La fête à l’Arche

Joseph Lullien

p. 15-17

References

Bibliographical reference

Joseph Lullien, « La fête à l’Arche », Revue Quart Monde, 242 | 2017/2, 15-17.

Electronic reference

Joseph Lullien, « La fête à l’Arche », Revue Quart Monde [Online], 242 | 2017/2, Online since 15 December 2017, connection on 30 March 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6847

Un hymne à la fête, telle que l’auteur l’a découverte avec les personnes handicapées à l’Arche.

Salut à toi !

Je me présente, je m’appelle Joseph. J’ai 38 ans.

Ça fait plus de douze ans que je vis à l’Arche avec des personnes handicapées mentales. Pour que tu ne sois pas trop perdu pour la suite, je vais te présenter rapidement l’Arche.

Jean Vanier 

C’est une communauté de vie fondée par un vieux monsieur de 87 ans qui s’appelle Jean Vanier. Il y a cinquante ans, il était beaucoup plus jeune et il a eu un appel de Dieu en visitant un hôpital psychiatrique. Un appel un peu fou de vivre avec trois des patients de l’hôpital.

De cet appel est né le premier foyer de l’Arche, dans un petit village du sud de l’Oise (France) : Trosly-Breuil. Et l’Arche a grandi très vite tout autour et dans le monde entier.

Notamment à Pierrefonds, un autre village juste à coté, où il y a trois foyers de l’Arche.

Et c’est là où je vis aujourd’hui depuis douze ans déjà.

Clément, Arnaud, Michel et tous les autres

Je partage la vie des personnes handicapées mentales et pour certaines physiques, des jeunes assistants français ou étrangers, des salariés, des bénévoles, de quelques poules et de beaucoup d’arbres.

Pourquoi, me diras-tu ?

Pour être honnête … parce que ca me rend heureux.

Je crois même pouvoir dire que ca NOUS rend heureux. Et le bonheur ça donne envie de le partager.

C’est pour ça que nous faisons la fête ensemble.

Et à l’Arche, nous faisons souvent la fête : avant Noël, à Noël, après Noël (ça m’est déjà arrivé de fêter trois fois Noël à l’Arche en trois semaines), pareil pour Pâques, les anniversaires, les arrivées, les départs, les mariages, les enterrements, les soirées foyer, les soirées communautaires…

Alors j’ai réfléchi un peu et je me suis demandé comment est-ce que nous organisons une fête chez nous ?

Et bien, organiser une fête à l’Arche, c’est assez simple :

Nous invitons des amis

Nous prenons l’apéro

Nous mangeons

Nous dansons

Nous prions pour dire merci

Comment ça marche ?

Là encore, c’est très simple : avec du plaisir et de la joie. Plaisir et joie d’être ensemble.

Ce qui m’amène une autre question : pourquoi est-ce que j’ai du plaisir et de la joie d’être avec toi ?

La réponse est venue de mon frère Arnaud qui est trisomique et qui m’a dit lundi dernier : « Je t’aime Joseph ».

Voilà le secret de ces douze années. J’ai appris grâce à Clément, Arnaud, Michel et tous les autres, à dire « Je t’aime ».

Et la fête, le bon repas, la prière, la boisson, la danse, les cadeaux, les chansons… servent à m’aider à dire « Je t’aime » aux personnes avec qui je vis.

Et ça me fait un bien fou de le dire et de me l’entendre dire.

Je ne sais pas si ça t’es déjà arrivé de le dire, mais moi, rien que de l’écrire, ça me fait du bien.

Et ça me donne envie de le partager.

Jésus

Il y a un autre secret pour faire la fête : il faut être au moins deux.

Parce que tout seul c’est un peu difficile de faire la fête. Je ne sais pas si tu as déjà essayé de faire la fête tout seul, mais il manque quelque chose. Ou plutôt quelqu’un.

J’en ai fait des fêtes avec plein d’autres gens, de la musique, un repas... mais sans joie. Parce que sans amour.

Ce qui m’amène à évoquer quelque chose de très important pour moi : mon amitié avec Jésus.

Si tu le connais pas, et bien je t’inviterais bien à lire l’Évangile de Saint Marc (c’est le plus court, t’en as pas pour longtemps). 

Au début de l’Évangile, Jésus sort de son village pour venir voir son cousin éloigné qui baptise à tour de bras toutes les personnes de la région dans le Jourdain.

Jésus passe incognito au milieu de cette foule pour se faire baptiser. Et quand il ressort de l’eau, il entend Dieu lui dire : « Tu es mon fils et je t’aime ».

Et après, il va n’avoir de cesse de le dire à tous les paumés de la terre. Les malades mentaux, les lépreux, les paralysés, les sdf…

Est-ce que tu peux imaginer l’ambiance à Capharnaüm quand il se met à guérir des gens malades depuis des années ? Que les familles et les amis avaient amenés depuis loin pour qu’il puisse faire quelque chose ?

L’Évangile ne le dit pas, mais j’aime imaginer qu’ils ont dû faire la fête.

Et sans doute que quand nous mourrons, nous nous retrouverons tous ensemble au paradis pour faire une grande fête.

Monique

Enfin, je voudrais terminer en te racontant pourquoi je suis resté à l’Arche il y a douze ans.

Avant l’Arche, j’étais comédien. Je jouais dans des pièces de théâtre et, à côté, je faisais plein de petits boulots. Un jour je suis allé à l’Arche pour trois semaines, histoire de me changer les idées.

Quand je suis arrivé au foyer de la Promesse à Pierrefonds en février 2005, j’ai rencontré une petite bonne femme toute ratatinée dans un fauteuil, qui s’appelait Monique.

Monique avait décidé de mourir six mois avant. Elle tapait son torse avec son doigt et le levait vers le ciel pour nous le dire.

Je me souviens encore de la sensation de son doigt qui caressait ma joue quand je lui donnais à manger. Il y a avait une grande douceur dans ce geste.

Dix jours après mon arrivée, elle est allée à l’hôpital et elle y est morte très paisiblement.

Le foyer a été rassemblé dans le salon et le directeur est venu annoncer son décès. Les assistants présents se sont tous effondrés en larmes.

Mais Michel, une personne trisomique de cinquante ans, s’est levé, a pris un par un les assistants dans ses bras et leur disait : « Pas grave, elle est avec Jésus maintenant ».

Et Christian, une personne handicapée qui connaissait Monique depuis la crèche, avait un sourire jusqu’aux oreilles. Il rougissait littéralement de plaisir et répétait : « Avec Jééééééésus, avec Jééééééésus ! ». 

Moi qui n’avais pas la foi à l’époque, je me disais qu’ils n’avaient pas bien compris ce qui était en train de se passer.

Et puis juste après, on s’est tous retrouvés en communauté pour une grande veillée à la salle communautaire.

Et là, tu sais ce que nous avons fait ?

La fête. Oui, ils ont raconté les souvenirs de Monique, les drôles, les tristes, les joyeux, les surprenants... Nous avons ri et pleuré en même temps.

Quelques jours après, il y a eu la messe d’enterrement de Monique à l’église de Pierrefonds.

La première chose qui m’a marqué en rentrant, c’était le monde. L’église était remplie de personnes qui étaient venues pour dire un dernier adieu à Monique.

Je me suis demandé comment il pouvait y avoir autant de monde pour une personne handicapée mentale ?...

La réponse n’a pas tardé à venir.

Parce qu’ils ont recommencé à raconter leurs souvenirs pendant la messe. Et recommencé à rire et à pleurer, joyeusement tristes.

En pleine messe, en pleine messe d’enterrement, nous voilà à faire la fête.

Nous étions venus pour ça, tous. Pouvoir faire une dernière fois la fête avec elle et lui dire : « Merci Monique, je t’aime ».

Ça m’a percuté comme un train qui rencontre un mur.

Et j’ai décidé de rester à l’Arche.

Et cinq ans après, quand Michel, que je considère comme mon frère, est mort à l’hôpital, tu sais ce que nous avons fait ?

Nous avons fait la fête. 

Et quand il y a deux ans, Christian que je considère comme mon grand-père est mort, je suis allé à la messe pour dire : « Christian je t’aime ».

Voilà, c’est ce que je voulais te dire. Je voulais te dire de faire la fête.

Et je voulais te dire de dire je t’aime.

Joseph Lullien

Artiste de formation, Joseph Lullien est, depuis 2005, assistant à l’Arche dans l’Oise (France).

CC BY-NC-ND