Vert comme la justice

Jean Bédard

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Jean Bédard, « Vert comme la justice », Revue Quart Monde [Online], 215 | 2010/3, Online since 05 February 2011, connection on 30 November 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4999

L’ère industrielle n’a profité qu’à quelques-uns et a mondialisé désastre écologique et exclusion sociale. L’auteur se rallie à ceux qui refusent domination et profit , à tous les  « assoiffés de justice » travaillés par la conscience, qui ont commencé à ériger l’utopie en pain quotidien. Au Québec et ailleurs dans le monde, leurs initiatives se renforcent dans un réseau de fermes écologiques.

Index de mots-clés

Ecologie

Actuellement en Colombie, des paysans sont expropriés de leur terre « légalement », puisqu’ils n’ont pas de papier pour prouver que leur famille cultive la terre depuis des siècles. Pour garantir leur « collaboration », l’armée rassemble des femmes et des enfants, un soldat braque un fusil sur une tempe… De temps à autre, il fait éclater une tête... Les familles abandonnent leur terre. Une fois la terre purgée de ses paysans, on plante des palmes pour de l’« écocarburant »...

Un désastre écologique et humain…

Par terreur, par endettement, par spéculation, par décrets, partout on a réussi à exproprier les paysans pour mieux « mondialiser » le désastre écologique de l’ère industrielle.1

Les paysans déracinés, dépossédés et désorientés envahissent le marché du travail, faisant ainsi baisser les salaires, augmenter le chômage et grimper le prix des logements. Les mégalopoles carburent frénétiquement « nos pauvres » devenus urbains. Ils dépendent totalement de l’industrie pour un salaire, et s’ils n’en obtiennent pas, ils coulent dans l’exclusion sociale. Cela a commencé avec l’industrialisation et cela s’achève violemment partout où il reste encore un peu de pays, c’est-à-dire de la terre cultivée et soignée par ceux qui lui sont attachés. Qu’est-ce qu’un paysan? C’est une famille qui reçoit de ses ancêtres une source de vie pour le bien de la troisième génération, ses petits-enfants. C’est quelqu’un qui vit dans la durée. Sans paysan, le pays perd la notion du temps, il n’a plus de temps à consacrer aux enfants.

En quelques siècles, charbon, pétrole et capitaux ont réussi le tour de force de rendre presque tous les hommes, toutes les femmes et tous les enfants de la planète dépendants directement ou indirectement des usines et des machines. Même les États sont dépendants d’elles. Or, l’essence de l’industrie, ce n’est pas le développement, mais l’exploitation.

On oublie parfois que les pauvres de nos villes sont les paysans ou les descendants des paysans qui ont fait nos pays et qui ont été forcés de quitter leur terre et d’abandonner leur fonction : lier l’héritage du passé aux besoins du futur.

Dans les campagnes, la terre a été forcée de se plier aux exigences des machines agricoles. Incapable de s’adapter aux besoins biologiques de la terre, des plantes et des animaux, l’industrie agricole a facilité les grandes quantités au détriment de la qualité, de la variété et de la fécondité du sol. Au contraire de ce que l’on croit, la culture industrielle vient d’un manque de science, d’un manque de génie, d’un manque de créativité et, surtout, d’un manque d’adaptation. Au contraire de ce que l’on croit, la productivité de l’industrie agricole est faible : si on soustrait les dégâts, si on ajoute le coût nécessaire à la restauration des sols, on arrive à un bilan négatif (sans même tenir compte de la disparition des espèces). Lorsqu’on affirme que cela permet de nourrir plus de personnes, on fait un mensonge éhonté. Si on avait mieux orienté la recherche (il aurait fallu écouter les paysans), redonné aux paysans les fruits de cette recherche, si on avait développé de l’équipement adapté aux besoins des sols, si on avait diversifié la culture, si on avait ajusté l’équilibre plantes-arbres-animaux, nous aurions aujourd’hui une agriculture cent fois plus productive sans désastre écologique2.

Le choix n’est pas de continuer l’ère industrielle ou de revenir en arrière, ces deux routes sont aussi impossibles l’une que l’autre. Pour nos enfants et nos petits-enfants, nous devons échapper à une structure de production qui n’est plus compatible avec la vie.

… qui appelle une révolution verte

Par bonheur, l’ère industrielle est révolue. Évidemment, ceux qui profitent de ce système ne changeront pas. Plus personne n’attend d’eux une solution. Cependant, près d’un milliard de personnes souffrent gravement de la faim, près de la moitié de la population mondiale vit dans la grande pauvreté (moins de 2 $ par jour), il y aura bientôt plus de 50 millions de réfugiés de l’environnement3. Ceux-là ont tout à gagner d’un changement de route.

Mais la plus grande espérance réside dans le mystère de la vie intérieure : la conscience.

La structure industrielle et commerciale actuelle, parce que fondée sur la domination de la nature et la domination de l’homme par l’homme, n’est pas compatible avec la vie, et elle est encore moins compatible avec la conscience humaine. Pour profiter allègrement de cette structure, il faut écraser en soi et dans les autres le sens de la justice. Les pauvres, ceux qui sont disponibles au changement, les « assoiffés de justice », ceux qui sont travaillés par la conscience (ce sont souvent les mêmes), s’unissent et tentent de nouvelles routes.

Une première vague a produit « les droits de la personne ». Une deuxième vague réclame son devoir de prendre soin de la vie. Réclamer un droit résulte d’un premier niveau de conscience.

Réclamer un devoir émerge d’un deuxième niveau de conscience. Les « assoiffés de justice » luttent pour leur devoir.

La conscience n’est-elle pas la vie qui cherche à prendre en main sa propre durée!4

Plusieurs mouvements paysans sont déjà en route, unis par La Vìa Campesina5. Prendre soin de la terre exige beaucoup de connaissances. Des universités se développent par et pour les paysans6. Mais le plus difficile sera le développement de communautés et de réseaux de communautés. Les communautés traditionnelles et la famille (l’intérêt pour les générations futures) ont beaucoup souffert de l’industrialisation, il est nécessaire de former de nouvelles communautés humaines plus sensibles au devoir universel de prendre soin de la vie. C’est sans doute le défi le plus exigeant.

Du côté urbain, certains quartiers s’organisent en communauté. Une vie agricole adaptée à la ville se développe dans les cours intérieures, sur les toits, les balcons... Les gens se mettent à habiter réellement leur quartier. Il y a aussi ceux qui veulent reprendre racine sur une terre.

Sageterre, ferme écologique et jardin philosophique

Ici au Québec, un groupe de jeunes adultes, l’auteur de cet article et son épouse, participent à leur manière au mouvement paysan. Nous formons un petit collectif de projets agricoles et éducatifs traversé par un élan de la conscience qui veut comprendre le sens de la vie humaine à notre époque. Nous prenons soin, du mieux que nous pouvons, de vingt-huit hectares de terre en bordure de l’Estuaire du Saint-Laurent, un paysage parmi les plus beaux de notre planète verte et bleue.

Nous adhérons à la Charte de la Terre des Nations unies7. Nous aspirons à une vie écologique, à une vie juste, à une vie qui prend le temps de voir, de sentir, de questionner, de comprendre… C’est pourquoi nous développons un jardin (lieu de croissance) philosophique (recherche de compréhension). Bref, nous cultivons des légumes variés, des herbes, des fruits et aussi notre esprit. Il y faut du soin, des lectures, des échanges, des essais et des erreurs, des créations et quelques déceptions. Notre mouvement est laïque, nous n’adhérons à aucune idéologie, au contraire nous nous efforçons à la pensée, à l’action et à la création personnelle. Notre collectif de projets est ouvert à la communauté. Nous organisons des séminaires de réflexions, des déjeuners philosophiques, des ateliers...

Nous cherchons à nous enrichir des personnes que l’on tend à marginaliser. Pour nous, les personnes pauvres ne sont pas des personnes fragiles qu’il faut assister. Les personnes qui ont des handicaps, les personnes qui se sont brûlé les ailes dans la drogue ou l’alcool, les personnes qui hésitent à sacrifier leur vie dans le travail industriel et polluant, les personnes qui ne veulent pas être complices du désastre écologique, toutes ces personnes que l’on marginalise ou que l’on exclut, sont surtout des personnes travaillées par la conscience ; ce sont des « assoiffés de justice », ce sont donc nos collaborateurs naturels. Nous travaillons à construire des liens étroits avec le mouvement ATD Quart Monde, car nous partageons sa finalité.

Nous recevons des stagiaires qui désirent partager avec nous leurs préoccupations, participer pour quelque temps à nos activités, nous aider à mieux comprendre notre monde. Nous nous appelons Sageterre.

Nous nous relions à d’autres fermes écologiques (au sens large du terme) au Québec et ailleurs dans le monde.

Notre collectif de projets n’a que quatre ans et plusieurs projets sont encore embryonnaires. Alors, c’est avec beaucoup d’humilité que nous avançons, d’autant que nous ne sommes pas encore, nous-mêmes, tout à fait des paysans. Devenir paysan, prendre racine dans la terre et dans le temps, sortir de notre égocentrisme naturel pour s’occuper des plantes, des animaux, de la terre pour les gens qui nous entourent et pour les générations à venir, découvrir chaque jour un peu du mystère de la vie, communier aux espérances du « peuple d’en bas » est une « conversion » lente et exigeante. Il y a tellement de choses à apprendre, tellement d’aspects à apprivoiser, et cela nous remue si profondément… Cependant, il y a tant de bonheur à devenir paysan !

Kierkegaard disait : « Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin ». Le difficile, c’est d’apprendre à partager. C’est pourquoi il y a tant de bonheur à le faire.

Lorsqu’il y a beaucoup de travail devant nous, on dit au Québec : « Nous avons du pain sur la planche ». C’est une belle expression qui établit le lien entre le travail et la nourriture, entre l’effort et la joie. Ce lien donne toute sa dignité à la vie humaine. Alors, oui, nous avons du pain sur la planche.

Est-ce une utopie ? Pour ceux qui ne plongent pas, les spectateurs confortables qui nous regardent, c’est sans doute une utopie des plus amusantes. Mais pour nous, c’est notre pain quotidien.

Certains disent : « Voici de généreux intellectuels qui s’efforcent d’accueillir des pauvres pour les aider à se réinsérer dans la société », d’autres disent encore : « Ils n’en font pas assez, ils pourraient recevoir gratuitement nos assistés sociaux ». Avancer sur une route neuve est sujet à multiples interprétations… En fait, Sageterre n’est pas un projet visant spécifiquement les « pauvres », c’est un collectif de projets qui n’exclut personne. Et si la conscience jette un coup d’œil attentif ici, si elle mesure la proportion entre un être humain et l’immensité du ciel et des étoiles, si elle touche au mystère de tout ce qui nous enveloppe et nous dépasse, elle ne voit que des pauvres, des êtres fragiles, plus ou moins aveugles, plus ou moins sourds, plus ou moins ignorants, elle n’arrive même pas à se souvenir des préjugés qui séparent les êtres humains selon les diplômes et le prestige.

Finalement, il circule pas mal de monde différent sur Sageterre. On y vient pour toutes sortes de raisons : voir les animaux, acheter des tisanes, s’émerveiller du va-et-vient des abeilles, participer à une corvée, visiter un ami, discuter avec quelqu’un, sarcler un rang de carottes, marcher en direction de la mer, - la vie quoi! -, le simple plaisir de vivre dans une campagne, près d’un estuaire grandiose, … car en définitive, le « philosophe » des lieux c’est le paysage lui-même, qui nous pétrit dans son écuelle de lumière.

1 Le sujet est bien documenté dans : Frances Moore Lappe, Joseph Collins, L’industrie de la faim, par-delà le mythe de la pénurie, Montréal, Éd. de l’
2 Cela est démontré par l’existence de fermes écologiques qui arrivent déjà à une très forte production alors qu’il n’y presque pas d’investissement
3 Selon une étude des Nations unies résumée dans http://www.actu-environnement.com/ae/news/1300.php4.
4 Nous pensons ici à l’œuvre magistrale de Henri Bergson.
5 Lire Annette Aurélie Desmarais, La Vìa Campesina, une réponse paysanne à la crise alimentaire, Montréal, Écosociété, 2008.
6 Exemple : UPAFA en Afrique, UniCampo au Brésil.
1 Le sujet est bien documenté dans : Frances Moore Lappe, Joseph Collins, L’industrie de la faim, par-delà le mythe de la pénurie, Montréal, Éd. de l’Étincelle, 1977.
2 Cela est démontré par l’existence de fermes écologiques qui arrivent déjà à une très forte production alors qu’il n’y presque pas d’investissement pour développer une technologie adaptée à la vie.
3 Selon une étude des Nations unies résumée dans http://www.actu-environnement.com/ae/news/1300.php4.
4 Nous pensons ici à l’œuvre magistrale de Henri Bergson.
5 Lire Annette Aurélie Desmarais, La Vìa Campesina, une réponse paysanne à la crise alimentaire, Montréal, Écosociété, 2008.
6 Exemple : UPAFA en Afrique, UniCampo au Brésil.

Jean Bédard

Essayiste et romancier, Jean Bédard est également philosophe et intervenant social reconnu au Québec. Avec son épouse, et de jeunes familles, ils mettent sur pied la ferme écologique Sageterre.Voir les sites : www.jeanbedard.com, www.sageterre.com, www.sageterre.org, et l’article De l’estime de soi, in RQM N°178 (2001/2).

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