Vers une société bolivienne plus égalitaire

Université populaire Quart Monde Bolivie

References

Electronic reference

Université populaire Quart Monde Bolivie, « Vers une société bolivienne plus égalitaire », Revue Quart Monde [Online], 223 | 2012/3, Online since 05 February 2013, connection on 26 September 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5450

En quoi les expériences de vie et les témoignages des Boliviens et Boliviennes vivant dans la pauvreté interrogent-ils l'évaluation des OMD faite par les autorités ?2

Index de mots-clés

Genre

Index géographique

Bolivie

Les discriminations touchent particulièrement les plus pauvres qui sont en majorité indigènes. Les femmes sont touchées par ces discriminations, mais elles souffrent également d’une discrimination propre à leur condition de femmes dans une société bolivienne où les comportements machistes demeurent trop nombreux.

Malgré l’émergence et le développement de nombreux mouvements sociaux de femmes indigènes qui revendiquent et défendent leurs droits et une participation accrue des femmes à la vie publique, elles continuent de souffrir d’une manière générale de discriminations dans la société et en particulier venant de la communauté et de la famille, qui sont plus difficiles à combattre

Même si l’on parle aujourd’hui d’égalité des sexes, les femmes sont toujours désavantagées par rapport aux hommes. Gladys, volontaire à ATD Quart Monde en Bolivie en donne cet exemple: « [...]Je me rappelle avoir participé à une réunion du comité de quartier où  toutes les mères voulaient parler et contribuer ; elles avaient de bonnes propositions mais il y avait un père qui parlait et on donnait la priorité à ce monsieur, qui était assis sur une chaise, alors que les femmes étaient assises par terre et je disais : ‘Pourquoi les femmes ne s’assoient pas sur une chaise elles aussi, pour être d’égal à égal ?, et elles disaient : Non c’est mieux ici, c’est tout..., et c’était quelque chose de naturel […]. Ceux qui parlent beaucoup sont les hommes et celles qui font de grandes propositions. Il y a quelques femmes qui ont des postes dirigeantes : présidentes d’associations de mères etc, Celles-ci pouvaient parler mais les autres mamans ne pouvaient pas, elles restaient silencieuses en marge du dialogue. »

À l’encontre des enfants

Berta montre que la violence faite aux femmes est aussi une violence pour les enfants:

 “Je vais parler de la séparation car il y a beaucoup de cas d’enfants abandonnés à cause de cela. Le père s’en va avec une autre, la mère ne peut alors plus alors s’occuper des enfants,  alors elle sen va pour continuer son chemin et les enfants sont abandonnés. Parfois il y a aussi des hommes mauvais qui trompent les femmes et là aussi les enfants sont abandonnés, donc les femmes doivent être fortes et ne pas se laisser duper par des hommes mariés qui ont des enfants avec trois, quatre femmes de-ci de-là. Ces enfants prennent la mauvaise voie, - ils n’ont aucun soutien, et le père ne veut même pas les reconnaître, ni même leur donner son nom.Ces enfants sont ainsi livrés à eux-mêmes, on ne sais même plus où vit leur famille, qui elle aussi les abandonne et les enfant se retrouvent à la rue et peuvent y mourir. Et maintenant je veux parler des enfants orphelins. Toujours ils sont discriminés, et je voudrais que ça s’arrête. Les enfants orphelins souffrent de tout et reçoivent des maltraitances de tous les côtés. »

Dans tous les domaines, les exploitations, les humiliations, les discriminations, l’ignorance font que les personnes se sentent inférieures, culpabilisent, se taisent et cela les maintient dans la misère sans possibilité d’accéder à leurs droits, pourtant indispensables pour sortir de l’extrême pauvreté. Ainsi, la pauvreté qui elle-même est une violence envers les pauvres, génère plus de violence.

Les avancées dans la lutte contre les violences

En 2006, suite à l’élection d’Evo Morales, le plan national de développement (PND) « Pour une Bolivie digne, souveraine, productive et démocratique, pour Vivre bien » a été adopté, et a permis un certain nombre d’améliorations. En plus des mesures prises en faveur du travail décent, de l’universalisation de l’éducation et de la santé, d’autres actions ont permis des avancées sur le chemin du Vivre bien. [...]

Concernant les femmes, l’égalité des sexes est inscrite dans la constitution. En politique en général, les inégalités sont grandes mais les mentalités changent, et l’État donne l’exemple : la moitié des ministres du pays sont des femmes. Par ailleurs, le pays a beaucoup progressé dans l’éducation des filles qui sont aussi scolarisées que les garçons aujourd’hui. [...]

Enfin, certaines avancées ont vu le jour en direction des enfants, particulièrement vulnérables face aux violences et ayant du mal à faire entendre leurs voix et reconnaître leurs droits. Il s’agit notamment du droit à l’éducation qui a fait beaucoup de progrès ; 90% des enfants ont accès à l’école primaire et les trois quarts achèvent un cycle complet d’étude primaire. Ensuite, il y a les mesures prises en faveur du droit à la santé, notamment le SUMI qui prévoit des prestations de santé gratuites et le Bono Juana Azurduy qui est un transfert financier en échange de consultations médicales pour les jeunes enfants, qui incite les parents à les faire soigner.

Il y a donc eu des améliorations avec l’arrivée du gouvernement Morales, mais les changements nécessaires ne peuvent se faire de façon immédiate à la simple initiative de l’État. La démarche doit être collective et participative. Les plus pauvres ont donc leur mot à dire dans cette reconstruction de la société.

Les moyens d’action des plus pauvres

Les Boliviens assument leur rôle dans le processus de changement de la société, dans la reconnaissance de la dignité et de l’accès aux droits pour tous. Les moyens dont ils disposent pour combattre la violence sont :

se former et s’informer : lutter contre les injustices en apprenant à lire, en connaissant les lois qui protègent, comme le dit Diva : « Nous devons apprendre à être tolérants, à connaître les droits de l’homme pas seulement pour réclamer, mais aussi pour s’en servir avec notre prochain. Avoir une formation et l’éducation pour atteindre des niveaux socio-économiques sains, pour éviter les agressions physiques et psychologiques. »

[...]

apprendre aux enfants à ne pas discriminer, et donner l’exemple, comme le fait Macedonio: « À la campagne, le mari et la femme doivent partager les problèmes. Cela dépend des habitudes, ils doivent s’aider mutuellement. Pour ma part, je ne suis pas machiste, je lave le linge, je cuisine. »

aider ses amis, ce qu’a fait Luisa malgré le refus de ses proches: [...] Pour arriver à construire une amitié, il faut persévérer, gagner la confiance, et si tu as gagné la confiance, si tu as a gagné cette amitié, il faut savoir la préserver J'ai toujours aimé aller voir des femmes isolées, j'ai toujours su aller chez elles leur rendre visite, les sortir, les amener à la Maison de l'amitié. A cette réunion, je leur disais : ‘Allons ici, allons là’, et si elles répondaient : ‘Je n'ai pas le temps’, je disais : ‘Je t'aide à laver le linge, on se prend du temps et allons-y’, c'est ainsi que j'ai pu construire une amitié. »

« C'est une expérience que j'ai eue avec une amie qui voulai s’en sortir. Mon mari n'était pas d'accord pour que je l'aide, mes belles-sœurs non plus, mais je l'ai quand même fait. Aujourd'hui je me sens fière qu'elle s'en soit sortie, qu'elle ait sa maison, et je suis très heureuse, ça oui. »

Ruth: « Je crois que ces réunions, peuvent aussi servir  à nous informer plus, comment nous pouvons aider une bonne amie. Par exemple dans le cas des amis qui boivent, leur dire d'aller aux alcooliques anonymes, et essayer de nous instruire, de nous informer. Par exemple il y a beaucoup de personnes isolées dans notre milieu social, dans toutes les classes sociales et pas seulement dans les banlieues. »

s’engager pour le Vivre bien de toute la famille.

Emma: « Ce qui est primordial est de construire l'amitié avec nos enfants, avec notre famille, mais aussi de montrer l'amour à notre famille, à nos enfants, parce que ainsi nous construisons les enfants, en leur donnant amour et confiance. La confiance doit se construire en parlant et je crois qu’il faut leur donner ne serait-ce qu'une demi-heure pour leur dire que nous les aimons, et cela va faire avancer cet amour que nos enfants vont ensuite montrer à d'autres personnes [...] »

s’engager pour le bien-être des enfants.

Jorge: « Par exemple, je sais que si nous donnons beaucoup d’amour à nos enfants, demain quand ils seront adultes et auront leur propre famille, ils leur donneront aussi beaucoup d’amour et ils vont vivre et avoir une famille heureuse. Et aussi ce qui me fait aller de l’avant avec les enfants, avec mes filles, c’est de les voir grandir, et plus spécialement en tant que père ce que je peux dire, c’est que je me sens très heureux d’avoir des filles car elles sont plus affectueuses et elles nous font nous sentir encore plus père et encore plus aimé. »

s’engager pour l’égalité des sexes.

Javier: « Nous aussi nous créons le machisme à la maison avec nos enfants. On dit aux filles : ‘Lave les chaussettes de ton frère, c’est un garçon, il ne doit pas laver’. Mais non, il devrait y avoir l’égalité; si une fille sait cuisiner il me semble qu’un garçon devrait aussi savoir laver pour qu’il y ait égalité, pour qu’il n’y ait pas ce machisme. Si une fille sait laver le linge, un garçon doit aussi savoir le faire. Si un garçon joue au football, une fille aussi devrait pouvoir jouer au foot; ainsi il me paraît normal qu’il y ait un peu d’égalité et il ne se créerait pas ce machisme chez les hommes. Dans le cas de mon père, les hommes disaient qu’il était sauvage. Il me donnait des coups de matinet jusqu’à s’en fatiguer, mais les voisins me regardaient et me disaient : ‘Il va être comme son père, et comme son père il frappera sa femme.’ Mais je me suis mis à penser et je me suis dit : ‘Je ne peux pas être comme mon père, je dois être meilleur que lui’. Peut-être que le peu d’éducation que j’ai reçu m’a appris à penser ainsi. Depuis que je me suis marié, cela fait vingt ans que je suis avec mon épouse, je ne l’ai jamais battue. Ainsi, ce que disaient les voisins n’est pas arrivé, bien au contraire, mon père était brutal mais je ne le suis pas. Bien sûr il arrive que nous ayons des problèmes à la maison, mais avec ma femme on ne les a jamais solutionnés avec des coups. »

[...]

Des ambitions collectives pour rompre le cercle de la misère

 L’extrême pauvreté est encore une réalité très importante en Bolivie ; plus de 30% de la population était touchée en 2008. Ainsi, même si le pays avance sur le chemin de la réalisation des OMD, la situation ne peut être satisfaisante, surtout si l’on considère le caractère multidimensionnel que revêtent la pauvreté et les nombreuses violations des droits fondamentaux. Les OMD sont une base de travail mais les atteindre ne constitue pas une fin en soi, et l’État et la population ont des ambitions qui vont au-delà.

Le Vivre bien est très important en Bolivie, et la famille y tient une place prépondérante. Pour y parvenir, les Boliviens et l’État donnent la priorité au travail décent et à l’éducation. Un travail fixe permet d’avoir les conditions nécessaires pour faire vivre sa famille, et une école de qualité permet d’éduquer les citoyens de demain.

Ainsi, l’État a mis en place un certain nombre de programmes et de politiques pour universaliser l’école, et protéger les travailleurs. Par exemple, des transferts d’argent sont faits afin que tous les enfants, garçons et filles, aillent à l’école et un système de retraite redistributif a été mis en place. L’État a aussi mis l’accent sur la santé maternelle et infantile qui a des conséquences graves sur l’accès au travail et à l’éducation. Les Boliviens, quant à eux, ont décidé de parler, pour faire reconnaître leurs droits, et dénoncer les abus. Ils ont fait part de l’importance de la solidarité et des efforts à fournir pour construire une société plus égalitaire.

Le gouvernement a également amorcé une politique de « décolonisation » interne afin de montrer à ceux qui n’ont pas la parole qu’ils ont des droits comme les autres, et qu’ils doivent les faire valoir. Dans cette lutte au quotidien contre les discriminations, les communautés et les familles ont un rôle important à jouer, particulièrement en matière d’éducation.

Les Boliviens attendent donc de l’État l’appui nécessaire pour connaître et faire reconnaître leurs droits. Les témoignages recueillis dans cette réflexion disent la nécessité de rompre le silence pour rompre le cercle de la misère.

1 Élise Bernault,étudiante en master de coopération internationale, en stage à ATD Quart Monde de juin à septembre 2011.
2 Apport du Mouvement ATD Quart Monde pour  Objectifs du Millénaire pour le Développement en Bolivie, Sixième Rapport de Progression des OMD 2010, par
1 Élise Bernault, étudiante en master de coopération internationale, en stage à ATD Quart Monde de juin à septembre 2011.
2 Apport du Mouvement ATD Quart Monde pour  Objectifs du Millénaire pour le Développement en Bolivie, Sixième Rapport de Progression des OMD 2010, par l’UDAPE (Unité d’Analyse des Politiques Sociales et Économiques), à partir des témoignages de vie recueillis dans le cadre d’Universités Populaires organisées  par l’équipe d’ATD Quart Monde en Bolivie. Ce texte reprend des extraits des pages 46 à 50 du Rapport.

Université populaire Quart Monde Bolivie

Contribution des membres de l'Université Populaire Quart Monde en Bolivie, mise en forme par Élise Bernault1.

CC BY-NC-ND