N° 231, 2014/3   •  Liens familiaux : que transmettre ?
Éditorial

«On n’est pas des chiens !»

Isabelle Pypaert Perrin
  • p. 2
  • publié en septembre 2014
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2014/3
Texte intégral

Je reste interpellée par ma rencontre, le mois dernier, avec le directeur d'une école primaire d'un petit village de montagne à Taïwan. Il nous racontait que certains enfants ne voient jamais quelqu'un demander à leurs parents : « Et vous, qu'en pensez-vous ? ». Personne ne leur demande non plus ce qu'ils ont appris de leurs parents. Alors, ils grandissent avec l'idée que les savoirs de leurs parents sont obsolètes, inutiles, jusqu'à en avoir honte. Cette réalité a poussé l’enseignant à créer dans son école et avec le village des projets qui aident les enfants à être fiers de leur famille, de leur milieu, de leur histoire. Joseph Wresinski, lui aussi, nous a toujours invités à entrer dans l'histoire de l'humanité à partir de ceux qui, au long des siècles, ont refusé de se laisser traiter comme des êtres en trop dans le monde, des moins que rien, des êtres dont le savoir et l'expérience n'intéressent personne. Refus souvent maladroit, parfois inefficace, presque toujours incompris mais infiniment tenace. À toutes les époques, il s'est exprimé dans ce cri, ce sursaut, ce questionnement : « On n'est pas des chiens ! Ne sommes-nous pas des humains, nous aussi ? ».

Cela fait écho, pour moi, au Ren, ce sens de l'humain que Confucius a placé très haut. Je le redécouvrais en lisant le livre d'Anne Cheng sur l'histoire de la pensée chinoise. J'étais touchée par ce que l'auteure nous rappelle de Mencius, ce grand penseur du 3ème siècle avant notre ère, convaincu que pour préserver ce qui fait de nous des êtres humains, on peut aller jusqu'à risquer sa vie, « au point que le plus miséreux des mendiants préfèrerait mourir de faim plutôt que d'accepter la nourriture qu'on lui jette comme à un chien ». Qui Mencius a-t-il rencontré, avec qui a-t-il parlé, réfléchi, pour saisir ce combat radical des pauvres pour la dignité au nom de l'humanité en chacun ? L'a-t-il appris avec les habitants du quartier des fossoyeurs, ou de celui des abattoirs, auprès desquels, dit-on, il passa une partie de son enfance ? A Xi'an, en Chine, j'ai fait la connaissance de jeunes qui n'hésitent pas à aller à la rencontre de personnes restées en marge de la société. Comme dans toutes les grandes villes du monde, celles-ci se réfugient le soir, avec leurs quelques biens dans des sacs de plastique, sur un bout de trottoir ou sous un auvent. Quand ces jeunes les retrouvent, ils partagent quelques fruits, s'assoient ensemble, prennent des nouvelles, échangent. Parfois le chemin de la relation n'est pas facile, mais ils s'efforcent de le poursuivre dans la durée.

Entre Mencius et Wresinski, que bien des siècles séparent, j'imagine cette chaîne ininterrompue de femmes et d'hommes qui, n'ayant rien d'autre à offrir, ont transmis aux générations qui venaient après eux, et en premier à leurs enfants, leur conception de l'être humain et de sa dignité inaliénable.

Référence bibliographique : revue Quart Monde, n°231 (« Liens familiaux : que transmettre ? », 2014/3), p. 2.