Un pari insensé

Jean Venard

p. 39-40

References

Bibliographical reference

Jean Venard, « Un pari insensé », Revue Quart Monde, 234 | 2015/2, 39-40.

Electronic reference

Jean Venard, « Un pari insensé », Revue Quart Monde [Online], 234 | 2015/2, Online since 01 December 2015, connection on 29 January 2023. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6184

Depuis 1969, un événement culturel fait vibrer l’Afrique et le Burkina Faso en particulier : le Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco). Alors que vient de se tenir la vingt-quatrième édition, du 28 février au 7 mars dernier, des souvenirs puissants reviennent à l’auteur. Flash-back.

1989. Onzième édition du Fespaco. Comme à l’occasion d’autres événements similaires qui engagent l’image du pays vis à vis des visiteurs étrangers, nombre d’enfants vivant habituellement dans les rues de la capitale avaient été internés au commissariat ou à la gendarmerie.

Une alternative à l’enfermement

Cette année-là, l’équipe d’ATD Quart Monde était résolue à proposer une alternative. Nous avions à cœur que les enfants ne soient pas écartés durant cette période qui est à l’honneur du pays, cette période où sont mises en valeur des réalisations non seulement cinématographiques, mais aussi artisanales et en général culturelles du pays.

Forts de l’expérience de quelques années de la Cour aux Cent Métiers1, après avoir eu la caution du ministère des Affaires Sociales, nous étions allés voir le commandant de la gendarmerie pour demander la libération de plusieurs enfants, nous engageant à assurer leur prise en charge durant la période du Festival.

Il avait accepté, en partie, et une quarantaine d’enfants avaient pu bénéficier de cet élargissement.

Balayer les préjugés

Dans la Cour aux cent métiers, nous avions prévu tout un programme : outre l’hébergement des enfants, nous allions le soir assister à des projections publiques de films, y compris dans l’enceinte de la Maison du Peuple.

C’est ce lieu qu’une centaine d’enfants et de jeunes avait accepté de venir nettoyer, bénévolement, quelques jours plus tôt. « De ce matin-là - écrit Michel Aussedat2 - nos mémoires garderont longtemps encore l’image de ces enfants surgis un à un de l’aube, encore tout engourdis par le froid, empoignant en silence dabas3 et râteaux pour sarcler le sol et ramasser les détritus. Ils sont plus de cent. Quand, au lever du jour, les membres du Comité d’organisation du festival se rendent sur les lieux, l’émotion a remplacé la surprise. Plusieurs d’entre eux empoignent une daba à leur tour ». Le pari était insensé. Bien sûr, les enfants auraient pu être indemnisés pour ce travail, mais l’enjeu était autre : c’était leur honneur et leur courage qui était à défendre. Le courage et l’honneur de ceux qui, quelques jours plus tard, gagnèrent leur liberté. Le courage impayé et l’honneur passé sous silence de ceux qui durent passer toute cette période enfermés.

Participer au travail de création

Durant les journées, une sorte de Festival des savoirs invitait les enfants qui savaient faire quelque chose au niveau artisanal ou artistique, à en faire profiter les autres. C’est ainsi qu’Hamado nous dit que lui, il savait faire quelque chose, mais qu’il fallait le laisser aller tourner en ville chercher ce dont il avait besoin. Un peu inquiets (du fait de l’engagement pris vis à vis des autorités, et aussi parce qu’Hamado, souvent en butte aux moqueries et vexations des autres enfants, colérique, était parfois imprévisible), nous décidons de faire confiance.

Hamado, accompagné de son ami Thomas, part toute une journée en ville. Ils reviennent le soir avec, dans leurs poches, des centaines de papiers de bonbons.

C’est alors qu’ils commencent leur travail. Munis d’une pierre de latérite et d’un morceau de métal, ils superposent les papiers les uns aux autres, en les chevauchant. Les papiers tiennent ainsi, grâce au reste de sucre, mais aussi par les incrustations, du fait du relief créé par le martèlement sur une surface rugueuse. Patiemment, pendant plusieurs jours, Hamado aidé de Thomas, a ainsi créé plusieurs chapeaux et casquettes.

D’autres montraient leur connaissance du tressage de cordes ou de fabrication d’instruments de musique. À l’aide de petites scies, certains fabriquaient des puzzles à partir d’affiches de films du Festival. Et tous, aux lendemains des projections, se passionnaient pour les débats au cours desquels chacun pouvait partager ses étonnements et livrer sa réflexion, poussé par les sujets d’actualité des films : héritage colonial, exode rural, choc des traditions et du modernisme...

On pourrait aussi raconter comment, l’année suivante, certains des enfants eurent la possibilité de tourner dans un film. Contactés par un cinéaste qui voulait emprunter des masques réalisés par les ateliers de la Cour aux cent métiers, nous avions accepté, à condition que ce soit aussi l’occasion pour certains enfants de découvrir ce qu’était le tournage d’un film. Et une quinzaine d’entre eux purent y participer. Expérience d’acteurs, pour des enfants qui, avant tout, avaient démontré leur aspiration à être acteurs de leur propre vie, de celle de leur famille et de leur communauté.

1 Voir http://www.atd-quartmonde.org/-Afrique-.html

2 Voir le livre La cour aux cent métiers, M. Aussedat, Éd. Quart Monde, 1996.

3 Outil africain servant aux cultivateurs, utilisé indifféremment pour labourer, aérer la terre, récolter, ou effectuer des coupes diverses.

1 Voir http://www.atd-quartmonde.org/-Afrique-.html

2 Voir le livre La cour aux cent métiers, M. Aussedat, Éd. Quart Monde, 1996.

3 Outil africain servant aux cultivateurs, utilisé indifféremment pour labourer, aérer la terre, récolter, ou effectuer des coupes diverses.

Jean Venard

Volontaire permanent du mouvement ATD Quart Monde, dont il est actuellement délégué pour l’Afrique, Jean Venard a été en mission au Burkina Faso de 1985 à 1994.

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