Naples : un carnaval de quartier qui fait école

Martina Pignataro and Emma Ferulano

p. 18-22

Translated from:
Un Carnevale di quartiere che fa scuola

References

Bibliographical reference

Martina Pignataro and Emma Ferulano, « Naples : un carnaval de quartier qui fait école », Revue Quart Monde, 242 | 2017/2, 18-22.

Electronic reference

Martina Pignataro and Emma Ferulano, « Naples : un carnaval de quartier qui fait école », Revue Quart Monde [Online], 242 | 2017/2, Online since 15 December 2017, connection on 08 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6849

Scampia, banlieue tentaculaire au Nord de Naples. Un carnaval de quartier y est organisé depuis trente-cinq ans par un réseau d’associations militantes, véritable laboratoire de relations entre les habitants des quartiers dégradés, où se côtoient familles défavorisées et familles roms.

Index géographique

Italie

Le premier défilé du carnaval de Scampia eut lieu en 19831.

Le GRIDAS, acronyme de Groupe-réveil du Sommeil (inspiré du mot de Goya : « Le sommeil de la raison engendre des monstres »), s’est formé en 1981 : association culturelle à but non lucratif, visant à réveiller les consciences endormies et à faire réfléchir sur ce qui se passe dans le monde en rendant les gens conscients de leurs propres choix.

Nul espace de rencontre dans un quartier mal‑né

À cette époque, le centre social, où le groupe commença ses rencontres en l’enrichissant et en le personnalisant au fur et à mesure par des fresques murales et autres signes de ses activités, était à la limite de Naples, dans une banlieue qui s’urbanisait rapidement et qui bientôt deviendrait la Scampia que nous connaissons maintenant : des grands immeubles, immenses, de ciment ; des routes tout aussi immenses et des no-mans land peu fréquentés, peuplés de personnes venues d’ailleurs pour diverses raisons (séisme de l’Irpinia2, listes d’attente dans le logement social, et divers autres parcours) : nul espace de rencontre qui facilite les relations personnelles et permette de faire connaissance. Les seuls autochtones étaient peut-être les Roms, campant aux abords de la ville, et au fur et à mesure de plus en plus écrasés par son expansion.

Le carnaval naquit en tant que proposition du GRIDAS - en ce temps-là l’une des rares structures associatives - faite aux quelques écoles existant à l’époque. L’objectif était de réaliser une connexion entre école et territoire en apportant à l’intérieur des écoles un peu d’actualité et de créativité, en réalisant masques et structures avec des matériaux de récupération, recyclés à coût zéro ou presque, sur des thèmes d’actualité, afin de réfléchir ensemble et de rendre au carnaval son sens de fête populaire : un moment joyeux, empreint d’esprit estudiantin, mais combiné à la dénonciation sérieuse des travers de la société, donc une occasion de revaloriser, de protester et de proposer des solutions et des mondes possibles.

Et l’on voulait aussi amener les écoles dans la rue, sur les routes, en se réappropriant un territoire peu fréquenté et peu connu et en réalisant cette ouverture et cette connexion école-territoire qui maintenant commence peut-être à s’imposer même à un niveau « élevé » ; s’affronter avec les données du décrochage scolaire et avec la distance entre le monde de l’école et le concret de la vie réelle, - là où au contraire l’école devrait former les citoyens du monde que l’on veut construire - à plus forte raison dans les zones « dégradées » ou « sensibles ».

On voulait aussi jeter les bases d’un moment partagé, qui devienne comme une tradition, un rendez-vous pour un quartier mal-né et qui risquait déjà de mal grandir, avec des personnes déportées d’ailleurs, sans nul projet ambitieux d’amélioration de leur existence.

Un carnaval annuel issu de l’engagement associatif quotidien

Cette année a eu lieu le 35ème défilé du carnaval de Scampia. Nous, au GRIDAS, on tient plus que les autres à ne plus le nommer « carnaval du GRIDAS » : Scampia a grandi outre-mesure, et outre-mesure ont grandi ses problèmes, ses contradictions, mais aussi le nombre, vertigineux, des associations, groupes, collectifs plus ou moins organisés, engagés quotidiennement dans la promotion sociale et culturelle du quartier : réseau serré qui chaque jour, silencieusement, travaille pour améliorer le quartier à partir d’en bas, sans plus attendre d’interventions venues d’en haut, en revendiquant leurs propres droits, le premier de tous étant le droit à la dignité des personnes, tout en se retroussant les manches pour chacun faire sa part.

Le défilé de carnaval est ainsi devenu un moment, important et fondamental pour beaucoup de ces collectifs, qui s’inscrit dans un parcours quotidien de travail de réseau et collectif pour la promotion du quartier et au-delà.

Les rôles de coordinateur, et sûrement, de guide de ce rendez-vous, sont restés au GRIDAS, mais le mérite d’avoir créé quelque chose de vraiment grand - les milliers de personnes qui ont participé au défilé cette année en sont la preuve - revient aux divers collectifs qui répondent de plus en plus consciencieusement à l’appel du GRIDAS, au thème choisi chaque année, et le déclinent à leur façon, le transposent dans leur propre ambiance et leur propre contexte en construisant masques, structures, chars allégoriques et en diffusant le message, en amenant à ce « rendez-vous » les contacts pris au cours de l’année, en enrichissant ce moment de significations et de ramifications.

À son tour, le défilé de Scampia s’inscrit maintenant dans une coordination du carnaval social de Naples et de sa région, qui a réuni cette année sous un fil commun pas moins de douze défilés dans autant de quartiers de la ville : défilés à coût nul, réalisés par la base, nés dans le sillage du « carnaval du GRIDAS », mais chacun décliné dans son propre contexte et étroitement relié à celui-ci.

Ainsi le moment du défilé devient-il une fête, un tourbillon de masques, de musique, de couleurs, mêlé à la joie de se réapproprier les espaces les plus martyrisés du quartier : espaces dégradés, semi-abandonnés et qui pourtant sont en train de se relever, à partir d’en bas, par un travail constant et de réseau. Joie due aussi aux rencontres, aux échanges entre groupes et collectifs engagés dans le travail quotidien d’amélioration qui se confrontent, se mêlent, et se renforcent par la connaissance mutuelle, par l’échange et la conviction qu’à partir du lendemain on reprend la bataille pour l’affirmation et le respect de ses propres droits et de ceux d’autrui, mais là avec un élan supplémentaire, donné par la certitude de ne pas être seul3.

Chi rom e... chi no4, et le carnaval (Emma Ferulano)

Quand on nous demande de parler des origines de Chi rom e… chi no, en général, avec de petites variations selon les cas, le récit commence ainsi :

« Au début nous étions un groupe informel de jeunes de diverses origines et expériences qui nous sommes unis autour du Carnaval du Gridas... ».

Avec le carnaval de Scampia est né Chi rom e... chi no, et il a traversé de véritables ères géologiques dans ce quartier, du point de vue social et politique.

Notre histoire commune a débuté en 2003, un peu avant la fameuse revanche de Scampia, années durant lesquelles nous tissons avec le territoire de profondes relations entre les quartiers populaires et les communautés Rom qui vivent depuis longtemps - nous en sommes aujourd’hui à la troisième génération - dans les camps non autorisés limitrophes de Cupa Perillo. Ce nom, jeu de mots destiné à s’imprimer immédiatement dans la mémoire de tous, nous l’avons « emprunté » à Felice Pignataro, et à l’une de ses heureuses intuitions. Les premières rencontres du groupe se tiennent au GRIDAS, et de là tirent leur inspiration, leur énergie et leur forme, les explorations et les petites révolutions sur le territoire faites avec les enfants, les jeunes, napolitains et rom.

Le carnaval, acte fondateur de Chi rom e… chi no, se poursuit d’année en année et nous accompagne : il devient habitude dans notre pratique et dans nos réflexions, moment principal d’agrégation, de création, d’expérimentation, de construction du char, œuvre collective par définition.

Un esprit créatif soufflant dans de multiples laboratoires

Depuis qu’est promulgué l’appel du GRIDAS jusqu’au dimanche du défilé qui traverse le quartier, dans un laps de temps d’environ deux mois, l’esprit du carnaval pénètre Chi rom e… chi no, les personnes et les espaces alentour. Il s’agit d’une sorte de grand rituel collectif cathartique qui concerne petits et grands, d’un grand jeu de mise en confiance réciproque, très sérieux, consistant à faire émerger « le bien » et « le mal », à leur donner un nom et une couleur, à les matérialiser et leur donner formes par l’utilisation de divers matériaux : symboles qui deviennent des emblèmes de l’urgence du changement de communautés entières, que l’on peut, avec le Carnaval, réveiller et déclencher, au cas où elle se serait quelque peu assoupie entre temps…

On commence par d’interminables réunions pour décortiquer le sens profond de l’appel, pour l’intérioriser, le retravailler, le dépasser, par s’exprimer individuellement pour ensuite tout mettre en commun, partager et fusionner idées et interprétations, avancer inexorablement vers le char, symbole concret à montrer dans le défilé, qui renfermera la signification sociale et politique de notre carnaval. Le cœur du projet concerne les laboratoires avec les enfants. Un mois de laboratoires, qui au cours des ans ont traversé bien des espaces publics significatifs ou sous-utilisés du quartier, en y incluant des générations d’enfants et d’ados italiens et rom, en expérimentant créativité, imagination, technique et adresse manuelle, au sein d’une passionnante initiative pédagogique et culturelle, entièrement autofinancée, comme du reste le carnaval l’est dans son intégralité.

Le temps passant, autour de la préfiguration et de la réalisation du char, des masques et des grands récits permettant de se présenter et de s’immerger dans le travail manuel avec la bonne inspiration, beaucoup de personnes se sont réunies : curieux, volontaires, amis, inconnus, venant des quatre coins du monde, qu’ils soient novices dans les arts manuels ou bien super-experts aptes à résoudre chaque année haut la main un problème technique fondamental, tous compagnons de voyage dans ce défilé d’une journée qui ont supporté la pluie et les gamins qui s’agrippent, afin de pouvoir amener le char à destination finale.

L’accueillante et anguleuse église des jésuites du Lotto p fut le premier espace-atelier, aménagé avec grand soin pour accueillir des dizaines et des dizaines de gamins du camp et du quartier, dans des temps sombres et tourmentés, au cours desquels la vendetta des grands amenait de douloureuses répercussions quotidiennes et se répercutait en petites vendettas qu’il fallait affronter avec patience, et aussi avec créativité. Dans ces espaces, tous pouvaient trouver une voie d’expression et de défoulement, et le conflit qui pouvait exploser le plus facilement, celui des petits Napolitains contre les petits Roms, devenait l’occasion de ressouder les relations et de créer des liens, liens indissolubles dans certains cas.

Plus tard, les laboratoires de Chi rom e… chi no se sont transférés dans le campement rom et dans la baraque « école de la jungle » que nous avions construite avec les habitants, et c’est là que survint un fait encore plus miraculeux : Italiens et gadjé , du quartier, de la ville, de partout, entrent dans un camp rom pour la première fois de leur vie pour se consacrer aux ateliers, se confronter entre eux, se divertir, passer des nuits entières pour terminer la construction du char, lequel jusqu’à la dernière seconde avant le défilé n’est jamais prêt, pour manger et boire, dans la simplicité et la convivialité retrouvée.

L’auditorium de Scampia fut l’étape suivante de cette constellation diffuse d’ateliers, espace culturel ouvert aux enfants et aux familles du quartier avec le parcours théâtral et pédagogique Arrevuoto 2015 et le spectacle Paix !, pour lequel nous luttons encore aujourd’hui contre les bureaucraties locales afin d’en avoir l’accès plein et entier et l’ouverture régulière…

Depuis plusieurs années, le carnaval réside dans Chikù, espace culturel où convergent les parcours pédagogiques de l’association et la gastronomie interculturelle de La Kumpania, première entreprise sociale d’Italie réunissant des femmes italiennes et roms, dans un parcours d’émancipation économique et professionnelle.

Le carnaval terminé, son effigie tuée, demeure son esprit, qui chaque année se renouvelle. Ce sont des moments de labeur et de joie, où l’on se met en jeu, avec son inventivité et son cœur.

Cette année, le bateau de la pirate et des pirates a levé l’ancre vers de nouvelles mers et de nouveaux horizons, chargé de trésors, plein de toutes les belles choses et de toutes les vilaines à brûler dans le grand feu de joie final...5

Scampia heureuse (Martina Pignataro)

Le carnaval et son sens profond, ainsi que les multiples esprits qui concourent à en faire un rendez-vous significatif du quartier Scampia, sont racontés dans le documentaire Scampia Felix, de Francesco Di Martino6.

[…] Comme le proclame l’écrit reporté sur le totem Rose des vents qui ouvre depuis quelques années le défilé du carnaval de Scampia :

« Le rêve d’un seul est une utopie ; le rêve de plusieurs est le début d’une nouvelle réalité ».

1 Texte traduit de l’italien par Serge Tarlao.

2 Zone montagneuse du sud de l’Italie, touchée par un séisme le 23 novembre 1980.

3 Voir le site : www.felicepignataro.org/gridas ; fb : gridas.grupporisvegliodalsonno

4 Littéralement : Qui est Rom et … qui ne l’est pas.

5 Voir le site : www.chiku.it , fb : chi rom e... chi no

6 Voir : www.scampiafelix.it

1 Texte traduit de l’italien par Serge Tarlao.

2 Zone montagneuse du sud de l’Italie, touchée par un séisme le 23 novembre 1980.

3 Voir le site : www.felicepignataro.org/gridas ; fb : gridas.grupporisvegliodalsonno

4 Littéralement : Qui est Rom et … qui ne l’est pas.

5 Voir le site : www.chiku.it , fb : chi rom e... chi no

6 Voir : www.scampiafelix.it

Martina Pignataro

Martina Pignataro, fille de Felice Pignataro et de Mirella La Magna qui, avec Franco Vicario et d’autres amis sont à l’origine du GRIDAS et du Défilé du carnaval de Scampia, est née et a grandi à Scampia. Elle continue à participer activement aux initiatives réalisées gratuitement par le GRIDAS et par les autres collectifs actifs en réseau dans le quartier.

Emma Ferulano

Née et ayant grandi elle aussi à Naples, Emma Ferulano est parmi les fondateurs de l’association Chi rom e… chi no et présidente de La Kumpania SRLS Entreprise Sociale. Depuis 2003, elle est engagée dans des activités pédagogiques, culturelles, sociales en direction des communautés roms et italiennes, de Scampia en particulier.

CC BY-NC-ND