L’universel quotidien

Marie-Odile Bordeaux Novert

p. 23-2

References

Bibliographical reference

Marie-Odile Bordeaux Novert, « L’universel quotidien », Revue Quart Monde, 242 | 2017/2, 23-2.

Electronic reference

Marie-Odile Bordeaux Novert, « L’universel quotidien », Revue Quart Monde [Online], 242 | 2017/2, Online since 15 December 2017, connection on 08 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6852

Les plus pauvres se reconnaissent d’emblée d’une même expérience d’exclusion et de violence subie. L’auteure s’interroge sur les conditions dans lesquelles la fête émerge et transfigure ce quotidien difficile.

Un poète engagé avec des familles très pauvres a parlé un jour du « quotidien » comme étant « universel »1. C’est un ressenti, il n’y a pas d’explication, une fulgurance comme on pourrait dire aussi. Cela m’a toujours fait réfléchir, et j’ai souvent depuis lors associé le quotidien de nos vies à l’universel.

Un renversement de nos représentations

Dans un mémoire que j’ai écrit en 20082, j’ai travaillé sur ces situations de malheur que j’avais vécues ou rencontrées en étant engagée au sein du Mouvement ATD Quart Monde et dans ma vie personnelle. J’ai redécouvert à quel point le quotidien est important et pourquoi on peut le dire universel. Voici ce que j’avais écrit dans mon mémoire, en parlant d’enfants placés hors de leur famille, qui passaient une semaine avec leurs parents dans une maison familiale de vacances dont j’étais responsable :

« […] Nous prenons … conscience que les enfants ne vont plus dormir chez eux. Ils voient leurs parents une fois tous les quinze jours. […] « Dormir », c’est vraiment l’action-type où justement, on ne fait rien avec personne puisqu’on dort, mais en réalité, le fait que les enfants ne dorment plus chez eux nous bouscule. […] Pour cette famille, « vivre ensemble », c’est à dire dormir, manger ensemble, tout ce qui est quotidien finalement, souvent considéré comme banal, est là [en vacances] absolument primordial. Ce quotidien si banal, devenu extraordinaire, nous révèle en quoi il est universel. C’est le quotidien qui soude ou qui divise les gens. S’il n’est pas partagé, comment va-t-il souder ou diviser les gens, les membres d’une même famille ? »

Joseph Wresinski, lui, dès sa première rencontre avec les familles qui vivaient au Camp des sans-logis à Noisy-le-Grand, raconte :

« Le 14 juillet 1956, j’étais entré dans le malheur. […] Je savais ne plus être en face d’une situation banale de pauvreté relative (comme on disait alors), de difficultés personnelles. J’avais affaire à une misère collective. D’emblée, j’ai senti que je me trouvais devant mon peuple. Cela ne s’explique pas, ce fut ainsi. […] Dès cet instant, ma propre vie prit un tournant. »

Cette grande misère, à ses yeux, n’est pas une situation « banale ». De la même façon, j’ai écrit que le quotidien de ces familles n’était pas ordinaire. C’était un renversement de nos représentations que je décrivais.

Se reconnaissant d’un même quotidien

Dans les années 2010 à 2012, le Mouvement international ATD Quart Monde a travaillé sur la question de la violence, dans tous les pays où il est impliqué. De nombreuses personnes issues de la grande pauvreté, des personnes solidaires, des partenaires ont été sollicités et là, de la même façon, il a fallu inverser les représentations : il a fallu accueillir ce que les familles vivant dans la grande pauvreté elles-mêmes au départ exprimaient, en nous disant par exemple : « Oui, dans mon quartier, il y a de la violence », ou bien : « Mon fils est violent », ou encore : « Ma voisine est insupportable », et même aussi : « Je suis violente », etc. Oui la misère fait vivre beaucoup de violence, oui la misère abime l’humain, oui la misère est violence, mais la racine de cette violence n’est pas dans l’homme qui vit dans la misère, elle est dans nos systèmes, nos organisations sociétales, la recherche du profit, le mépris de l’humain. C’est ce que ce travail de deux ans a permis d’affirmer. Il y eut « jour de fête » et émotions fortes dans une rencontre finalisant ce travail, entre personnes en grande pauvreté, mais aussi entre et avec des personnes solidaires engagées contre la misère, de différents pays.

Les personnes qui connaissent la grande pauvreté vivent un quotidien au-delà des forces de l’humain parfois, et pourtant chaque jour, et jour après jour, elles le vivent. C’est pourquoi on observe cette reconnaissance mutuelle qu’ont ces adultes, ces enfants, ces jeunes, quand ils se rencontrent, même sans parler la même langue. Leur quotidien universel est leur fil rouge commun. Il est souffrance, mais nous vivons des jours de fête quand des gens « se reconnaissent » au-delà des frontières. C’est aussi un premier acte politique, car c’est avoir mis à sa juste place la question de la grande pauvreté dans les questions de société.

J. Wresinski l’avait formulé ainsi :

« Dès cet instant ma propre vie prit un tournant… Cette misère aveuglante qui s’étalait devant mes yeux dans une chaleur suffocante et un silence total m’a pris au piège. Depuis, j’ai été hanté par l’idée que jamais ce peuple ne sortirait de sa misère, aussi longtemps qu’il ne serait pas accueilli, dans son ensemble, en tant que peuple, là ou discutaient et débattaient les autres hommes. Il devait être là, à égalité, partout où les hommes parlent et décident non seulement du présent, mais du destin de l’homme, du futur de l’humanité. »3

C’était une grande promesse qu’il s’était alors faite, à lui et aux hommes.

Ce tournant, c’est ce que certains appellent une « épiphanie ».

« C’est un moment qui ne se décide pas volontairement, et néanmoins qui est bien décidé ; comme je pourrais dire je chante ou ça chante, bon ben, ça chante »4.

Ou ce moment d’« expérience de transformation […] Après, la personne n’est plus vraiment la même »5.

« Ça chante », dit Lesourd… Cette reconnaissance mutuelle, Wresinski l’a vécue ; sa vie a été transformée à jamais ; d’autres personnes l’ont vécu et d’autres la vivront encore, ce sera un jour, un temps intemporel ou « ça chantera »…

Car non seulement des gens se seront « reconnus », mais si cela permet d’aboutir par un travail supplémentaire à un renversement de sa propre représentation et de la représentation qu’on a de l’autre, c’est un tournant, une épiphanie vécue collectivement, mais aussi personnellement. C’est un acte politique fort.

Vers un tournant dans la vie

Mais cette vie quotidienne partagée a besoin de s’exprimer, de se célébrer, d’être reconnue, de devenir source de fierté ou de courage parce que pour les plus pauvres c’est dans cette vie-là qu’ils mettent toutes leurs énergies, c’est pour changer cette vie-là qu’ils mettent tous leurs espoirs, c’est cette vie qui les oblige à croire que demain sera autrement ; ce ne sont pas tous les discours que l’on pourrait faire qui leur donneraient l’espoir. Personne n’est dupe. Et toute personne qui se veut solidaire a besoin de comprendre cela.

Un travail collectif, des rencontres nourrissent ce chant nouveau, ce tournant dans la vie. Mais on sait aussi que :

« L’Esthétique ne nous offre pas seulement une échappée vers le monde imaginaire, elle transfigure la souffrance et le mal », ou bien, dit autrement : « Ainsi celui-ci a tant rêvé de voler, que les avions sont nés »6.

Aussi les grandes fêtes comme le premier 17 octobre 1987, et tous les autres 17 octobre nommés Journées du refus de la misère, font-ils partie de cette « esthétique ». Ils transfigurent la réalité, ils permettent le rêve, celui qui fera « naître » une autre vie. Ainsi la femme qui plante des fleurs devant sa porte alors qu’elle est en « zone interdite », participe de cette transfiguration de la souffrance et du mal. Elle transforme son quotidien. « Zone interdite » signifie là un lieu de misère, non reconnu par les autres, comme un terrain vague, un bord de chemin, une caravane usée… J’ai plusieurs fois, dans de tels lieux, rencontré une personne qui y mettait des fleurs, et j’en ai connu une qui collait sur sa porte des poèmes, qu’elle recopiait du journal.

La souffrance ne s’efface pas simplement par un nouveau droit acquis. Le combat pour les droits est bien sûr indispensable, mais la souffrance marque individuellement et collectivement. L’esthétique, l’humain, la reconnaissance, la fête, le rêve, le renversement des représentations sont alors chaque fois « jours de fête » dans le malheur quotidien, personnel et collectif. Jours de fête indispensables mais combien délicats à vivre ou mettre en place !

Solidarité de proximité ? Fraternité ?

« Allez doucement car vous marchez sur mes rêves »7. L’auteur de cette phrase nous introduit là dans la question de la place des « autres », les personnes solidaires. Elles doivent aller « doucement ». Dans mon mémoire, j’ai alors avancé l’idée qu’il est possible de marcher par « essai-erreur », du moment qu’il y a une grande proximité entre les personnes.

Peut-on dire qu’être proches (mais concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?) est aussi source de fête ? Condition nécessaire à la transfiguration de la souffrance, à la réalisation d’un rêve ?

Je laisse le lecteur juge…, ou témoin.

1 Affiche ATD Quart Monde 1982.

2 Bordeaux Novert Marie-Odile, Du bonheur en situation de malheur, DUHEPS Université Fr. Rabelais de Tours, 2008. Voir également la RQM N° 210, mai

3 Père Joseph Wresinski, Écrits et Paroles aux volontaires I. 1060-1067, Éd. Saint Paul/Quart Monde, 1992, 579 p.

4 Lesourd F., L’épiphanie comme ré-orchestration des temps, Revue Chemins de formation, Univ. Nantes, N° 8, octobre 2005, pp. 56 à 65.

5 Denzin N., Interpretive Interactionism, Éd. Sage, 1989.

6 Morin E., La méthode 5. L’humanité de l’humanité. L’identité humaine, Éd. Seuil, Paris, 2001, 293 p.

7 W.B. Yeats, formule reprise par P. Galvani dans : Quête de sens et formation, Éd. L’Harmattan, p. 45, qu’il définit comme illustrant la démarche des

1 Affiche ATD Quart Monde 1982.

2 Bordeaux Novert Marie-Odile, Du bonheur en situation de malheur, DUHEPS Université Fr. Rabelais de Tours, 2008. Voir également la RQM N° 210, mai 2009, p. 51.

3 Père Joseph Wresinski, Écrits et Paroles aux volontaires I. 1060-1067, Éd. Saint Paul/Quart Monde, 1992, 579 p.

4 Lesourd F., L’épiphanie comme ré-orchestration des temps, Revue Chemins de formation, Univ. Nantes, N° 8, octobre 2005, pp. 56 à 65.

5 Denzin N., Interpretive Interactionism, Éd. Sage, 1989.

6 Morin E., La méthode 5. L’humanité de l’humanité. L’identité humaine, Éd. Seuil, Paris, 2001, 293 p.

7 W.B. Yeats, formule reprise par P. Galvani dans : Quête de sens et formation, Éd. L’Harmattan, p. 45, qu’il définit comme illustrant la démarche des volontaires d’ATD Quart Monde.

Marie-Odile Bordeaux Novert

Marie-Odile Bordeaux Novert est volontaire permanente d’ATD Quart Monde depuis 1972.

CC BY-NC-ND