Une société diverse et inégalitaire

Ana Patricia Muñoz

Translated by Xavier Louveaux

p. 17-19

References

Bibliographical reference

Ana Patricia Muñoz, « Une société diverse et inégalitaire », Revue Quart Monde, 238 | 2016/2, 17-19.

Electronic reference

Ana Patricia Muñoz, « Une société diverse et inégalitaire », Revue Quart Monde [Online], 238 | 2016/2, Online since 15 October 2016, connection on 01 February 2023. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6611

Même les plus grandes puissances économiques du monde n’échappent pas à l’extrême pauvreté et à l’inégalité. Les États-Unis restent une des plus fortes économies du globe. Et pourtant, les situations inquiétantes de grande inégalité qu’on y rencontre sont un signal d’alarme que des millions de familles sont exclues du progrès économique2.
[Les opinions exprimées dans cet article sont uniquement celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la Banque fédérale de réserve de Boston ou du Système fédéral de réserve.]

Atteindre une plus grande égalité n’est pas seulement une question d’ordre moral mais c’est également un facteur positif pour l’économie, comme l’ont démontré des études récentes au niveau national3 et international4. De plus, les États-Unis sont devenus de plus en plus une société diversifiée faisant face à de rapides changements démographiques. L’avenir de la nation dépend fortement de l’avenir des populations non-blanches. En 2014 les blancs non-hispaniques ne représentaient plus que 60 % de la population totale. Depuis 2000, les noirs et populations hispaniques se sont accrues de 21 et de 57 % respectivement. La manifestation d’inégalité aux États-Unis présente un degré de complexité supplémentaire là où les noirs et les hispaniques, en particulier, s’en sortent bien moins bien que les blancs. Le patrimoine5 est l’un des indicateurs économiques parmi lesquels les différences entre les communautés blanches et de couleur sont les plus grandes. Il est donc impératif de comprendre comment différentes communautés s’en sortent au niveau local et d’incorporer leurs vues dans le processus politique, afin d’appliquer des politiques qui réduisent les inégalités et assurent une mobilité ascensionnelle.

Quantifier les inégalités à l’échelle locale

Nous nous concentrons dans cet article sur les données de la MSA (Boston Metropolitan Statistical Area ou statistiques de la région métropolitaine de Boston). À l’instar de ce qui se passe dans beaucoup d’autres régions du pays, la croissance de la population dans la région de Boston est alimentée par la croissance de la population de couleur. On mesure bien souvent l’inégalité en termes de revenus, parce que c’est un concept qui est relativement facile à définir et à estimer. Vu sous cet angle-là, Boston est une des régions métropolitaines aux États-Unis où les inégalités sont les plus fortes. Mais si on devait mesurer les inégalités en termes de patrimoine, le tableau des disparités dans la région de Boston serait encore plus sinistre. Il est important de focaliser l’attention sur le patrimoine parce qu’alors que le revenu aide les familles à couvrir les dépenses de première nécessité, le patrimoine leur permet de faire des investissements dans l’éducation, de créer des entreprises, et de couvrir les dépenses quand il y a des urgences médicales ou une perte de boulot, et crée une base pour les générations futures.

Une de ces premières analyses détaillées des données sur les avoirs et dettes telles qu’établies par la NASCC (National Asset Scorecard for Communities of Color - Fiche de Score Nationale des Avoirs des Communautés de Couleur) démontre des fortes inégalités entre les communautés blanches et non-blanches de Boston sur la base des données des sous-groupes classés selon la race, l’ethnie et le pays d’origine. L’analyse démontre que des ménages blancs sont bien plus susceptibles de posséder des actifs financiers, de n’importe quel type, plutôt que des noirs américains, Porto Ricains ou descendants de la République Dominicaine (Dominicains). Plus de 93 % de ménages blancs possèdent un compte d’épargne ou un compte courant alors que seulement 76 % de noirs, 55 % de Porto Ricains et 61 % de Dominicains en ont un. Cela veut dire que la moitié de la communauté Porto Ricaine n’a pas les liquidités nécessaires pour faire face aux urgences. Ne pas participer au réseau du secteur bancaire a en soi des conséquences négatives, la plus évidente est le coût que représente l’encaissement d’un chèque ou le paiement des factures6.

Quant aux actifs corporels, l’investissement le plus important - et de loin - qu’une famille fait est l’acquisition de la propriété de son logement. Bien que ce ne soit pas nécessairement l’option qui convienne à chacun, les disparités enregistrées à Boston sont problématiques car l’investissement dans le logement peut produire des bénéfices à long terme. Près de 80 % des ménages blancs recensés sont propriétaires de leur logement alors que seulement 33 % des noirs, 21 % des Porto Ricains et 17 % des Dominicains le sont.

Les actifs ne sont qu’une facette du bilan d’une famille. Il nous faut regarder également du côté des dettes pour avoir une image complète. Une famille peut avoir des économies mais si elle a de fortes dettes, la valeur nette de ses actifs est fortement réduite. Il est intéressant de noter que les noirs américains, les Dominicains et les Porto Ricains ont, à l’inverse des blancs, tendance à avoir des dettes qui ne sont pas garanties par des avoirs, telles que des dettes sur cartes bancaires, des dettes d’étudiants ou des dettes médicales. À noter que 28 % des familles noires ont des prêts étudiants alors que seulement 19 % des ménages blancs en ont. Il y a deux fois plus de chances que ce soient des Dominicains qui aient des dettes médicales plutôt que des blancs.

Le patrimoine - actifs totaux moins dettes totales - donne une image instantanée du bien-être financier des ménages. Les ménages non-blancs ne possèdent qu’une fraction de la fortune des ménages blancs. Le patrimoine moyen des blancs est de 247 500 dollars par ménage, alors que celui des noirs américains et des Dominicains est proche de zéro.

Le tableau des larges disparités démontre à suffisance l’urgence d’aborder les questions d’inégalité raciale. De plus, une étude qualitative récente qui complète les données de l’étude de la NASCC met en évidence que les indicateurs-type du statut de la classe moyenne (tels que des revenus au-dessus de la moyenne, avoir un diplôme d’un établissement d’enseignement supérieur, être propriétaire de sa maison et/ou avoir une occupation professionnelle) sous-estiment l’étendue de l’insécurité financière des communautés de couleur7.

Le fossé racial du patrimoine

Se focaliser sur le patrimoine a permis de mettre en évidence l’impact multigénérationnel de la transmission de la fortune et l’impact des politiques qui ont systématiquement agrandi le fossé racial. Il est important de reconnaître qu’au fil des années les politiques gouvernementales ont généré un clivage racial en aidant les familles blanches à accumuler du patrimoine par des programmes favorisant la propriété du logement, la stabilité de l’emploi, les fonds de retraite et l’éducation alors qu’elles excluaient bien des communautés de couleur. Ces disparités de fortune trouvent leurs racines profondes dans des injustices historiques telles que la discrimination, la ségrégation dans les écoles, l’application inégale basée sur des critères raciaux des programmes fédéraux de subsides à l’éducation et au logement qui ont permis de créer une classe moyenne blanche après la seconde guerre mondiale, l’accès discriminatoire au crédit en particulier dans le marché immobilier hypothécaire et bien d’autres conditions qui continuent d’affecter les pratiques et politiques sociales aujourd’hui.

Il est clair que la plupart des familles hispaniques ou noires n’ont pas suffisamment de ressources sur lesquelles s’appuyer pour faire face aux urgences et encore moins pour investir dans le long terme. Ces différences ne vont que s’accentuer avec le temps à moins que des mesures soient prises et appliquées pour fournir des chances égales d’opportunités aux familles moins privilégiées. Ces mesures doivent tenir compte de l’apport des familles qui font partie de cette communauté diverse. Les politiques devraient respecter et incorporer la sagesse de ces communautés dans leur formulation et mise en œuvre en tenant compte du fait que ces communautés ne forment pas un bloc monolithique.

2 Texte traduit de l’anglais par Xavier Louveaux.

3 Katharine Bradbury and Robert K. Triest, exposé préparé pour la conférence Inequality of Economic Opportunit , organisée à la Banque fédérale de

4 Dabla-Norris et al., Causes and Consequences of Income Inequality: A Global Perspective; IMF Staff Discussion, Note 06/15, Fonds monétaire

5 Le patrimoine est la différence entre les possessions (patrimoine immobilier, voitures, épargnes et autres avoirs, titres financiers) et les dettes

6 Muñoz, A.P., Kim, M., Chang, M., Jackson, R.O., Hamilton, D., & Darity, W. (2015), The color of wealth in Boston, Boston, MA: Federal Reserve Ban

7 Jackson, R. O., Hamilton, D., & Darity, W., Jr. (2015). Low Wealth and Economic Insecurity among Middle-Class Blacks in Boston. Federal Reserve Ban

2 Texte traduit de l’anglais par Xavier Louveaux.

3 Katharine Bradbury and Robert K. Triest, exposé préparé pour la conférence Inequality of Economic Opportunit , organisée à la Banque fédérale de réserve de Boston, les 17 et 18 octobre 2014.

4 Dabla-Norris et al., Causes and Consequences of Income Inequality: A Global Perspective; IMF Staff Discussion, Note 06/15, Fonds monétaire international, Washington. https://www.imf.org/external/pubs/ft/sdn/2015/sdn1513.pdf; OECD (2015), In It Together: Why Less Inequality Benefits All, OECD Publishing, Paris. http://dx.doi.org/10.1787/9789264235120-en

5 Le patrimoine est la différence entre les possessions (patrimoine immobilier, voitures, épargnes et autres avoirs, titres financiers) et les dettes (emprunt hypothécaire, dettes médicales, dettes d’études).

6 Muñoz, A.P., Kim, M., Chang, M., Jackson, R.O., Hamilton, D., & Darity, W. (2015), The color of wealth in Boston, Boston, MA: Federal Reserve Bank. http://www.bostonfed.org/color-of-wealth

7 Jackson, R. O., Hamilton, D., & Darity, W., Jr. (2015). Low Wealth and Economic Insecurity among Middle-Class Blacks in Boston. Federal Reserve Bank of Boston Community Development Issue Brief, No. 2015-03.

Ana Patricia Muñoz

Ana Patricia Muñoz est directrice de la recherche sur le développement communautaire au Département pour la région et la communauté de la Banque fédérale de réserve de Boston (USA).

CC BY-NC-ND