, d’amitié, de soins, d’aide, d’accompagnement, c’est le partage d’un lien, d’un projet.

Je ne sais si je peux ici parler de chaleur humaine, de respect de l’autre (ce qui dépasse de loin, le respect de ses droits), de solidarité, d’engagement, de tendresse. Je n’arrive même pas à concevoir clairement si la distance que je sens se créer entre enfants et parents, entre époux, entre élèves-enseignants, entre bénéficiaires des services d’aide et intervenants sociaux, entre voisins, n’est pas aussi une conséquence non désirée de l’expression de droits qui sont souvent d’abord perçus comme des contraintes bien plus que comme des moyens de vivre mieux ensemble.

Comme si, plus on énonçait de textes pour s’obliger à se respecter mutuellement, et plus le plaisir de le faire, d’être ensemble, d’être engagé l’un vis-à-vis de l’autre s’amenuisait.

Je travaille beaucoup avec des adolescents. Ils fréquentent des écoles qui de plus en plus s’obligent à tout faire pour respecter leurs droits (certaines écoles engagent des juristes pour s’assurer qu’aucune dérive ne puisse subsister). Ce respect de leur droit devrait les rassurer, leur donner confiance dans le fait qu’ils sont les acteurs indispensables et reconnus de la société. Je constate que ce mouvement s’accompagne cependant pour ces jeunes d’une immense sensation de n’exister pour personne.

Dernièrement, j’ai vécu cette petite anecdote : je conduisais mon fils à l’école. Trois gamins de douze, treize ans, étaient en train de fumer un joint devant l’école ; plusieurs professeurs sont passés devant eux et ont rejoint leurs classes. Cinq minutes plus tard les gendarmes arrivaient. Très respectueux des droits des gamins, ils les emmenaient au commissariat ! Quelle faillite ! Trois gamins dont on avait respecté les droits mais qui venaient d’apprendre qu’ils n’étaient pas suffisamment importants aux yeux de leurs enseignants pour que ceux-ci prennent le risque d’entrer en relation avec eux.

Comme un cri nous étant adressé, Pauline Mulligan a affirmé : « Nous sommes des êtres humains. » Comme si elle devait nous rappeler l’essence même de nos rencontres.

Bizarrement, en écho, sa petite phrase résonne dans ma tête. Combien de fois, moi-même, en tant que travailleur social, n’ai-je pas envie de m’excuser de partager cette condition.

Ma vie, mes études ne m’avaient pas préparé à ce choc, entre autres, de la pauvreté. Je sais que quand, pour la première fois, je suis arrivé dans une maison où effectivement rien ne correspondait à ce que mon expérience m’avait laissé connaître, j'ai été pris d’un sentiment d'insécurité inimaginable. Très vite, s’y est adjoint un sentiment d’impuissance intolérable. Et il m’a fallu faire fi de cela. J’avais une hiérarchie, je faisais partie d’une institution dont les discours étaient : « Tu as un diplôme, il faut que tu fasses quelque chose. C’est toi qui as le savoir et les compétences, c’est toi qui dois aider ces personnes. »

Très vite, je me suis caché derrière mes certitudes, derrière les théories qu’on m’avait apprises et derrière cette obligation d’aider les personnes ; peu importe que cela se passât avec ou malgré elles. Certain d’être du côté de l’aide « bienveillante » et peut-être aussi grisé par l’illusion du pouvoir que cette position me donnait, j’ai proposé qu’on place des enfants, enjoint des parents à faire ceci ou cela, etc. Je l'ai fait en croyant que c’était la meilleure des choses à faire et en occultant, au travers de l’écran de belles théories sur la résistance au changement, tout ce que ces personnes pouvaient justement contester.

Je voudrais ajouter que bien rares étaient les collègues avec lesquels je pouvais partager mes souffrances et mes peurs. Si nous le faisions lors de réunions, nous étaient reprochés notre manque de professionnalisme, notre incapacité à maintenir une distance.

Ce réel cri d’humanité que Pauline Mulligan a poussé, je pense que nous, travailleurs sociaux, ferions bien de nous l’adresser. Re-penser nos systèmes d’aide, nos méthodologies, nos formations, nos pratiques pour que ces dispositifs nous permettent d’être humains d’abord entre nous. C’est à mon avis la condition première pour que nous puissions l’être à nouveau pleinement face à d’autres.

Ces préambules établis, je vais entrer dans le vif de mon sujet : l’aide psycho-médico-sociale aux familles.

De plus en plus, je constate que les fondements de l’intervention sociale deviennent : le signalement, le dépistage, l’évaluation et l’aide individuelle ou familiale spécialisée. De plus en plus de familles arrivent dans les services sociaux non pas suite à leur demande, mais parce qu’elles y sont plus ou moins poussées, envoyées, référées voire contraintes. Un voisin, l’école, le policier de proximité, l’assistant social de secteur, le médecin, un parent, leur a vivement conseillé de s’adresser à tel service d’aide.

A partir de ce moment, pour éviter l’escalade et pour apparaître comme de « bonnes » familles qui veulent se sortir du problème que d’autres disent qu’elles ont - face à ces nouveaux travailleurs sociaux prêts à les aider - ces familles apprennent vite qu’elles doivent se montrer volontaires, qu’elles doivent d’une part « avouer » qu’elles ont le problème que les autres ont dit qu’elles avaient et deuxièmement (et surtout) vouloir de l’aide. Et plus la famille vit dans des conditions difficiles, « choquantes » ou inhabituelles pour le travailleur social et moins de chance elle a d’éviter de devoir vouloir l’aide.

Tout le travail de recherche-action que nous avons mené avec les familles, nous a démontré que toutes connaissent la perversité de ce jeu d’aide où la seule manière de s’en sortir est finalement de « vouloir » cette aide sournoisement « imposée » ou mieux encore de simuler qu’elles la veulent vraiment. Les familles savent qu’elles n’ont pas d’autre choix. Si elles ne sont pas dociles, soumises, complaisantes, elles prennent le risque d’être totalement disqualifiées (j’ai lu dernièrement un article où il était question de « parents toxiques ») ou d’être éclatées. De plus, si elles résistent à l’aide, cette résistance est bien souvent stigmatisée comme un témoignage supplémentaire de la gravité de leur problème sinon de leur mauvaise volonté.

Donc la solution consiste à jouer le jeu, à s’abandonner au pouvoir de ces travailleurs sociaux bienveillants qui évaluent leurs problèmes, définissent les solutions et s’illusionnent sur leur pouvoir de contraindre l’autre à adhérer à leur dispositif d’aide. Et peut-être que, face à cette toute puissance, l’acte ultime de rébellion consiste à s’y aliéner totalement tout en démontrant qu’aucun des bons conseils, aucune des bonnes solutions, aucun des efforts des spécialistes ne sont concluants.

Je ne suis pas en train de cracher dans la soupe, ni de jouer le jeu démagogique de parler des méchants travailleurs sociaux par rapport aux pauvres familles. J’essaie simplement de lever le voile sur les règles d’un jeu d’aide qui piègent les familles comme les travailleurs sociaux.

Dans le service d’aide aux familles où je travaille, cette situation nous est devenue intolérable. D’une part, trop souvent, nous avions le sentiment de participer à un processus qui cristallisait la difficulté bien plus que de permettre de la dépasser. D’autre part, nous nous rendions compte de cette spirale infernale où nos bénéficiaires se transformaient lentement mais sûrement en assistés dociles mais de plus en plus inassouvis, insatisfaits.

Notre premier déclic a été de prendre conscience que nous faisions fausse route en estimant être des experts en solution. Très souvent, en effet, nous estimions que les personnes étaient expertes de « leur » problème, mais que nous étions experts des solutions. Je me rappelle de réunions avec des familles que nous mettions à nu, voulant qu’elles nous dévoilent le moindre espace d’intimité, suspectant d’y trouver une parcelle de problème supplémentaire. Ensuite, en équipe d’experts, nous passions un temps inimaginable à faire un projet de prise en charge que finalement nous leur soumettions (imposions).

Notre première piste de changement a été de nous percevoir comme des experts en mobilisation des personnes à créer leurs propres solutions. Cela peut paraître un tout petit changement. Cela nous a conduit à changer radicalement la manière de travailler avec ces personnes. Plus que d’être attachés à leurs carences, leurs manques, leurs difficultés, toutes nos rencontres étaient orientées vers leur créativité, leurs ressources, leurs compétences.

Je sais que cela pourrait n’apparaître que des mots. Pourtant, il y a une différence fondamentale à entrer en contact avec une famille en disant : « Monsieur le Juge dit que vous avez un problème, les enfants ne peuvent vivre dans une telle négligence, je vous propose ceci ou cela » ou « le magistrat est inquiet pour les enfants, qu’est-ce que nous pourrions faire ensemble pour calmer ses inquiétudes ? »

Partir des compétences relationnelles, sociales, citoyennes des personnes à se mobiliser, croire dans leurs ressources, conduit à mettre en place des dispositifs où ces personnes restent maîtres de leur devenir, actrices du changement.

Je ne voudrais pas laisser croire qu’il s’agit d’une baguette magique. Compter sur quelqu’un tout en tenant compte de ses limites, s’investir dans un projet partagé avec une famille habituée depuis des lustres à être « prise en charge » n’est pas facile, mène bien souvent à des conflits, de bonnes « engueulades. » Pour nous aussi d'ailleurs, travailleurs sociaux, se refuser de prendre en charge, se méfier de notre tendance à faire à la place, se questionner sur notre si grande volonté d’aider n’est pas chose facile. Questionner notre intervention comme pouvant faire partie du problème a d’ailleurs nécessité que nous nous fassions épauler par des superviseurs.

Le résultat de cette autre manière de voir et de faire nous a permis de constater que les solutions avancées par les familles vis-à-vis des problèmes qu’elles rencontrent sont souvent bien plus mobilisantes, « praticables » et efficaces que les nôtres.

La deuxième piste que je voudrais éclairer ici est la dérive clinique du travail social. Peut-être sommes-nous, travailleurs sociaux, contaminés par les discours idéologiques concernant la déviance. La pauvreté, la délinquance, la toxicomanie, la marginalité, semblent dans notre société perçues essentiellement et d’abord comme conséquences de problèmes individuels, familiaux : si un enfant décroche à l’école, c’est un problème familial ; si un enfant a un caractère insupportable, c’est sa relation à ses parents qui pose problème ; si un adulte consomme massivement de l’alcool, c’est son histoire personnelle… Je n’ai pas envie de prendre position pour savoir si c’est vrai ou pas. Ce dont nous nous sommes aperçus c’est que régulièrement, les familles avancent d’autres explications.

Si bien sûr, souvent, les premières explications sont celles qu’elles croient être plaisantes pour les travailleurs sociaux, une écoute attentive permet qu'émergent leurs propres explications. Si on accepte de partir de ces explications, de gérer les causes qu’elles pointent et de se mobiliser pour y répondre, tout se met à bouger. Et, ici, pas question pour nous de nous transformer en exécutant des solutions proposées par les familles, mais de s’engager avec elles dans ce processus.

Un exemple : Jean est un gamin de 16 ans qui vit en foyer depuis 4 ans. Les choses se dégradent rapidement au point que le magistrat des enfants décide de notre suivi. Jean est orphelin de sa maman. Son papa est défini comme un « S.D.F. » (Sans Domicile Fixe), peu fiable et souvent saoul. Dès notre premier entretien, Jean nous dit qu’il a un père et que lui seul a le droit de lui dire ce qu’il doit faire. Notre première démarche a été, avec sa complicité, de rechercher son père. Tout notre travail s’est axé alors sur la manière dont Jean et son père allaient pouvoir se mobiliser. Il n’était pas du tout question pour nous de croire que pour être un bon père, il fallait que Monsieur X ne soit plus « S.D.F. » mais de travailler ensemble sur comment, en fonction de sa situation, il pouvait au mieux jouer son rôle. Et Monsieur X a relevé le défi. A notre grand étonnement, ce n’est pas vis-à-vis de son fils que Monsieur X a eu des difficultés à jouer son rôle de père et à être reconnu comme tel. C’est bien plus face au Juge, à l’école, au foyer. Non pas qu’il était maladroit, mais sa situation faisait que ces différents acteurs ne pouvaient le reconnaître comme tel. Cela a été tout un combat avec le père de Jean (qui voulait nous refiler le problème), avec Jean (qui voulait protéger son papa) comme avec les autres intervenants pour que nous tous acceptions de bouger.

La difficulté de Jean n’était pas un problème de famille. Bien sûr, la descente aux enfers de son père suite au décès de sa mère expliquait bien des choses, mais cela leur appartenait. La difficulté de Jean était devenue une difficulté partagée par plus de personnes et d’institutions. En sortir nécessitait de créer un processus solidaire où chacun prenne sa place en reconnaissant la situation et les compétences des autres.

Il ne faudrait pas que des journées comme celles-ci ne nous permettent que d’énoncer ensemble les problèmes. Nous devons aller plus loin. Je pense que nous devons d’abord être à l’écoute. Co-construisons des solutions : cela veut dire que ce soit un réel travail de partenariat, en acceptant, en tant que travailleurs sociaux, d’être surpris.

1 « S'il te plaît, ne m'aide pas » Guy Hardy, (Editions Erès – Éditions Jeunesse et droit" 2001)
1 « S'il te plaît, ne m'aide pas » Guy Hardy, (Editions Erès – Éditions Jeunesse et droit" 2001)

Guy Hardy

Directeur1 d'un service d'aide aux jeunes et aux familles, en milieu ouvert, sous contrainte judiciaire (Belgique)

CC BY-NC-ND